Dossier : Marx, Piketty et la crise capitaliste

David Harvey, José Luis Lezama, Vicenç Navarro 16 juin 2014

Le livre de l’économiste français Thomas Piketty, « Le Capital au XXe siècle » (Seuil, 2013) rencontre un succès impressionnant – et singulièrement aux Etats-Unis. Ce succès, ainsi que son contenu et ses propositions suscitent de nombreuses polémiques et controverses à gauche. Les contributions que nous publions ci-dessous se situent ainsi à divers niveaux critiques ; celle de Vicenç Navarro, économiste espagnol que l’on pourrait qualifier de « néo-keynésien de gauche », influencé par le marxisme, souligne les apports de Piketty tout en en pointant ses « silences ». David Harvey, géographe marxiste et spécialiste du « Capital » de Marx, s’attache quant à lui à une critique méthodologique et conceptuelle de l’ouvrage de l’économiste français. (Avanti4.be)

Les causes des inégalités : une critique du livre de Thomas Piketty, « Le Capital au XXIe siècle »

Vicenç Navarro

La publication de la traduction anglaise du livre « Le Capital au XXIe siècle » (originellement publié en français il y a un an) de Thomas Piketty, professeur d’Economie Politique à l’Université de Paris, a été un phénomène en soi. Jamais au cours de ces trente dernières années un livre d’économie n’a suscité autant d’intérêt des deux côtés de l’Atlantique nord. Cet ouvrage est même devenu un best-seller dans le classement du « New York Times ».

De manière alerte, le livre explique et documente l’énorme concentration de la richesse, c’est à dire de la propriété de capital, qui dure depuis ces trente dernières années en atteignant des niveaux quasiment sans précédent. Avec un style facilement accessible, il explique de manière détaillée les caractéristiques de cette concentration dans les pays capitalistes les plus riches, apportant une information abondante sur l’évolution des différentes formes de propriété. Il souligne que le niveau de concentration de cette richesse, ainsi que le niveau de cette richesse lui-même, ont atteint des dimensions telles qu’ils garantissent leur propre reproduction, passant de père en fils. Une nouvelle oligarchie s’établit ainsi, soutenue par le pouvoir d’Etats qui garantissent sa continuité dans le cadre économique, politique et social de chaque pays.

L’énorme succès de ce livre est dû à plusieurs facteurs. L’un d’eux est que le niveau de tolérance populaire envers l’existence des inégalités a atteint un niveau de désapprobation très élevé. Dans les pays de l’Union européenne, par exemple, le pourcentage de la population qui considère que les inégalités sont trop élevées est de 78%, soit un chiffre qui, de manière surprenante, quasiment identique à celui des Etats-Unis (72%). Les gens en ont assez des supers riches. Et le pire pour ces derniers c’est que gens ne croient plus que la hiérarchie sociale repose sur la méritocratie. Autrement dit, les gens ne croient plus que les supers riches méritent d’être supers riches car leur position n’est pas due au mérite (ils ne l’ont pas « gagné »), mais à toute une série de circonstances qui n’ont rien à voir avec leur mérite, parmi elles celle d’être nés déjà supers riches.

Il n’est donc pas surprenant que, en même temps que les éloges quasi unanimes de la part d’auteurs et de faiseurs d’opinion progressistes (dont le Prix Nobel d’Economie Paul Krugman), ce livra a fait l’objet d’attaques furibondes de la part des porte-paroles des supers riches, comme le « Wall Street Journal » (l’instrument du capital financier aux Etats-Unis), qui l’a définit comme un « pamphlet communiste ». De manière prévisible, certains gourous néolibéraux, avec ou sans renommée significative, ont également ajoutés leurs critiques avec une plus ou moins grande stridence. Je laisse le soin à l’auteur de répondre (au cas où il en fait le choix) à ces critiques, par ailleurs facilement réfutables vu leur faiblesse argumentaire et leur peu de densité intellectuelle.

