Un nouveau cycle de luttes dans le monde ? (I) — Quand les intellectuels du pouvoir commencent à s’inquiéter

Jean Peltier, Paul Kennedy, The Economist 19 juillet 2013

Deux ans et demi après les soulèvements populaires en Tunisie et en Egypte qui allaient ouvrir le Printemps arabe, deux ans après les divers mouvements « Indignés » qui se sont levés contre l’austérité brutale dans plusieurs pays d’Europe du Sud, un an et demi après les mouvement « Occupy » en Amérique du Nord, un an après la longue grève des étudiants au Québec, suivis quelques mois après, par les étudiants et enseignants au Chili,… les dernières semaines ont été le théâtre de nouvelles mobilisations massives dans des pays aussi différents que la Turquie, le Brésil, l’Egypte et le Bangla Desh.

Cette fois, ce sont des millions de gens qui sont descendus dans les rues. Les causes immédiates peuvent varier, les étincelles peuvent être très diverses mais la toile de fond – une crise économique qui s’installe et se durcit, un creusement généralisé des inégalités, des gouvernements accusés d’autoritarisme et d’indifférence aux souffrances de la population – est la même. Tout comme l’est la force motrice de tous ces mouvements — la jeunesse intellectuelle (qu’elle soit encore étudiante ou qu’elle tente péniblement de faire son entrée sur le marché du travail).

Tout cela annonce-t-il un nouveau cycle international de mouvements de lutte comme ce fut le cas lors du « Printemps des peuples » européens en 1848, après la révolution russe en 1917-23, lors du « Mai’68 international » en 1968-69 ou encore lors des soulèvements populaires à l’Est qui ont fait tomber le Mur de Berlin et, dans la foulée, les régimes issus du stalinisme en Europe de l’Est et en URSS en 1989-91 ?

Nous allons publier au fil des semaines des contributions de militants et d’intellectuels anticapitalistes qui commencent à analyser cette nouvelle vague de luttes, sa nature, ses caractéristiques, ses perspectives...

Mais, une fois n’est pas coutume, nous allons ouvrir cette série en donnant la parole à des journalistes et des intellectuels qui comptent parmi les défenseurs sans faille du capitalisme ! Car, dans ces milieux – qui peuvent être très lucides et directs sur les failles de leur système quand ils s’adressent à un public choisi de « décideurs » et d’intellectuels et pas à un « grand public » qu’il faut leurrer et endormir – monte une inquiétude non dissimulée face à cette vague de soulèvements.

Le journal phare du néolibéralisme international – l’hebdomadaire britannique The Economist – vient de réaliser un dossier (les trois premiers articles ci-dessous) sur la montée des mouvements de protestation à travers le monde, qui est un mélange étonnant de reconnaissance des nouveaux problèmes et d’une foi de charbonnier dans la victoire de la « démocratie » à la sauce libérale et anglo-saxonne.

Quant à l’historien américain Paul Kennedy, il a publié dans le New York Times une analyse (le quatrième et dernier article) qui met ces mouvements en contexte dans un monde en crise et prédit que nous ne sommes qu’au début d’un processus qui ne peut que s’amplifier.

Ces inquiétudes dans le camp du pouvoir sont pour nous autant de raisons d’espérer et de se mobiliser - mais surtout, à notre modeste échelle, de chercher à comprendre en profondeur les dynamiques en cours afin d’aider le courant anticapitaliste et socialiste à grandir en influence et en force.

Jean Peltier

La protestation en marche

The Economist

Un visage familier est apparu dans la plupart des manifestations qui ont eu lieu dans des dizaines de villes sur trois continents cette semaine : un masque de Guy Fawkes avec un sourire espiègle et une fine moustache. Le masque appartient à "V", un personnage de roman graphique paru dans les années 1980 qui est devenu le symbole d’un groupe de pirates informatiques appelé Anonymous. Son mépris pour le gouvernement est entré en résonance avec les gens partout dans le monde.

