Du parti, instrument de lutte pour le pouvoir au parti, préfiguration d’une société socialiste

Victor Fay 9 décembre 2012

Je voudrais signaler les difficultés de la transition d’un parti ouvrier révolutionnaire, luttant pour la conquête du pouvoir, à un parti exerçant le pouvoir. Je me placerai essentiellement sur le plan politique, en illustrant mon argumentation par certaines données historiques.

Existe-t-il en général un type universel de parti ouvrier ? Tant dans les milieux marxistes léninistes « orthodoxes » que parmi les « opposants » se perpétue le mythe d’un parti idéal, d’un « parti de type nouveau ». On en a trahi la structure et le caractère, disent ces derniers, mais il suffirait d’amputer certaines excroissances parasitaires pour que le véritable paradis socialiste soit enfin rétabli. Or, il n’existe aucun type universel de parti prolétarien ; selon les circonstances, un parti ouvrier est large ou étroit, plus centraliste ou plus démocrate. A chaque étape du mouvement ouvrier correspond un type particulier de parti. J’ai été frappé par la désinvolture de Marx dans sa façon de traiter des types d’organisations, jugés historiquement passagers, de la classe ouvrière. En 1850, après la défaite de la révolution de 1848, après la scission et après les procès de Cologne, Marx déclare que la Ligue des Communistes ne sert plus à rien et qu’il faut la dissoudre : elle peut même devenir un obstacle au développement ultérieur du mouvement ouvrier. De même, en 1872, après le Congrès de La Haye de la Première Internationale, après la scission des anarchistes, Marx déplace le siège de l’Internationale à New York. C’est une manière élégante de liquider une organisation dont le type, la structure, le programme, le caractère, ne correspondent plus, selon Marx, aux intérêts de la classe ouvrière.

Après la mort de Marx, Engels, à la suite de démêlés assez violents avec la direction de la social-démocratie allemande, se demande dans quelle mesure l’existence d’une organisation distincte du prolétariat s’impose encore en Allemagne, « puisque la classe ouvrière allemande, dans son immense majorité, s’identifie avec le parti social-démocrate ». Pour Engels, l’identification de la classe ouvrière et du parti qui la représente, de la classe et de son émanation à la fois politique et organisationnelle est si complète, qu’il se pose sérieusement, en 1891, la question de savoir si on a besoin « de cette bande de bureaucrates », et si la classe ouvrière, pénétrée, irriguée par la pensée, par le programme social-démocrate, ne pourrait pas se « débrouiller » toute seule, en se débarrassant de la tutelle des bureaucrates du SPD (parti social-démocrate allemand, NDLR).

Deux types d’organisation ouvrière

Parce que nous sommes tous inhibés par le mythe d’un parti dit de type nouveau, d’un parti dit léniniste, je voudrais citer quelques phrases du « Manifeste Communiste » de 1848, où Marx définit le caractère du parti ouvrier et ses rapports avec la classe dont ce parti est l’émanation :

« Quelle est la position des communistes par rapport à l’ensemble des prolétaires ? Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. » (chapitre 2, Prolétaires et communistes)

C’est une manière de concevoir le rôle et l’organisation des partis ouvriers dont nous nous sommes beaucoup éloignés. Marx et Engels ne cherchent pas, ne tendent pas à imposer les idées élaborées par on ne sait quel réformateur du monde : ils s’attribuent essentiellement le rôle d’un scribe, de quelqu’un qui enregistre, qui écoute, qui suit à la trace, et quelques fois précède, explicite, formule les aspirations encore confuses, mais déjà émanant de cette classe ouvrière et se précisant dans l’expérience et dans la lutte. Engels redoutait déjà en 1891 que le processus de développement de la conscience de classe du prolétariat, que la prise de conscience de ses intérêts historiques ne soit troublé, quelques fois même avorté, par l’intervention d’un appareil sclérosé.

A propos de la « Critique du Programme de Gotha », les dirigeants du SPD ont tout fait pour empêcher la publication de ce texte, aussi bien du texte de Marx que des lettres d’Engels à Bebel et à Kautsky, où il a dit quelques amères vérités sur ce fameux programme d’inspiration lassallienne. Je veux vous lire deux petits passages des lettres d’Engels ; l’une à Kautsky :

« Que les gens cessent une fois pour toutes de mettre toujours des gants devant les fonctionnaires du parti, leurs propres serviteurs ! Qu’ils renoncent à cette attitude soumise qu’ils adoptent devant eux, comme s’ils avaient affaire à des bureaucrates infaillibles. Qu’ils les critiquent, cela est nécessaire aussi. » (Lettre du 11 février 1891)

On a essayé de l’empêcher de publier ce texte et il a réagi en écrivant à Bebel :

« Aucun parti dans aucun pays ne peut me condamner au silence si j’ai décidé à parler. Je vous invite à réfléchir cependant et à vous demander si vous ne feriez pas mieux d’être moins susceptibles, de vous montrer dans vos actes un peu moins… Prussiens. Vous, le Parti, vous avez besoin de la science socialiste et celle-ci ne peut pas vivre sans la liberté du mouvement. » (Lettre du 11 mai 1891)

Ainsi, selon Engels, tant que le prolétariat a encore besoin d’une organisation social-démocrate distincte, la liberté de critique combinée avec l’unité d’action - et non de pensée – constitue la manière d’être du parti.

On parle souvent – et c’est une tradition encore très vivace – du parti ouvrier. Marx parle, dans le « Manifeste », des partis ouvriers. Est-ce que la classe ouvrière a vraiment besoin de plusieurs partis ? Est-ce que, parmi tous ces partis, un seul peut avoir raison et que tous les autres doivent être jetés dans la poubelle de l’histoire ? Il faut adopter là-dessus une attitude très souple, historiquement déterminée. Car, au sein de la classe ouvrière, se fait jour une double tendance : d’une part, à la concurrence à l’intérieur de la classe ouvrière, à la division, à des oppositions mineures qui peuvent aboutir à des conflits internes très vifs et à leur expression organisationnelle et politique ; d’autre part, à unir les forces ouvrières pour repousser les empiétements quotidiens du capital. On oscille entre ces deux pôles, entre cette diversification interne, ces oppositions mineures, cette concurrence à l’intérieur de la classe ouvrière, qui engendrent les scissions et les divisions, et le besoin spontané de l’unité, ressentie comme une expression de la force ouvrière face à l’ennemi de classe.