Mais le fait que ce livre a un énorme intérêt (je le conseille et l’utilise également dans mes cours), cela n’exclut pas la nécessité d’en faire une critique, non pas tant pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il ne dit pas. En réalité, ce qu’il ne dit pas limite la compréhension et, par conséquent, l’utilité de l’ouvrage. Pour aller directement au cœur du sujet : le problème du livre est qu’il ne semble pas percevoir qu’on ne peut pas comprendre le monde du capital sans comprendre le monde du travail, ni comment les deux interagissent entre eux. Là est point faible du livre. Bien entendu, il y a aussi d’autres critiques à faire, d’un caractère bien plus méthodologique – comme la définition du capital -, que d’autres auteurs ont faites comme James Galbraith, et auxquelles je ne vais pas me référer ici. Ma critique n’est pas méthodologique, elle est conceptuelle et empirique.

La croissance du capital. Mais quel capital ?

Il existe un large accord sur le fait qu’un élément très important de cette croissance de la richesse se doit, en grande partie, à la croissance de l’activité spéculative du capital financier. Dans cette activité, l’argent génère de l’argent, sans l’aide d’aucune activité productive. Quand un personne joue au casino, elle peut devenir millionnaire sans que rien ne soit produit avec cette activité. C’est le « capitalisme de casino », qui a atteint des niveaux très élevés, se substituant au capitalisme productif. Dans ce capitalisme spéculatif, le rapport du capital avec le monde du travail n’est pas direct, il est indirect. Ainsi, la croissance élevée du capital spéculatif se génère, en partie, comme conséquence de la faible rentabilité du capital productif, lui-même résultat de la faible demande causée par diminution des salaires. De là découle que la grande croissance du capital financier est due à la nécessité des ménages de s’endetter à la suite de la stagnation ou de la chute de leurs salaires. D’autre part, c’est la faible rentabilité du capital productif qui génère la croissance de l’investissement financier spéculatif.

Là où le rapport entre le monde du capital et celui du travail est plus directe est dans le capital productif. Les profit du capital (que ce soient ceux qu’obtiennent les actionnaires des entreprises ou bien leurs administrateurs et directeurs) dépendent, entre autres facteurs, des coûts de production, parmi lesquels les salaires jouent un rôle important. C’est là que réside l’un des silences du livre de Thomas Piketty. La croissance élevée du capital (via les profits des capitalistes) est directement liée avec la stagnation et le recul des salaires. En réalité, au cours des trente dernières années, la part des revenus du capital dans le revenu national, a augmenté tandis que la part des revenus du travail a décliné. Et cela n’est pas une simple coïncidence. Les premiers ont augmenté avec le recul des seconds. C’est ce que Karl Marx a appelé, à juste titre, l’exploitation de classe ; une exploitation qui existe même si vous, lecteur, ne le découvrez pas en lisant la majorité des médias d’information et de persuasion. En réalité, cette exploitation a atteint des niveaux records, qui se sont accentués pendant la crise. Au cours de la période 1993-2000 (l’époque de Clinton), 45% de la richesse créée aux Etats-Unis a été dans les mains d’un pour-cent de la population, pourcentage qui s’est élevé pendant la période 2001-2008 (l’ère Bush) à 65%, et elle es aujourd’hui de 95% (ère Obama) (voir : « The Origins of Inequity », par Jack Rasmus, CounterPunch 13/05/14).