Les protestations ont de nombreuses origines différentes. Au Brésil, les gens se sont soulevés contre les hausses des tickets de bus, en Turquie contre un projet de construction. Les Indonésiens ont rejeté les prix élevés du carburant, les Bulgares le clientélisme du gouvernement. Dans la zone euro, ils marchent contre l’austérité tandis que le printemps arabe est devenu une protestation permanente contre à peu près tout. Chaque manifestation de colère témoigne d’une colère particulière.

Pourtant, tout comme en 1848, en 1968 et en 1989, lorsque les gens se sont également trouvé une voix collective, les manifestants ont beaucoup en commun. Au cours des dernières semaines, dans un pays après l’autre, les manifestants se sont levés avec une vitesse ahurissante. Ils ont été plus actifs dans les démocraties que les dictatures. Ce sont généralement des gens ordinaires de la classe moyenne, et pas des groupes de pression avec des cahiers de revendications. Leur mélange de festivités et de rage condamne la corruption, l’inefficacité et l’arrogance vis-à-vis du peuple.

Personne ne peut savoir comment 2013 va changer le monde, et même s’il va le faire. En 1989, l’empire soviétique a vacillé et est tombé. Mais la conviction de Marx que 1848 était la première vague de la révolution prolétarienne a été démentie par des décennies de capitalisme florissant et 1968, qui se sentait si agréablement radicale à l’époque, a fait plus pour changer la sexualité que la politique. Pourtant, déjà maintenant, l’importance de 2013, encore naissante, est perceptible. Et pour les politiciens qui veulent continuer à colporter les mêmes vieilles histoires, les nouvelles ne sont pas bonnes.

En ligne et dans les rues

Le rythme de protestations a été accéléré par la technologie. Le visage de V est apparu à la fois à São Paulo et à Istanbul parce les manifestations sont organisées par les réseaux sociaux, qui propagent l’information, encouragent l’imitation et rendent des causes « à la mode » (voir l’article ci-dessous). Toute personne disposant d’un smartphone répand des histoires, même si elles ne sont pas toujours fiables. Lorsque la police a mis le feu au campement dans le parc Gezi à Istanbul le 31 mai, l’événement est apparu instantanément sur Twitter. Après que les Turcs soient descendus dans les rues pour exprimer leur indignation, les flammes ont été attisées par les histoires racontant que des manifestants étaient morts à cause de traitements brutaux infligés par la police. Même si ces premiers récits se sont avérés être faux, ils étaient déjà devenus un facteur de mobilisation populaire.

Les protestations ne sont plus organisées par les syndicats ou d’autres groupes de pression, comme ils l’étaient autrefois. Certaines sont initiées par des petits groupes de personnes résolues - comme celles qui étaient contre les hausses de tarifs à São Paulo - mais les nouvelles se propagent tellement vite que le noyau organisationnel tend à être rapidement submergé. La spontanéité donne aux protestations un sens enivrant des possibilités. Mais, inévitablement, l’absence d’organisation brouille également l’ordre du jour. Au Brésil, la protestation sur les tarifs des transports est devenue une condamnation de tout, de la corruption à l’état des services publics (voir l’article ci-dessous). En Bulgarie, le gouvernement a cédé aux demandes de la foule et a laissé tomber le nouveau chef de la sécurité de l’Etat. Mais à ce moment, la foule avait cessé d’écouter.

Ce militantisme brassant large et fleurant bon le printemps peut disparaître aussi vite qu’il est apparu. Ce fut le sort des manifestants d’Occupy, qui campaient dans les villes occidentales en 2011. Cette fois, cependant, les protestations sont alimentées par une profonde insatisfaction.

L’Egypte souffre de l’échec désastreux du gouvernement à tous les niveaux. La protestation dans la rue y est devenue un substitut à l’opposition. En Europe, le combat porte sur la façon de réduire l’État. Chaque fois que les réductions atteignent une nouvelle cible - l’exemple le plus récent en est la télévision nationale en Grèce - elles déclenchent une nouvelle protestation. Parfois, comme lors des émeutes des jeunes immigrés dans les banlieues de Suède en mai et des jeunes Britanniques en 2011, des groupes entiers se sentent exclus de la prospérité autour d’eux. La Suède a le taux le plus élevé de chômage des jeunes par rapport au chômage global dans l’ensemble des pays de l’OCDE. Trop de jeunes Britanniques souffrent d’une formation scolaire insuffisante et de perspectives à l’avenant.