Selon les circonstances, l’un de ces courants l’emporte sur l’autre. C’est pourquoi nous avons deux types d’organisation : soit une organisation de type étroit – et alors il y en a plusieurs (dès qu’on serre la vis, cela prolifère) ; soit la tendance à l’unité l’emporte : les conflits, les antagonismes secondaires s’effacent devant le besoin impérieux de lutte commune, de solidarité de classe. Nous avons alors un autre type de parti, comme celui de la social-démocratie allemande, avec ses défauts, avec ses limites historiques, mais vraiment d’un grand parti, exprimant les aspirations et les intérêts de la classe ouvrière allemande à un certain stade, soumis à des pressions bureaucratiques, qui sécrètera un appareil oppresseur, mais ce sera un parti large au sein duquel différents courants de pensée s’exprimeront – d’Edouard Bernstein à Rosa Luxemburg. Parti ouvert, où les tendances cohabitent, coexistent, se combattent, jusqu’au moment où le dénominateur commun devient tellement petit, les possibilités de cohabitation tellement limitées que l’éclatement devient inévitable. Il aura lieu après le 4 août 1914, après le ralliement du SPD à la défense nationale, quand tous les antagonismes virtuels, qui commençaient à affleurer peu à peu de 1898 à 1912, s’exprimeront non plus sous forme de discussions, mais sous forme de lutte à l’intérieur et à l’extérieur du parti, lutte ayant pour objectif le refus de participer à la guerre.

Un parti ouvrier est comme un accordéon

Comme il n’existe aucun type universel de parti ouvrier, il n’existe aucune loi générale de l’organisation prolétarienne. Ni l’unité à tout prix, ni la scission à tout prix ! C’est entre ces deux pôles que se développe le mouvement ouvrier, en passant d’un stade à l’autre, en avançant, en reculant, car il n’y a aucune prédestination de progrès. Tout fétichisme de l’organisation, d’une forme particulière de l’organisation, même d’un principe d’organisation, est étranger à la pensée marxiste et au concept marxiste du parti ouvrier.

Quelles sont les circonstances qui déterminent le type de l’organisation prolétarienne ? Prenons un exemple concret. Un parti ouvrier est comme un accordéon : il s’élargit ou se rétrécit selon les pressions extérieures. Le parti social-démocrate ouvrier russe est vraiment fondé à Londres en 1903. Malgré la clandestinité, avec la montée du mouvement qui commence en 1896, qui s’élargit et qui engage des luttes sous des formes les plus diverses, des grèves de plus en dures, des affrontements de plus en plus violents, et nombreux, le parti, à peine sorti de son isolement, se gonfle ; à tel point qu’il n’arrive pas à encadrer le mouvement. Ce parti, dès la fin de 1904, est un autre parti, il se pénètre subitement d’une substance nouvelle. Ce sont les ouvriers, les grévistes qui y adhèrent, ils sont portés par la vague, ils comprennent que les grèves qui se multiplient, ces grèves de masse, ne sont que le prélude de la grande attaque contre la forteresse de l’autocratie.

Le fameux article premier des statuts, qui a fait couler tant d’encre, sur la discrimination entre la formule « militer sous le contrôle du parti » (Martov), ou « militer dans une organisation du parti » (Lénine), n’a joué qu’un rôle effacé dans la vie pratique. Pour cette simple raison que la formule de Lénine s’appliquait à l’organisation d’avant la poussée populaire ; elle ne pouvait pas constituer un quelconque barrage, un quelconque moyen de contrôle, quand les ouvriers cherchaient fiévreusement le contact avec l’organisation du parti et ne demandaient qu’à suivre ses directives. Cet article premier des statuts, sur lequel on a tellement insisté, ne pouvait pas empêcher, au moment du grand flux révolutionnaire, le développement désordonné et rapide du parti. Quand après l’insurrection de décembre 1905, après la grande saignée, les déportations, les émigrations, les fuites, les abandons, le parti de nouveau s’est dégonflé et l’accordéon s’est refermé, quand il n’est resté que de petits noyaux de révolutionnaires, une sélection s’est opérée inévitablement.

C’est la formule de Lénine qui s’applique d’une manière spontanée parce qu’elle correspond à un parti cadre, parce que presque toute la chaire tendre est partie, qu’il ne reste que le dur squelette ; seuls les révolutionnaires professionnels, bien que décimés, tiennent le coup.

A chaque étape de l’histoire, la structure du parti et ses effectifs sont déterminés par l’état de combativité et de conscience de la classe ouvrière ; ses objectifs et ses formes d’action surgissent du terreau prolétarien, et son ensuite rationalisés, précisés, explicités par le parti. En 1902, quand Lénine écrit « Que faire ? », il s’agissait en l’absence d’un mouvement de masse, de ce que Lénine appelle le « primitivisme », de l’isolement des petits noyaux sociaux-démocrates, et de faire de ces différents comités et de leurs membres, les « comitards », un parti ; le mouvement de masse en était encore à ses débuts, il commençait à monter, il était selon Lénine, au stade de la conscience trade-unioniste.

Lénine propose, à cette étape, une formule d’organisation qui colle à la réalité, qui la photographie, qui correspond aux besoins non pas de la masse, mais des gens qui sentent venir le grand affrontement et qui s’y préparent : c’est le parti des révolutionnaires professionnels. Lénine avait raison de mettre l’accent en 1902 sur le rôle centralisateur du comité central et surtout de l’organe central du parti. Il savait pertinemment que, dans un parti clandestin, il n’était possible d’ouvrir de vastes confrontations, de tenir de larges réunions et de grands débats, parce qu’on risquait de se retrouver très vite en prison.

Il avait tort de théoriser ce type de parti indispensable en l’absence du mouvement de masse, de vouloir donner à ce type, historiquement déterminé, le caractère universel, d’accorder au comité central des pouvoirs exorbitants échappant au contrôle des militants, de proclamer la primauté du centralisme sur la démocratie. Dès que se déclenche la grande vague de 1905, Lénine commence à nuancer les formules trop rigides, à les assouplir, à leur donner une interprétation plus large. Il sent la montée du mouvement, et il est, à sa manière, c’est-à-dire avec une prescience géniale de stratège, porté par la vague. « Au printemps 1905 », écrit-il, « notre parti était une association de cercles clandestins, en automne il est devenu le parti de millions prolétaires », un parti accordéon !