Le conflit capital-travail en tant qu’élément central pour comprendre le comportement du capital

Thomas Piketty fait un travail utile en apportant des données indiquant où va cette richesse. Une partie va vers les instruments du capital comme, par exemple, les actions, ou vers des instruments spéculatifs, comme les produits dérivés, ainsi qu’un long « etc. ». Comme Thomas Piketty le souligne, il existe aujourd’hui clairement un excès de capital, et celui-ci est bien trop concentré. Mais une autre partie de la richesse créée est destinée aux salaires et aux bonus des gérants du capital, salaires et bonus qui n’ont aucun rapport avec leur productivité puisque la majorité d’entre eux contrôlent les conseils d’administrations des entreprises qu’ils dirigent en s’accordant des rémunérations extrêmement élevées, y compris lorsque ces entreprises ont des pertes. Le cas le plus évident est celui des banques. Dans le cas espagnol, nous avons pu voir que des dirigeants des banques avaient des bonus d’un niveau obscène alors que leur banque était en difficulté (Banco Sabadell, Catalunya Caixa, etc.). Les banquiers espagnols sont sans doute parmi les mieux payés du monde.

Ceci est important, pour plusieurs raisons. L’une d’elle est que ces salaires et bonus très élevés déforment et sèment la confusion quant aux données sur la situation des salaires en général car ils sont tellement hauts que, lorsqu’on les ajoute à tous les salaires, ils augmentent la moyenne d’une manière très marquée. Si l’on retire ces salaires des administrateurs et des dirigeants des entreprises financières et productives, la stagnation et le recul salarial serait alors encore marqué que ne le signalent déjà les statistiques qui se basent sur les moyennes de la croissance de tous salaires.

L’exploitation occultée et passée sous silence

Pour résumer les choses, les bénéfices du capital dérivent de l’activité financière de caractère spéculatif, une activité qui a connue une croissance spectaculaire en conséquence, partiellement, de la faible rentabilité de l’investissement productif (en comparaison avec l’activité spéculative), et aussi de la dérégulation du capital financier. L’autre source de bénéfices a été l’activité productive, autrement dit la production de biens et de services qui sont consommés dans la société. La croissance monstrueuse de la première a été la cause majeure de l’instabilité financière, croissance qui, par ailleurs, n’a aucun objectif social et qui, quel que soit angle d’analyse, est intrinsèquement négative.

Quant à la seconde – l’activité dans l’économie productive – la croissance de ces bénéfices ne s’est pas basée sur la croissance des ventes ni sur l’augmentation des prix, mais bien sur l’énorme réduction des coûts de production et, plus particulièrement, du prix du travail, autrement dit des salaires. Il y a de nombreuses évidences qui soutiennent cette lecture de la croissance de la rentabilité dans le secteur productif et c’est ici que le terme d’exploitation définit mieux que tout autre ce qui se passe, terme que Thomas Piketty n’utilise pour ainsi dire pas. J’ai déjà indiqué dans un récent article, « L’exploitation sociale comme principale cause de la croissance des inégalités », dans « Publico » du 01/05/14, que la croissance de la productivité s’est répercutée dans l’augmentation des profits capitalistes au détriment des salaires (selon le calcul de Lawrence Mishel et Kar-Fai Gee, entre 1973 et 2011, la productivité par travailleur aux Etats-Unis a crû de 80,4% tandis que le salaire horaire moyen n’a crû que de 4%. Un phénomène similaire s’est produit dans la zone Euro).

Que faudrait-il faire ?

De cette analyse on en déduit que les recommandations que Thomas Piketty fait dans la dernière partie de son livre sont insuffisantes. Thomas Piketty croit que la solution à l’énorme croissance des inégalités est de grever le capital par un impôt au niveau international afin d’empêcher cette concentration de richesse. Le fait qu’il propose un impôt mondial sur le capital a suscité un certain scepticisme sur sa faisabilité, au vu des rapports de forces de pouvoir existant aujourd’hui dans le monde. Je ne suis pas contre cette proposition. Mais c’est surtout au niveau des Etats que je crois nécessaire et réalisable d’imposer les revenus du capital, au minimum au même niveau que les revenus du travail - une revendication avancée périodiquement par la gauche et rarement appliquée.