Dans les économies émergentes, la croissance réelle rapide a amené les gens à attendre une amélioration continue de leur niveau de vie. Cette prospérité a porté ses fruits et, dans une société inégalitaire comme le Brésil, a réduit l’écart entre les riches et les pauvres. Mais tout cela est menacé. Au Brésil, la croissance du PIB a ralenti, passant de 7,5% en 2010 à seulement 0,9% l’an dernier. En Indonésie, où le PIB est toujours inférieur à 5000 $ par tête, les familles ordinaires ressentent profondément la suppression des subventions sur les carburants.

Plus puissantes encore dans les pays émergents sont les attentes politiques d’une classe moyenne en pleine croissance (voir article ci-dessous). A la fin de l’année dernière, les jeunes Indiens instruits sont descendus dans les rues de plusieurs villes après le viol collectif d’une étudiante en médecine de 23 ans, pour protester contre le manque de protection que l’État accorde aux femmes. Des manifestations encore plus massives ont balayé le pays en 2011, lorsque la classe moyenne s’est soulevée contre la corruption qui infeste presque chaque rencontre avec des représentants de l’autorité publique. En Turquie, le nombre d’étudiants diplômés de l’université a augmenté de 8% par an depuis 1995. La jeune classe moyenne ainsi créée s’irrite du conservatisme religieux du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui veut des familles nombreuses et des contrôles sur l’alcool. Les 40 millions de Brésiliens qui se sont hissés hors de la pauvreté au cours des huit dernières années sont pour la première fois en mesure de scruter la société que financent leurs impôts. Ils veulent des services publics décents mais ils reçoivent en lieu et place des stades sportifs à coût exorbitants.

Embarras à Bruxelles et Pékin

Comment cette année de protestation va-t-elle se dérouler ? Une conclusion sombre, c’est que la démocratie est devenue plus difficile : l’allocation des ressources entre groupes d’intérêts concurrents est plus difficile à régler si des millions de gens peuvent descendre dans les rues en quelques jours. Cela implique que l’été de la zone euro va sûrement devenir plus chaud.

Les politiciens du continent s’en sont plutôt bien sortis jusqu’ici (les plus grandes manifestations à Paris, par exemple, ont eu lieu lorsque "Frigide Barjot" a entraîné les catholiques français dans la rue afin d’arrêter le mariage homosexuel). Cependant, l’instabilité sociale est deux fois plus répandue quand les dépenses publiques diminuent d’au moins 5% du PIB au lieu d’augmenter. Arrivés à un certain point, les dirigeants européens devront limiter les dépenses chroniquement trop élevées de l’Etat-Providence aide et se colleter avec la faiblesse institutionnelle de l’euro - et le mécontentement suivra.

Heureusement, les démocraties réussissent bien à s’adapter. Quand les politiciens acceptent que les gens s’attendent à mieux et que les élections ne suffisent pas à les satisfaire, les choses peuvent changer. Les manifestations anti-corruption en Inde n’ont pas conduit à des changements immédiats, mais elles ont hissé les pots-de-vin au sommet de l’agenda national, avec la promesse d’une réforme progressive (voir l’article ci-dessous). Il est à mettre au crédit de la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, qu’elle veut un débat national sur le renouvellement de la politique. Ce ne sera ni facile ni rapide. Mais les mouvements de protestation pourraient encore améliorer la démocratie dans les pays émergents et même éventuellement dans l’UE.

Les démocrates peuvent envier la capacité des dictateurs à arrêter les manifestations. La Chine a réussi à empêcher ses nombreuses manifestations locales de se fondre en un mouvement national. L’Arabie saoudite a soudoyé ses dissidents pour qu’ils restent calmes, la Russie les a intimidés à coups de menaces d’amendes et d’emprisonnement. Mais à long terme, les autocrates peuvent devoir payer un prix plus élevé. Recourir à la force pour chasser les gens de la rue peut affaiblir les gouvernements de manière fatale ; comme le Sultan Erdogan risque de le découvrir et comme les gouvernements arabes l’ont déjà découvert il y a deux ans, les dictatures n’ont pas les institutions par lesquelles ils pourraient canaliser la colère des manifestants. En regardent comment les démocraties luttent en 2013, les dirigeants de Pékin, Moscou et Riyad devraient se sentir mal à l’aise.