Erreurs de Lénine

Après 70 ans d’expériences, on peut dire que le concept historiquement passager du parti, élaboré par Lénine en 1902 et qui a été généralisé et fétichisé ensuite, ne correspondait pas à la manière dont Marx et Engels concevaient l’organisation du mouvement ouvrier. On se rend compte que la façon dont Rosa Luxemburg concevait le parti, parti-processus et non parti-cadre, était plus proche que celle de Lénine de la manière dont Marx et Engels concevaient le rôle, la structure, les formes d’action d’un parti ouvrier révolutionnaire. Parce qu’à ce stade de la lutte – nous sommes en 1904, au moment où le mouvement commence seulement à monter – Rosa paraît plus proche des mencheviques, Lénine réagit avec vivacité contre les critiques de Rosa qu’il considère comme exprimant la tendance spontanéiste.

Nous arrivons ici à constater une certaine filiation au niveau du concept entre Kautsky et Lénine, et, à travers Kautsky, entre Lassalle et Lénine. Ce dernier s’élève contre le culte de la spontanéité parce que son objectif, en 1902, est de construire un puissant instrument de lutte politique. Là encore il théorise. Il reprend à Kautsky cette idée fausse que le mouvement spontané ne peut dépasser le stade trade-unioniste, c’est-à-dire des revendications compatibles avec le régime capitaliste. C’est du Kautsky, c’est du Lassalle ! Il y a là une sorte de continuité sans filtrage critique, parce qu’il s’inspire, en 1902, d’un petit nombre d’exemples de luttes en Russie remontant à 1896.

Il y avait pourtant déjà, et il y en eut aussi plus tard, d’autres expériences : celle notamment des Canuts Lyonnais qui spontanément se fixent en 1834 pour objectif le dépassement du cadre du capitalisme ; celle des journées de juin 1848 ; celles de la Commune de Paris de 1871, de la révolution de 1905 et de février 1917 en Russie ; celles des Républiques soviétiques hongroise et bavaroise, des soviets de 1918-1919 ; ces mouvements, tout en étant spontanés, n’avaient nullement un caractère trade-unioniste. Ils visaient des objectifs historiques, dépassant le cadre du capitalisme. Evidement, cela n’était pas aussi bien formulé que par Lénine dans « L’Etat et la Révolution » - où c’était si bien fait que cela ne collait plus à la réalité – mais dans la limite de sa pensée, de son imagination créatrice, de la manière dont, en tâtonnant, la classe ouvrière exprime ses aspirations, les projette au-delà de ses objectifs de lutte trade-unioniste, il est impossible de prétendre que le mouvement spontané ne puisse en aucun cas dépasser le stade de la politique trade-unioniste.

Il y a là une confusion. Dans « Que faire ? », et dans « Un pas en avant, deux pas en arrière », Lénine oppose au spontané le conscient, et non pas l’organisé. Dans sa pensée, le spontané, c’est ce qui n’est pas idéologiquement exprimé, le stade le plus bas, simple réflexe de défense, la classe ouvrière restant conditionnée par l’immense puissance des idées de la classe dominante. Tant qu’elle n’est pas organisée, elle n’atteint pas un degré plus élevé de conscience, elle ne dépasse pas la conscience trade-unioniste au stade de la spontanéité, parce que seule l’organisation peut donner au prolétariat la conscience de classe, parce qu’en dehors de l’organisation, il n’y a pas de conscience socialiste.

Une autre erreur de Lénine est l’idée que la conscience socialiste est apportée de l’extérieur au prolétariat, que le prolétariat en tant que tel, dans son développement interne, dans l’élaboration de ses formes de lutte et de ses objectifs historiques, ne peut arriver à la conscience socialiste sans un apport extérieur. Cela, c’est du Kautsky, et antérieurement à Kautsky, c’est du Lassalle, c’est la fameuse formule lassallienne de la « fusion de la science avec la classe ouvrière ». La science est apportée toute prête de l’extérieur de la classe ouvrière par les intellectuels bourgeois et petits-bourgeois, les ouvriers doivent l’avaler, l’assimiler, l’intégrer, ils arriveront ainsi à la conscience de leur rôle historique, de leur rôle socialiste. Et voici comment, bien avant que Lénine ne formule son concept de parti, on substitue, depuis Lassalle, depuis 1864, au culte de la spontanéité fort peu répandu, le culte du parti, détenteur, monopoleur de la pensée et de l’action socialistes.

Rosa Luxemburg, dans un article de 1904, explique la conception léniniste du parti par l’immaturité des rapports sociaux en Russie ; elle attribue cette dualité, cette difficile prise de conscience au caractère bilatéral de la lutte prolétarienne. A un niveau c’est la lutte pour les revendications immédiates, pour le gîte et le pain, pour soulager la souffrance ouvrière, et, à un autre niveau, c’est la lutte pour les objectifs plus lointains. Il est difficile de rajuster la vision à la fois myope et presbyte de ces différents objectifs. Les myopes ne voient que l’immédiat, les presbytes que le lointain. Le danger d’une conscience trade-unioniste existe dans la mesure où la classe ouvrière, obnubilée par la lutte immédiate, tout en sentant que cela ne suffit pas néglige et oublie ses objectifs historiques.

A cela, il y a deux réponses. La première, c’est celle de Lénine, mais c’est aussi celle de Lassalle et de Kautsky : cette possibilité de dépassement est conditionnée par l’apport extérieur, par la science qu’on offre à la classe ouvrière. La seconde, qui n’est pas seulement celle de Rosa, mais celle de Marx, c’est que la classe ouvrière sécrète ses formes de lutte, que ses aspirations sont le résultat de ses expériences vécues, de ses insatisfactions, de ses déceptions, de ses échecs plus encore que de ses victoires. Ainsi s’accomplit le processus d’accession à un niveau supérieur de la conscience, de sa transformation d’une classe en soi en une classe pour soi. Un parti prolétarien, dit Rosa, doit d’abord intégrer toutes les expériences vécues de la classe ouvrière, et après, armé de ses expériences, théoriser, organiser, intégrer dans un ensemble conceptuel, aider la classe ouvrière, contribuer à accélérer la maturation de sa conscience. Il ne lui est jamais venue à l’idée qu’on puisse substituer un parti à la classe ouvrière, qu’on puisse accélérer artificiellement ce processus de prise de conscience, qu’on puisse surtout violenter cette « conscience prolétarienne ».