Mais la lutte contre les inégalités nécessite non seulement de réduire la richesse de ceux d’en haut, mais aussi d’accroître celle de ceux d’en bas. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de grever le capital (et les hauts revenus, détail que Thomas Piketty omet) ou même d’exercer un contrôle public sur ce capital (chose que Piketty ne cite pas non plus), par des mesures de nationalisation ou de régulation ; il s’agit également d’augmenter les revenus du travail, ce que Thomas Piketty n’évoque pas du tout. Ces silences et son indifférence au contexte politique qui détermine ce conflit capital-travail sont les points faibles du livre car ils limitent la compréhension de ce qui se passe. Nous sommes nombreux a avoir souligné qu’à la base de la crise actuelle se trouve le conflit capital-travail, en insistant sur le fait que c’est le premier qui est en train de gagner quotidiennement cette lutte de classe, en provoquant la crise financière, économique et sociale connue comme la « Grande Récession » (voir mon article « Capital-travail : l’origine de la crise actuelle », Le Monde Diplomatique, juillet 2013).

La solution passe par une inversion de cette lutte, de sorte que ceux qui sont les gagnants aujourd’hui deviennent les perdants et que ceux qui perdent aujourd’hui deviennent les gagnants. Mais c’est précisément la question politique sur laquelle Thomas Piketty ne dit rien, ce qui est pour le moins surprenant puisque dans l’introduction de son livre il fait une excellente critique de la connaissance économique enseignée dans les universités aux Etats-Unis (et je dirais aussi en Europe) : une connaissance vide et dénuée de toute contextualisation politique et sociale déterminante. Or, les dits « problèmes économiques » sont, en réalité, des problèmes politiques et, malgré tous les efforts pour l’ignorer, la lutte des classes est toujours, comme l’a dit Karl Marx avec justesse, le moteur de l’histoire. Comment cette lutte de classe va-t-elle se dérouler et à travers quels instruments ? Tel est le plus grand défi pour l’analyse de la réalité qui est menée afin de changer celle-ci. Thomas Piketty a fait un pas dans cette direction, mais ses silences devraient être comblés afin de pouvoir mieux comprendre comment cette lutte se développe aujourd’hui des deux côtés de l’Atlantique.

Vicenç Navarro est économiste et professeur de Sciences publiques à l’Université Pompeu Fabra à la Johns Hopkins University.

Source :
http://blogs.publico.es/dominiopublico/9967/el-porque-de-las-desigualdades-una-critica-del-libro-thomas-piketty-capital-in-the-twenty-first-century/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Marx, Piketty et la crise capitaliste

José Luis Lezama

Pour certains secteurs de la population des Etats-Unis, le président Obama est un socialiste. Aujourd’hui, on a été jusqu’à comparer l’économiste français Thomas Piketty, auteur du best-seller « Le Capital au XXIe siècle », avec Marx et son œuvre maîtresse, « Le Capital ». Cette comparaison est surprenante : elle ne peut venir que de l’ignorance ou du délire. Rien n’est plus différent que l’idée que se font ces deux auteurs du Capital et de la crise capitaliste.

Par rapport à l’inégalité croissante qui se répand dans les sociétés du monde moderne, le Capital qui préoccupe Piketty a à voir avec la richesse accumulée, un stock, quelque chose de fixe, une réserve. C’est un capital sans flux, qui ne circule pas comme investissement mais comme rente et force politique, qui instaure un ordre social oligarchique, qui génère des privilèges et qui annule la mobilité et l’ « ascenseur » social de l’ « Americain Dream ».

Pour Piketty, la contradiction principale du capitalisme actuel, qui explique la crise et qui menace le système, émerge quand la richesse accumulée croît plus vite que la croissance économique, allant jusqu’à dévorer le revenu national. L’économie se fait alors l’instrument de cette richesse en générant les 1% les plus riches et les 99% de perdants.