Quel prix pour la démocratie ?

The Economist

Les champions de la théorie de la modernisation - l’idée que la prospérité engendre la démocratie - sont optimistes. Les manifestations de rue au Brésil, en Inde et en Turquie ont rallié des foules issues principalement de la classe moyenne exigeant de meilleurs services publics et la fin de la corruption. Preuve, sans doute, de la maxime du sociologue américain Barrington Moore : « Pas de bourgeoisie, pas de démocratie ».

Selon les estimations de 2008 de la Banque asiatique de Développement, les classes moyennes (définies comme ceux qui gagnent entre 2 et 20 $ par jour, y compris donc de nombreuses personnes venant de sortir de la pauvreté) représentaient 56% de la population de l’Asie, contre 21% en 1990. Comme cette tranche de la population augmente, c’est aussi le cas de ses attentes vis-à-vis du gouvernement. Les données du sondage (datant de 2007) collectées pour The Economist par Pew, un institut de recherche, montre que l’intérêt pour la liberté d’expression et des élections équitables est beaucoup plus élevé parmi les classes moyennes que chez les pauvres dans les 13 pays émergents étudiés.

Ceux qui ont des revenus moyens sont les plus touchés par une corruption « de basse intensité », comme les pots-de-vin pour obtenir des permis de conduire, explique Rohit Pradhan, un chercheur de l’Institut Takshashila, un think-tank indien. Ils ont aussi plus de temps et d’argent pour protester que les ouvriers qui ne touchent qu’un dollar par jour. Et ils sont plus habiles à obtenir réparation via des plaintes et des actions en justice, explique Daniel Treisman, de l’Université de Californie à Los Angeles.

Pourtant, les exceptions ne manquent pas. Les gens à revenus moyens ont majoritairement soutenu le coup d’Etat d’Augusto Pinochet au Chili en 1973. Peu nombreux sont ceux qui, au sein d’une classe moyenne qui atteint 800 millions de personnes en Chine, ont exigé la démocratie. Les actions de protestation ne sont pas le monopole de la classe moyenne. "Ce sont les mineurs et les terrassiers qui se sont levés pour la démocratie » en Australie du 19e siècle, dit Daron Acemoglu, économiste au MIT. Leur lutte a conquis le suffrage à bulletin secret. En Corée du Sud, la prospérité et la démocratie sont arrivées ensemble, mais ce sont les syndicats et les étudiants, et non pas les couches les plus aisées, qui ont appelé à un gouvernement libéral. La Constitution démocratique de l’Inde a précédé de longue date l’émergence de la classe moyenne et les institutions qui fonctionnent honnêtement au Botswana ont pris racine alors qu’il n’y avait encore que quelques diplômés dans le pays.

M. Treisman pense qu’un taux de croissance élevé, qui profite à la classe moyenne, peut augmenter le soutien que celle-ci apporte à un gouvernement fort. Cela pourrait expliquer pourquoi la Russie est devenue à la fois plus riche et plus autocratique. Dans la même logique, un ralentissement brutal peut ébranler la confiance. M. Acemoglu affirme que les crises économiques sont de meilleurs indicateurs d’un passage à un gouvernement représentatif que la prospérité. La menace de faillite peut être le signe avant-coureur de la démocratie.

Manifestations numériques

The Economist

La technologie rend les protestations plus probables, mais pas encore plus efficaces.

« Les médias sociaux sont la pire menace pour la société », a déclaré Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, le 2 Juin. Ces craintes ravissent les dissidents. Au brésil, les pancartes des manifestants piquent au vif les autorités avec des slogans tels que "Nous venons de Facebook".