Rosa explique cette difficile prise de conscience par la contradiction entre les revendications immédiates et la nécessité de les dépasser. Même si les conditions objectives sont mûres, la majorité des travailleurs n’est jamais prête à prendre le pouvoir, car elle est trop préoccupée par les soucis de la vie quotidienne. C’est dans la lutte qu’elle rattrape ce retard, qu’elle rajuste sa conscience sur les conditions nouvelles de son existence et sur les perspectives qui s’ouvrent devant elle. Apprendre sur sa propre expérience, sur ses fautes, est plus important que de les éviter, grâce à la tutelle d’un comité central, aussi omniscient soit-il. Le rôle du parti, selon Rosa, est d’accélérer le processus de maturation de la conscience de classe du prolétariat et non pas de se substituer à lui.

Chassés-croisés

Ce qu’on ignore en général, c’est que Lénine, après son retour en Russie en avril 1917, corrige, en marchant, son ancien concept de parti de révolutionnaires professionnels. Alors que le parti se gonfle de jour en jour d’éléments nouveaux, Lénine commence à se rendre compte que sa formule est trop étroite, trop rigide, trop statique. Dans une série d’articles, il parle de l’importance du mouvement spontané. Il insiste sur le rôle du parti en tant que catalyseur, en tant qu’animateur. Quand, en juillet 1917, la majorité du comité central, parce qu’elle sent monter la vague révolutionnaire, parce qu’elle sent que l’ancien Etat se décompose, préconise la prise immédiate du pouvoir, Lénine réplique : non, il faut convaincre, encore convaincre, toujours convaincre. C’est la classe ouvrière qui décidera du moment où elle ira à l’assaut du régime. Ce n’est pas à nous de le faire ; c’est à nous de la préparer, de l’organiser, ce n’est pas à nous de prendre le pouvoir. Le « substitutisme », dont a si bien parlé Deutscher, on n’en trouve aucune trace chez Lénine de 1917.

« Un bolchevique », écrit Lénine, « est un jacobin lié à la classe ouvrière ». Rosa voit là le maintien des éléments bourgeois démocratiques dans la Révolution russe. Cette définition, écrit Rosa, correspond à un double objectif historique, à l’accomplissement au premier stade d’une révolution bourgeoise démocratique, avant d’aborder les tâches de l’édification socialiste. D’où des formes présocialistes d’organisation : on se réclame de la grandiose tradition jacobine qui ne colle pas à la réalité prolétarienne, qui est fondamentalement étrangère à la pensée et à l’expérience de la classe ouvrière. Le parti n’est pas extérieur à la classe ouvrière, dit Rosa, il en est l’émanation. Elle rejette ce concept de jacobin lié à la classe ouvrière ; lié, donc extérieur, car pour qu’il y ait un lien, il faut qu’il y ait deux choses qui se lient. Or, pour Marx comme pour Rosa, il n’y a qu’un facteur, qu’une force, qu’un élément déterminant, autodéterminant, c’est la classe ouvrière.

Nous sommes encore ici au niveau de l’écriture et de la parole. Comment cela s’est-il passé ? On a donc deux conceptions du parti, une étroite, de Lénine, une large, de Rosa, et on croit qu’à l’image de ces formules il existe deux types d’organisations prolétarienne. Le parti bolchevique et la SDKPiL (parti social-démocrate du royaume de Pologne, NDLR). Or, dans la réalité, c’est exactement le contraire. A partir de 1906, après le Congrès de Stockholm, la social-démocratie de Russie retrouve son unité ; dans ce petit parti cadre, vidé d’adhérents, coupé de la masse, où l’on se heurte à d’innombrables difficultés (local, argent, frontière), on se serre les coudes ; et comme il n’y a souvent qu’une salle, bolcheviques et mencheviques se réunissent ensemble ; on dira plus tard que le parti était dirigé par les bolcheviques « conciliateurs ». Lénine le sait, et il laisse faire. Il se met parfois en colère, en disant qu’on n’applique pas les décisions du comité central ; mais il se garde de rompre avec eux, alors qu’il n’hésite pas à se séparer des « gauchistes » (otzovistes) et la vie continue. Staline, à sa manière primitive, exprime cette tendance quand il dit : les querelles d’immigrés, c’est la révolution dans un verre d’eau : cela ne nous intéresse pas. C’est seulement en janvier 1912 que, sentant venir une nouvelle vague révolutionnaire, Lénine décide de rompre définitivement avec les mencheviques et de transformer la fraction bolchevique en parti bolchevique.

Comment fonctionne le parti-processus sur le terrain ? Lénine est à la fois théoricien et organisateur, il formule sa conception de parti et l’applique avec plus ou moins de souplesse, ou ne l’applique pas. A la SDKPiL, c’est plus compliqué parce qu’ils sont deux, et c’est un mélange qui ne s’entend pas toujours bien ; Rosa, qui est une grande théoricienne, ne s’occupe pas du travail d’organisation qu’elle laisse à Léo Jogichès. Dans la pratique, en raison de l’attitude de Léo qui applique d’une manière rigide une conception souple, le parti-processus est un parti plus dur, plus étroit et plus autoritaire que le parti bolchevique, à tel point que l’organisation régionale de Varsovie, ainsi que d’autres, rompent en 1912 avec la direction extérieure et créent leur propre direction, bien qu’il n’y ait entre eux aucun désaccord programmatique, tous étant des luxembourgistes. Si on leur demandait : « pourquoi la scission ? », ils répondraient : les questions d’organisation sont toujours fondamentales, alors qu’on peut toujours se mettre d’accord sur le programme. La SDKPiL se casse en deux, le parti-processus n’est plus un processus, le parti large est en fait un parti étroit ; le parti de mouvance est devenu un parti figé, statique. C’est comme cela que se traduisent parfois les notions théoriques au niveau du vécu.

Si j’insiste sur cette distorsion entre les concepts et leur application, c’est parce que je constate avec inquiétude chez les jeunes un fétichisme du texte. C’est rarement vrai ; encore aujourd’hui c’est écrit d’une façon et réalisé le plus souvent à l’envers. Car il existe des limites historiquement déterminées des structures organisationnelles de classe ouvrière. Les deux conceptions du parti, celle de Lénine et celle de Rosa, on été pondérées par l’expérience des bolcheviques, qui leur a imposé une interprétation plus souple, et par celle de la SDKPiL qui a rendu plus restrictive la conception du parti-processus en période de clandestinité et de répression policière.