Les plus enthousiastes ont baptisé les manifestants en Egypte, en Iran, en Moldavie et en Tunisie du nom de "révolutionnaires Twitter". C’était prématuré : une grande partie du contenu des médias sociaux soutenant la cause de la démocratie venait de partisans à l’étranger. Mais les protestations en Turquie et au Brésil, où les médias numériques sont particulièrement populaires, montrent comment la technologie peut rassembler, gérer et amplifier les manifestations. Zeynep Tufekci de l’Université de Princeton a interviewé des dizaines de manifestants turcs. La plupart ont défini les médias sociaux comme un aiguillon.

Les médias sociaux font que les photos et les vidéos se propagent rapidement ; les supporters arrivent plus vite que la police peut les éloigner, et les gouvernements ne peuvent plus compter sur la répression musclée de manifestations de petite taille. Une vidéo qui circule au Brésil conseille aux journalistes citoyens de travailler en meute, et d’adopter des tactiques militaires pour saisir les méfaits du gouvernement sous tous les angles disponibles.

Souligner le comportement scandaleux de la police peut inciter les gens à s’impliquer. Mais les vidéos peuvent aussi montrer des scènes plus anodines que les passages à tabac et les arrestations qui attirent les photographes de presse. Ces scènes peuvent encourager les hésitants ou les timides, en montrant que « les manifestants ne sont pas des voyous ou des terroristes, mais des gens comme vous », dit Ethan Zuckerman du MIT. Les protestations au Brésil ont inspiré un jeu vidéo en ligne Jolly, dans lequel les utilisateurs Facebook guident un manifestant souriant hors de portée de flics de dessins animés.

Les médias sociaux vont aussi à l’encontre des canaux officiels qui sont complaisants avec le pouvoir ou qui jettent de l’huile sur le feu. Quand une chaîne de télévision turque a diffusé un documentaire sur les pingouins à la place des manifestations de rue, des plaisantins ont photoshoppé des oiseaux dégoulinants dans des photos de policiers aspergeant les jeunes avec des canons à eau et les ont fait circuler largement pour montrer leur dégoût.

Gonfler les rangs des manifestants est une chose. Les coordonner en est une autre. Plusieurs centaines de pages de médias sociaux ont annoncé les manifestations à travers le Brésil, certaines offrant des conseils sur la manière d’esquiver les canons à eau pendant que d’autres cherchaient des bénévoles pour s’occuper des enfants des manifestants. Elles ont également aidé à diriger les gens qui voulaient protester dans les villes à l’étranger. Des pirates brésiliens ont lancé des attaques pour désactiver brièvement les sites web du gouvernement, dont celui de la coûteuse Coupe du monde de football de l’année prochaine.

Tout cela peut aider à donner un élan surprenant tant en ligne que dans le monde réel. Mais cela ne rend pas nécessairement les protestations efficaces. Une foule numérique amorphe peut éprouver de sérieuses difficultés pour s’entendre sur des revendications, accepter des compromis ou discipliner les provocateurs. Le vote en ligne et d’autres outils intelligents de démocratie électronique pourront peut-être résoudre ces problèmes à l’avenir. Mais ce n’est pas encore le cas maintenant.

En attendant, la technologie peut aussi servir les puissants. Les manifestants en Turquie et le Brésil affirment que leur accès à l’Internet mobile a été étranglé, même si c’est la congestion, et pas la censure, qui est peut-être la vraie coupable. Les instructions émises sur les réseaux sociaux sont facilement contrôlées par la police. Les vidéos amateurs fournissent aux autorités des enregistrements visuels de ceux qui assistent aux actions. Witness, une organisation caritative américaine qui forme des journalistes citoyens, explique que lorsque l’espionnage officiel est un danger, les manifestants ne devraient être filmés que par derrière ; en juillet 2012, YouTube, le site de vidéo en ligne, a introduit un outil pour flouter les visages.

La plupart des manifestants ne sont pas aussi prudents et la police est de plus en plus à même à saisir cette information elle-même. Depuis 2011, les flics brésiliens ont testé des caméras de détection des visages placées sur leurs casques, dont les autorités prétendent qu’elles peuvent capturer jusqu’à 400 visages par seconde. Les placer sur des drones bon marché offrirait une vue encore meilleure. Les forces de police peuvent également reconnaître des manifestants sans vraiment les voir : aux Etats-Unis, des officiers sont équipes de boîtiers capables d’enregistrer le code d’identification de tous les téléphones mobiles dans une zone donnée, et les fonctionnaires peuvent également demander ou saisir les données des opérateurs mobiles.