Il y a là une sorte de chassé-croisé assez surprenant. Ils se croisent un peu comme deux trains dans une gare. Lénine se réfère à l’expérience de la social-démocratie allemande, critique les intellectuels russes coupant les cheveux en quatre, contestant les décisions du comité central. Il admire les Allemands qui eux ont un bon parti bien organisé et discipliné, qui suit à la lettre les décisions du comité central. Voici le train allemand dont Lénine envie le parfait fonctionnement. Mais dans la même gare passe le train russe. Rosa voudrait appliquer à la social-démocratie allemande, dont elle connaît bien les faiblesses, les critères du mouvement ouvrier de l’empire tsariste. Elle voudrait élargir l’horizon étroit des philistins sociaux-démocrates, les faire sortir de leurs pratiques réformistes et électorales, grâce au grand souffle libérateur de la révolution russe de 1905. Voilà le train russe et, bien entendu, tout en se croisant, ils ne se sont jamais rencontrés.

Lénine attribue à l’organisation centralisée les vertus accélératrices du mouvement, explicitant les idées, réalisant l’action, augmentant la puissance et les possibilités pratiques de la classe ouvrière. Rosa redoute le conservatisme de l’appareil du parti et des syndicats, qui étouffe les initiatives, circonscrit et freine le mouvement spontané, empêche son épanouissement. Elle aperçoit que l’organisation peut, en se sclérosant, devenir, d’un accélérateur, un frein du mouvement spontané. Elle signale avec une singulière lucidité, que la spontanéité a ses avantages, et l’organisation ses dangers.

Anecdotes

Ici, deux anecdotes. Le vieux Auguste Bebel, le chef reconnu du SPD, tout en s’efforçant de calmer un peu l’ardeur conquérante de sa protégée, répond au adversaires de Rosa-la-Rouge : laissez-la tranquille ! Nous avons bien besoin d’un brochet dans notre carpière social-démocrate. Une autre fois, lors d’une réunion chez Bebel, Rosa Luxemburg et Clara Zetkin se perdent en route et arrivent très en retard. Soulagés, ceux qui les attendaient s’amusent à rédiger des épitaphes à leur mémoire. Rosa les rejette toutes et en propose une autre de son cru : « Ici sont enterrées les derniers hommes de la social-démocratie allemande ».

Dans sa polémique avec Lénine, le menchevique Martov écrit en 1904 : le danger qui nous menace, c’est que l’organisation du parti ne suive pas le rythme de croissance du mouvement spontané. Lénine ne nie pas ce danger ni l’importance de la spontanéité. Il insiste sur la nécessité pour le parti d’être à l’avant-garde, de ne jamais être en retard sur le mouvement spontané. Et cela en 1904, deux ans après « Que faire ? ». Faut-il rappeler ce qu’il écrit en 1917, comment il corrige, comment il amende, comment il assouplit ce concept rigide de parti, dont on nous a servi, pendant trente ans de l’ère stalinienne, la plu terrible, la plus oppressive, la plus stérilisante des versions.

Un camarade a dit que malgré mon attachement pour Lénine, je ne cache pas ma tendresse pour Rosa. C’est vrai ! Car il faut tenir compte aussi bien de ce qu’on pense que de ce qu’on sent. A ce propos, je veux évoquer une histoire que j’ai lue et qui s’est passée au deuxième congrès du Parti communiste polonais en 1922 ; Warszawski-Warski, qui était à ce moment le dirigeant et l’animateur du parti, a fait un rapport politique et il a fait un bilan critique du luxembourgisme ; comme derrière lui se projetait l’ombre immense du Komintern, qui était encore en 1922 incontesté, personne n’a osé sérieusement le remettre en question. Le congrès écoute Warski avec étonnement : un ami intime de Rosa balaie la tradition de lutte de la SDKPiL depuis 1894 ; il rejette son programme aussi bien en ce qu’il avait d’erroné (l’attitude sectaire dans les questions nationale et paysanne) qu’en ce qu’il avait de juste (conception du parti). Tout le monde approuve parce qu’il y a eu les décisions des 2e et 3e congrès du Komintern. Parce qu’il y a ce donjon assiégé, la Russie des Soviets, parce qu’il y a cette révolution menacée de toute part et qu’on ne peut pas dire non à tout cela, dire non à Lénine.

Alors que tout est consommé, monte à la tribune du congrès un autre collaborateur et ami de Rosa, Marchlewski-Karski, membre du Comité exécutif du Komintern, et prend la défense de certaines positions, aussi bien fausses que justes de Rosa. Il le dit parce qu’à l’époque on pouvait le dire, parce qu’on pouvait être membre du Comité exécutif du Komintern et ne pas être léniniste ; on pouvait être membre d’un organisme responsable d’un parti et dire qu’on n’était pas léniniste et cela était toléré et admis. Quand Karski est descendu de la tribune, tout le congrès, qui avait approuvé les thèses de Warwski sans un applaudissement s’est dressé comme un seul homme et a acclamé pendant plusieurs minutes le discours nostalgique de Karski qui semblait condamné par l’histoire. Cela s’appelle la tendresse !

Double simplification

Depuis les événements de mai-juin 1968, deux courants se font jour au sein du mouvement qualifié de gauchiste. D’une part, on présente Rosa comme une spontanéiste, une gauchiste avant la lettre, comme une adversaire de toute organisation disciplinée et structurée. D’autre part, on fait de Lénine un anti-spontanéiste, niant l’importance, voire l’existence, du mouvement spontané, tendant à imposer au prolétariat le programme, les formes d’organisation et d’action du parti. Autrement dit, on le présente comme un stalinien avant la lettre.

Bien entendu, cette double simplification fausse la réalité. Lénine n’est pas un anti-spontanéiste, bien qu’il mette dans « Que faire ? » l’accent sur l’importance d’une organisation nationale. Il reconnaît que le parti, à la veille de la révolution de 1905, retarde sur le mouvement spontané. Rosa n’est pas une spontanéiste, bien qu’elle mette l’accent sur l’autodétermination du prolétariat, créant au fur et à mesure ses propres formes d’organisation et d’action. Ils s’opposent et se complètent à la fois, mais ce qui les unis est infiniment plus important que ce qui les divise. C’est pourquoi, souvent avec des motivations différentes, ils se retrouvent, aux moments décisifs, dans le même camp, celui de la révolution.

J’ai été frappé par l’indifférence de Lénine à l’égard de cette institution surgie spontanément de la masse qu’était en 1905 le soviet de Saint-Pétersbourg. Il y assiste deux fois, en simple auditeur, pendant une partie des séances, et de 1905 à 1907, dans ses écrits, le terme même de « Soviet » n’apparaît pas. C’est en 1907 que, il parle des soviets en tant qu’instrument de lutte pour le pouvoir. L’idée d’institutionnaliser les Soviets comme forme particulière du pouvoir lui vient plus tard et n’apparaît que dans les « Lettres de loin », envoyées de Suisse et escamotées pour la plupart par les dirigeants restés en Russie. C’est à ce moment-là, en avril 1917, que Lénine opère une double mutation :

1.Il considère les Soviets non seulement comme un instrument de lutte pour le pouvoir, mais comme un instrument d’exercice du pouvoir ;
2.Il leur donne un contenu particulier, en écrivant, dans les thèses d’avril 1917, que cette révolution, qu’il caractérisait auparavant comme bourgeoise-démocratique, devait aboutir après une brève période de double pouvoir, à une révolution prolétarienne socialiste et à la dictature du prolétariat, et non plus à celle des ouvriers et des paysans.

Les Soviets, expressions historiques de la dictature du prolétariat, devaient s’inspirer de l’exemple de la Commune de Paris. « L’Etat et la révolution » c’est, en partant de la Commune de Paris, une tentative de formuler théoriquement ce que doit être cet Etat de démocratie prolétarienne, ou, comme écrit Lénine, de démocratisme primitif. Il définit ainsi le pouvoir prolétarien dans la période de transition au socialisme.

Sur la « dictature du prolétariat » et ses interprétations

Qu’est-ce donc que cette dictature du prolétariat ? D’où vient-elle ? Quels sont ses caractères et sa portée ? Pourquoi une telle surprise même dans les rangs du Parti bolchevique ? Ici, il faut un peu revenir en arrière. Marx parle de la dictature du prolétariat dans une lettre à Kugelmann (1871) et même bien avant, en 1852, dans une lettre à Weydemeyer. Marx définit la dictature révolutionnaire du prolétariat dans la « Critique du programme de Gotha » (1875) et Engels reprend cette formule dans son introduction à la « Guerre civile en France » (1891).

Comment ces énonciations pour la plupart peu connues des militants, ont-elles été utilisées dans l’action prolétarienne ? Marx dicte en 1880 à Jules Guesde les considérants (préambule) du programme du parti ouvrier français : pas un mot sur la dictature du prolétariat. Engels supervise mot par mot, virgule par virgule, le programme d’Erfurt (1891). Kautsky tient la plume mais le cerveau est à Londres : pas un mot sur la dictature du prolétariat. Le premier texte historique, exprimant la volonté d’instaurer la dictature du prolétariat, figure dans le programme rédigé par Plekhanov, avec la collaboration de Lénine, et adopté par le deuxième congrès du parti ouvrier social-démocrate de Russie, tenu en 1903 à Londres. C’est une dictature jacobine. Ce n’est pas du tout la dictature du prolétariat telle qu’elle apparaît dans les écrits de Marx et d’Engels. C’est la dictature d’une minorité qui a pour tâche de briser la contre-révolution, d’écraser l’ennemi de classe. Plekhanov, dans son commentaire, se réfère explicitement aux jacobins et quand Martov lui fait remarquer que cela n’est pas exactement la manière dont Marx conçoit la dictature du prolétariat, Plekhanov répond : Pour nous, la dictature du prolétariat est un instrument de lutte contre la contre-révolution ; un point c’est tout. Nous sommes donc en présence des deux conceptions de la dictature du prolétariat : l’une telle qu’elle figure dans les textes des fondateurs de la théorie marxiste ; l’autre telle qu’elle est conçue dans le programme du parti ouvrier social-démocrate de Russie.

On constate, après la prise du pouvoir par les bolcheviques, que la conception de la dictature du prolétariat marxiste, originelle, telle qu’elle est exprimée dans « l’Etat et la révolution », n’est qu’une formule théorique ; que celle qui est appliquée, c’est l’autre, c’est la formule jacobine. Il était inévitable qu’il en fût ainsi. Ce décalage n’était pas le fait d’une bonne ou d’une mauvaise volonté ; ce sont les événements qui ont abouti à cette manière de concevoir la dictature du prolétariat ; ce n’est pas qu’on ignorait la « Critique du programme de Gotha ». Les événements sont plus forts, plus contraignants, que toutes les critiques et tous les programmes.

Ainsi faut-il comprendre les réactions de Rosa, qui se réfère à un autre modèle, à un autre concept de la dictature et qui est, pour la conception de parti, comme pour celle de l’Etat, plus proche de Marx. Il est clair que la critique de Rosa n’est pas épisodique, mais « principielle » ; elle ne s’adresse pas à « l’Etat et la révolution » qu’elle n’a pas lu, mais à la manière dont ont été restreintes les libertés publiques et les droits de l’opposition. Pour Rosa comme pour Marx, la dictature du prolétariat signifie la réalisation de la démocratie prolétarienne, de l’autodétermination de la classe ouvrière, se régissant elle-même, détenant et gardant entre ses mains tous les attributs et instruments de puissance, sans jamais les abandonner, sans jamais les céder à quiconque, et sous quelque prétexte que ce soit, sans jamais accepter cette effrayante délégation du pouvoir, illimitée dans l’espace et dans le temps, qui a fait le malheur du prolétariat soviétique.

Cette conception jacobine de la dictature du prolétariat correspond à une conception lassalienne du parti. Lénine maintient, après la conquête du pouvoir et même après l’écrasement de la contre-révolution, cette structure autoritaire et centraliste. Bien plus, au moment du grand tournant de mars 1921, de l’abandon du communisme de guerre, alors qu’il propose de desserrer les contraintes économiques, de permettre aux paysans, aux artisans et aux « nepmans » de développer leur production et leurs ventes au marché libre, il déclare qu’il faut renforcer le rôle dirigeant du parti, qu’il faut être encore plus dur, plus sévère. Dans ce contexte, il propose pour la première fois, au 10e congrès qui l’accepte, d’interdire les fractions organisées dans le parti. Une distorsion inévitable s’établit entre ce qui se passe dans le pays et ce qu’on fait dans le parti. Cette distorsion entre un Etat fédéral, dont la Constitution de 1922 est très démocratique, très ouverte, et un parti ultra-centralisé enlève aux Soviets la réalité du pouvoir. Lénine se bat contre Staline, c’est sa dernière et combien éphémère victoire ; il forme l’Union des Républiques Soviétiques, souveraine, à vocation universelle, sans détermination de territoire. Il est assez lucide pour se rendre compte que, si l’URSS est une république fédérative et soviétique, elle n’est socialiste qu’en projet et qu’il faudra toute une époque pour que ce projet devienne réalité.