Plus convoitée encore est une technologie qui peut aider à prévenir les protestations. Les experts en marketing numérique analysent depuis longtemps les messages sur les médias sociaux pour évaluer les opinions à propos des produits et des marques. Il semble que les services de sécurité du Brésil soient en train d’augmenter la surveillance en ligne : celle-ci pourrait alerter la police à propos de troubles imminents et lui permettre de repérer les principaux fauteurs de troubles. Ces outils sont de nature expérimentale. La technologie donne toujours le dessus aux manifestants, même si ce qu’ils en font est une autre question.

Articles parus le 29 juin 2013 dans l’hebdomadaire britannique The Economist
Traduction française pour Avanti : Jean Peltier

Mécontentements d’été – et si ce n’était qu’un début ?

Paul Kennedy

Au moment où j’écris, par un samedi matin ensoleillé peu avant la Saint-Jean, la profusion de couleurs et de senteurs de dizaines de roses et d’autres plantes de mon jardin éveille mes sens, les oiseaux remplissent l’air de chansons et un papillon voltige de fleur à fleur. Le long été paresseux est arrivé. Le poète anglais Robert Browning n’a-t-il pas saisi cette sérénité avec ses mots « Dieu est dans son Paradis ; tout va bien dans le monde » ?

Mais le problème avec ce portrait serein, c’est précisément que tout ne va pas bien dans le monde. En effet, de grandes parties de notre planète semblent aussi troublées qu’il soit possible de l’être, et d’autres paraissent proches du désastre.

À l’opposé de ces scènes bucoliques qui se passent de l’autre côté de mes fenêtres, il y a aussi à l’intérieur de la maison mon menu habituel de lecture : journaux, magazines et rapports de groupes de réflexion et d’instituts d’études stratégiques. Tout cela constitue un brunch bien lourd, pas seulement à cause de l’énorme quantité de matériel de lecture, mais aussi - et surtout - en raison de la gravité de son contenu.

Laquelle de ces histoires fera toujours les titres de l’actualité dans quelques années ? Laquelle entrera dans les livres d’histoire ? Les soulèvements brésiliens qui, s’ils étaient imités ailleurs, pourraient modifier les priorités économiques de toute la région latino-américaine ? La lutte politique pour l’esprit et l’âme de la Turquie - et de l’Egypte ? La fin du Pakistan en tant qu’État fonctionnel viable ? L’autoritarisme croissant à Moscou et la xénophobie défensive à Pékin ? L’effilochage en cours du projet européen, et la progression de mouvements populistes et chauvins ? Et, observant tout cela, un gouvernement américain de plus en plus dysfonctionnel, avec une opinion publique trop profondément préoccupée par ses propres problèmes pour accorder beaucoup d’attention (en dehors de brèves réponses aux catastrophes humaines) au monde extérieur ?

Est-il surprenant que les gestionnaires de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International et du bureau du Secrétaire général de l’ONU éprouvent une trouille monstre, quoi qu’ils puissent dire dans leurs déclarations publiques ? Quelle peut bien être leur inquiétude la plus profonde ? Je pense que ce pourrait être la suivante : bien que tous ces mécontentements ont certainement leurs propres causes locales, peut-être quelque chose de plus important est-il à l’œuvre qui rend ces troubles plus fréquents.

Au sein de tant de nations, les citoyens ont le sentiment que le rythme du changement économique - toujours inéquitable dans sa répartition des bénéfices - est devenu beaucoup plus inégal. Et comme l’écart entre les nantis et les démunis s’élargit partout, le mécontentement grandit, les partis politiques se fragmentent et des groupes sécessionnistes lèvent la tête.

Il importe peu que le PIB d’un pays progresse de belle manière si une mauvaise répartition des bénéfices s’approfondit - regardez les troubles à travers le Brésil. Même la simple perception de l’injustice d’un ordre économique et de la corruption d’une élite peut suffire à attiser les flammes.