Puisque le parti, qui est l’inspirateur, le contrôleur, l’organisateur et le maître de l’Etat, n’est pas fédéral, comment une véritable fédération pouvait-elle s’établir ? Lénine s’indigne contre les méfaits de Serge Ordjonikidzé, de Staline et de Djerzinski, ces « allogènes russifiés » qui brisent, avec une redoutable brutalité, l’autonomie de la République géorgienne des Soviets. C’était pourtant inévitable, puisque toutes les grandes décisions étaient prises à Moscou et non pas à Tiflis. Comme les dirigeants de Tiflis osaient dire non aux consignes de Moscou, on est allé là-bas pour les chasser du pouvoir et les abattre. Idéologiquement, en attendant mieux…

Lénine se rend tardivement compte du danger, effrayé par l’affaire géorgienne. Il essaie de réagir par des mesures administratives et organisationnelles insuffisantes et déjà inopérantes. Il propose d’augmenter le nombre des membres du Comité central du parti, d’élargir les prérogatives de l’Inspection ouvrière et paysanne, d’écarter Staline du secrétariat général du parti. Il est trop tard. Staline s’est assuré la majorité au Comité central ; il a fait de l’Inspection ouvrière et paysanne, dont il est devenu le maître absolu, le foyer de la bureaucratie. Peu avant la mort, Lénine a livré et perdu son dernier combat.

La dictature jacobine s’applique partout et le modèle de soviets souverains disparaît dans la tourmente de la Guerre civile. Les Soviets sont remplacés par les « revcoms », les comités révolutionnaires, et c’est normal. Les Blancs se promènent à travers le pays ; dès qu’ils entrent dans une ville ou dans un village, ils repèrent les Rouges et les collent au mur. Il y a de moins en moins d’hommes à risquer leur vie, du jour au lendemain. On envoie dans les points les plus exposés les combattants les plus durs, les plus résolus. On les reconnaît à leur veste de cuir noire et à leur grand revolver. Ils savent ce qu’ils risquent, ils jouent le jeu ; ils sont peu nombreux à le jouer. Ce n’est plus le Soviet qui, en tant qu’institution étatique, exerce un pouvoir démocratique émanant directement du peuple. C’est une sorte de démocratie militaire, étroite et autoritaire. Ce sont des gens qui prennent le pouvoir, non parce qu’ils y aspirent, mais parce que le pouvoir est par terre, en déshérence, qu’il faut le ramasser, le prendre, le tenir, le défendre, ou mourir.

La démocratie ouvrière se rétrécit singulièrement. Lénine accélère encore le processus en rejetant les propositions des groupes de « l’opposition ouvrière », et du « centralisme démocratique », d’établir le contrôle ouvrier et la gestion ouvrière, refusant aux syndicats le droit d’ingérence dans la gestion des entreprises et dans la répartition des produits, traitant « l’opposition ouvrière » d’anarcho-syndicaliste, ce que je considère comme une erreur manifeste. L’expérience jouant, c’est un nouveau type d’Etat qui se forme, où le parti s’empare de l’appareil étatique, en fait un simple organisme d’exécution. Ce que Marx considère comme Etat, c’est-à-dire l’instrument de domination d’une classe par une autre, n’est plus l’Etat de démocratie soviétique, mais le parti, instrument exclusif du pouvoir, exerçant la dictature, se substituant à la classe ouvrière, détentrice nominale du pouvoir, la dépossédant de ses prérogatives et de ses droits.

Dépérissement du Parti

Peut-on se contenter actuellement de restaurer un « parti de type nouveau », un « véritable centralisme démocratique », comme le voulait Waldeck-Rochet pour établir dans le parti une « véritable » démocratie ? Peut-on le faire sans une analyse critique, sans une « révision déchirante », sans un examen approfondi de la façon dont le parti, « institutionnalisé » par Lénine, « monolithisé » par Staline, a aboutit à tant de déformations et de crimes ? Ne faut-il pas envisager, comme en 1848, 1870, 1914, une nouvelle forme de l’organisation prolétarienne ? Le 4 août 1914, Rosa, qui connaissait bien la social-démocratie allemande, a dit que ce parti, après son adhésion à la défense nationale, était devenu un « cadavre puant ». Je me demande si après le 21 août 1968, après l’invasion de la Tchécoslovaquie, il ne faudrait pas dire clairement que le parti qui dirige l’Union soviétique est devenu un gigantesque cadavre qui grandit sans cesse, comme dans la pièce de Ionesco, « Comment s’en débarrasser ? », et qui barre au prolétariat, tant des pays dits socialistes que des pays capitalistes, le chemin de l’avenir. La rupture organique et idéologique – ce qui n’empêche pas l’unité d’action – ne s’impose-t-elle pas avec une formation qui se survit, après s’être transformée en son contraire, qui a fait faillite, en tant que porteuse du projet socialiste, et qui défend, au nom d’une révolution reniée et trahie, les intérêts et les privilèges d’une nouvelle classe dominante ?

Comment réaliser le passage d’un parti, instrument de lutte pour le pouvoir, obligé d’appliquer des formes très strictes, très sévères de discipline de combat (plus la lutte est dure, plus le centralisme l’emporte sur la démocratie) et dont l’objectif historique est la conquête du pouvoir par le prolétariat, à un parti ayant d’autres objectifs historiques : à savoir l’exercice du pouvoir au sein de la démocratie socialiste. Quelle doit être la répartition des fonctions entre tel parti et les organes de l’Etat prolétarien ; quelles doivent être la structure, le caractère, les prérogatives de ce parti ? Surtout, est-ce que cette mutation qui apparaît inévitable peut s’opérer sans heurts, sans ruptures et éclatements ? Franchement, je n’y crois pas beaucoup ! A la lumière de plus de 50 ans d’expérience en URSS, et plus de 20 ans ailleurs, je pense qu’à un stade supérieur de l’évolution vers le socialisme, qu’à un objectif de caractère fondamentalement différent, doivent correspondre un autre rôle et une autre forme d’organisation.

Les différentes tentatives d’accomplir cette mutation montrent quelles sont les possibilités et les limites de la réforme du parti, ainsi que les forces qui la préconisent et qui s’y opposent. Je me demande si le dépérissement du parti prolétarien ne doit pas précéder le dépérissement de l’Etat prolétarien, si l’une des tâches actuelles ne doit pas être de préciser la manière dont doit s’opérer l’autolimitation du parti, son intégration dans la masse – comme le disait Engels – le dessaisissant progressivement de ses prérogatives, jusqu’à ce que l’idée socialiste s’impose avec une telle puissance qu’on n’ait plus besoin d’une organisation distincte.