Dans de nombreux endroits, le chômage des jeunes et l’agitation de la rue peuvent facilement s’entrelacer avec des préjugés ethniques et religieux de longue date. À travers le Moyen-Orient en particulier, où les partis religieux et laïques se livrent à un bras de fer, la fine croûte de la civilisation est en train de craquer méchamment.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que surgit un mécontentement généralisé contre l’"injustice" de l’ordre économique et politique. Les années 1960 ont vu de tels troubles dans le monde entier, et souvent avec des objectifs de changement plus radicaux qu’aujourd’hui et des appels à la révolution. Et en octobre 1930, The Economist se tordait les mains devant l’ampleur du mouvement dans lequel "notre économie et notre politique s’entraînent continuellement l’une et l’autre vers le bas, produisant ainsi une série de cahots, de secousses et de chocs dans la vie sociale de l’humanité. "

Peut-être les seules différences sont-elles qu’aujourd’hui, le rythme des changements économiques et technologiques perturbateurs est beaucoup plus rapide et la taille des populations touchées tellement plus grande. Le bourrage de crâne sur le nombre croissant de milliardaires doit être mis en regard de la grande augmentation du nombre de personnes économiquement marginalisées et désespérées.

Si cette sombre réflexion est plus ou moins vraie, alors le récent rapport de l’ONU « Perspectives pour la population mondiale" devrait nous donner à tous matière à réflexion. Ses nouvelles prévisions pour la population totale du monde en 2050 relèvent les estimations précédentes de 300 millions de personnes, ce qui reflète "des taux de fertilité en hausse dans les pays très peuplés, particulièrement en Afrique sub-saharienne", selon The Economist.

Tout en admettant que les prévisions à long terme sont délicates à établir, le rapport souligne que la population mondiale devrait croître de 7,2 milliards aujourd’hui à 9,6 milliards en 2050. Des économies « avancées », seuls les Etats-Unis, en raison de leurs taux plus élevés d’immigration et de fécondité, resteront parmi les dix pays les plus peuplés. Des puissances traditionnelles comme la Russie, le Japon, l’Allemagne et la Grande-Bretagne auront toutes été reléguées dans les deuxième ou troisième déciles, relativement prospères peut-être, mais dans la poubelle de l’histoire démographique. D’autres pays, principalement asiatiques et africains, seront pleins à craquer, leurs mégapoles coexistant avec une grande pauvreté rurale.

Certaines structures politiques vont apparaître absurdes : la Russie, la Grande-Bretagne et la France, trois des membres permanents actuels du Conseil de Sécurité des Nations-Unies disposant d’un droit de veto, auront une population globale inférieure à celle de l’Indonésie.

Pourtant, toutes ces absurdités pâlissent à côté de l’implication la plus importante du rapport "Perspectives pour la population mondiale" - à savoir que la grande majorité de ces membres supplémentaires de la race humaine naîtront dans une pauvreté pénible et entraînant le ressentiment qui est censée coexister joue contre joue avec les nouveaux complexes hôteliers de luxe, les « camps de base » dans l’Himalaya et les installations pour yachts construites un peu partout dans les zones "exotiques" d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.

Nous ne pouvons pas en bonne conscience - et même, quelle que notre conscience - exister dans un monde où les riches deviennent toujours de plus en plus riches tandis que des milliards de pauvres dépérissent, en supposant que ceux-ci ne protesteront pas contre leur triste sort. Déjà, comme le dit le vieux dicton du fermier, les vers se retournent. A quoi ressemblera le monde lorsque 4 milliards de personnes se retourneront contre les systèmes actuels ? C’est maintenant qu’il faut réfléchir à ces questions. Même parmi les chants des oiseaux.

Paul Kennedy est professeur Dilworth d’histoire et directeur des Etudes sur la Sécurité Internationale à l’Université de Yale (USA). Il est l’auteur de plusieurs livres dont “The Rise and Fall of the Great Powers” (Grandeur et décadence des grandes puissances).

Article publié dans le New York Times le 26 juin 2013
Traduction française pour Avanti : Jean Peltier