Dépérissement du parti prioritairement au dépérissement de l’Etat, parce que l’Etat de la démocratie prolétarienne, parce que l’Etat des Soviets, nous le savons maintenant, durera longtemps sous des formes diverses, avec des modèles différents, s’adaptant au terrain, au passé historique, de chaque pays, intégrant, absorbant ce passé, et donnant à ce type nouveau de structure étatique une allure nationale particulière. Comment entreprendre ce processus de dépérissement, par quel bout commencer ? Je proposerai un système de la relève, de la rotation, de la révocation des délégués élus en cours de mandat. Ce projet a été esquissé par Lénine dans « l’Etat et la révolution », et appliqué par les syndicalistes révolutionnaires français pendant des années et cela n’a pas empêché cette organisation d’avoir une certaine efficacité tout en pratiquant la relève des cadres et le renouvellement du personnel syndical.

Je me demande si l’interdiction de toute nomination par en haut – sauf en cas d’urgence, et sanctionnée aussitôt que possible par une élection – ne constitue pas une des conditions permettant de dresser un barrage efficace à la prolifération d’une bureaucratie irresponsable et à la formation d’un groupe de dirigeants pratiquement inamovibles. Reconnaître la pluralité des partis ne suffit pas. Ils peuvent être domestiqués, satellisés. Il importe d’établir, non par des accords aux sommets, toujours révocables, mais par l’exercice direct du pouvoir par les Soviets, la liberté d’opinion et de critique, la révocation des députés en cours de mandat ; ce ne sont pas des barrières en papier ; ce sont des garanties réelles que doivent s’assurer, à l’exclusion de toute police politique, les travailleurs en armes, capables de s’opposer, si besoin par la force, à toute limitation de leurs libertés publiques et de leurs prérogatives sociales.

La classe ouvrière doit jouer le rôle dirigeant

Rien ne prouve que ces mesures suffiront, que c’est la voie royale de la démocratie socialiste. Nous savons à quel point tout cela est dangereux, aléatoire, difficile ; nous savons combien de fois le prolétariat devra revenir en arrière, remettre en question ses conquêtes. Une bureaucratie proliférante ne peut pas être éliminées d’un coup de baguette magique, parce qu’elle n’est pas le produit spécifique du sous-développement, mais celui du retard historique de la classe ouvrière même dans les pays capitalistes avancés. C’est là une grande idée de Rosa : que la classe ouvrière est toujours en retard sur les événements et qu’elle les rattrape au galop au moment où monte la vague révolutionnaire. Ce n’est pas par l’éducation, ce n’est pas par l’apport des idées venant de l’extérieur, c’est par l’expérience vécue qu’elle accède à la conscience de classe, à la conscience de son rôle hégémonique dans la société ; qu’elle acquiert peu à peu les qualités d’une nouvelle classe dominante.

C’est la classe ouvrière qui doit jouer le rôle dirigeant dans la société de transition au socialisme, conformément à la formule du « Manifeste Communiste », et non pas un parti quelconque, qui se présente comme son émanation. La réduction des autres partis et organisations ouvrières au rôle subalterne de courroies de transmission n’a rien de commun avec la conception marxiste du rôle historique de la classe ouvrière.

Si, en période de transition, une bureaucratie s’érige en classe dominante, après avoir dépossédé du pouvoir la classe ouvrière, une lutte nouvelle devra être engagée contre « la réaction dans la révolution », selon la formule de Mathiez. Il ne suffit pas de substituer à la propriété privée des moyens de production la propriété étatique et à la direction de la bourgeoisie celle d’une nouvelle classe dominante, pour prétendre que le socialisme est réalisé. La classe ouvrière ne peut s’émanciper elle-même et libérer l’ensemble de la société de l’exploitation et de l’oppression qu’à condition d’abolir non seulement le patronat, privé ou public, mais aussi le salariat.

Le dépérissement progressif des mécanismes et des rapports issus de l’ancienne société se fera lentement, il durera toute une époque historique. Pendant cette époque, tant que coexisteront les caractères capitalistes et socialistes en compétition, subsistera le danger de résurgence des privilèges, des inégalités et des institutions chargées de les protéger. Contre ce retour en arrière, les sûretés ne peuvent être obtenues que grâce à la démocratie socialiste et à ses organisations, politiques, syndicales, culturelles, etc., en attendant leur effacement devant les libres associations de producteurs.

Quand s’achèvera la lutte pour la conquête du pouvoir, quand seront brisés les assauts de la contre-révolution, s’ouvrira l’époque de l’édification socialiste. A cet objectif nouveau devront correspondre de nouvelles formes d’organisation et d’action. L’ancien parti, créé en vue de la conquête du pouvoir, devra se transformer et disparaître. S’il ne l’accepte pas, s’il ne s’efface pas, il faudra l’éliminer, même par la force. Il n’aura plus à exercer le pouvoir qui émanera directement des institutions étatiques, expression de la démocratie socialiste, dont les prérogatives diminueront et dépériront au fur et à mesure de la réalisation d’une société sans classes.

Le rôle du ou des partis, ainsi que des autres organisations de la classe ouvrière est de servir de prototype, de préfigurer la société en devenir, de servir de lieu de rencontre et de confrontation entre les différents courants de la pensée et de l’action socialistes. Dans chaque pays, à chaque étape de la marche vers le socialisme apparaîtront les formes originales d’organisation sociale correspondant à la diversité des besoins et des opinions. Car il n’existe ni un modèle unique du parti, ni un modèle unique de l’Etat ouvrier.

Le parti au pouvoir ne doit jouer ni le rôle d’organisateur, ni d’éducateur, mais celui, à la fois plus modeste et plus glorieux, d’inspirateur et d’animateur des organisations ouvrières qui ne dépendent pas de lui, qui peuvent accepter ou rejeter ses suggestions et ses projets, qui peuvent s’en inspirer ou ne pas s’en inspirer, qui peuvent faire des fautes et en tirer la leçon, plutôt mouvement que parti, organisation des plus larges, des plus mouvantes, se fondant, se dissolvant dans la masse, laissant aux travailleurs libérés enfin du joug capitaliste la libre détermination de leur destin.

Victor Fay
Texte d’une communication présentée au colloque « L’Homme et la Société » à Cabris en juillet 1970. Publié dans « Sociologie et révolution », éditions Anthropos, UGE, Paris, 1974. Retranscription et intertitres : Avanti4.be