Marx situe quant à lui la crise dans la sphère de production et non dans celle de distribution, et il l’explique comme la conséquence d’une sorte d’anomalie dans le mécanisme du profit capitaliste, résumée dans la formule de la « chute tendancielle du taux de profit » qui, en se rapprochant de zéro, prépare l’effondrement.

Chez Marx, le Capital n’est pas équivalent à la richesse de Piketty, ce n’est pas un stock : c’est un flux, un rapport social qui n’est rendu possible que lorsque le Capital entre en contact avec le Travail, créant richesse et pouvoir à travers son exploitation. Pour Marx, l’issue de la crise réside dans le changement des rapports sociaux qui la rendent possible ; c’est la révolution. Pour Piketty, l’issue est dans l’instauration d’un impôt global sur la richesse accumulée afin de donner un nouveau souffle au système. Marx propose l’abolition de la propriété privée, la socialisation des moyens de production, la dictature du prolétariat, etc. Le projet de Piketty opère quant à lui en restant dans le cadre du système.

La crise économique et écologique coïncident de manière frappante et ce n’est pas par hasard ; elles partagent les mêmes facteurs, les mêmes causes ; elles sont le produit d’un système économique qui ne répond pas aux besoins humains, un système qui est sa propre fin : le capital, la rentabilité, le profit ; et d’une conception de la nature qui la réduit à un simple matière première pour la production.

La proposition fiscale de Piketty veut prévenir ou retarder l’effondrement : elle est bonne pour le système, pour la concurrence et pour le marché. Mais le système est constitué d’individus où prévalent les plus riches, le 1%, et ils n’ont que faire de la libre concurrence ou du système : seul compte leur monopoles.

Le développement durable est également bon pour le système, pour le rendre plus efficace, rationnel, pour rendre durable l’approvisionnement en matières premières. Mais les capitalistes individuels, les grands trusts nationaux et internationaux, les blocs économiques n’en n’ont que faire de la nature. Seul compte leur compétitivité sur le marché mondial et leurs parts sur ce marché. Ils ne veulent pas d’accords contraignants qui les obligent à investir dans des systèmes productifs propres ou qui renchérissent leurs marchandises en leur faisant perdre en compétitivité et donc en marchés. C’est pour cela que les accords comme ceux sur le changement climatique n’ont aucun avenir ; personne n’en veut, ni les pays pauvres, ni les pays riches ; tous veulent le développement en disant chercher le bien être, et tous sont fascinés par un modèle de vie, le modèle nord-américain, qui est précisément la cause de la crise.

Et les capitalistes ont trouvé un bon mécanisme pour prospérer dans la crise : l’économie de la dette, une dette individuelle et nationale promue par les gouvernements afin de forcer des taux de croissance économique élevés. Une dette combinée avec la dette écologique qui est le résultat de la surexploitation de la nature. Nous sommes ainsi en train de vivre comme si l’avenir n’existait pas.

Source : http://nangaramarx.blogspot.be/2014/05/karl-marx-thomas-piketty-nada-puede.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera


source

Sur le « Capital » de Piketty

David Harvey

Thomas Piketty est l’auteur d’un livre intitulé Le capital au XXIème siècle qui a récemment fait grand bruit. Il y plaide pour des impôts progressifs et une taxe globale sur la richesse, qu’il présente comme la seule voie permettant d’inverser la tendance menant à la constitution d’une forme « patrimoniale » de capitalisme caractérisé par des inégalités de richesse et de revenu qu’il qualifie de « terrifiantes ».

Il décrit par ailleurs, avec un luxe de détails éprouvant qui rend difficile de le réfuter, la manière dont cette double inégalité sociale de richesse et de revenu a évolué au cours des deux derniers siècles, avec une insistance particulière sur le rôle du patrimoine. Il démolit ainsi la vision répandue selon laquelle le capitalisme fondé sur le marché libre diffuserait la richesse et constituerait le principal rempart assurant la défense des libertés individuelles. En l’absence d’interventions actives de la part de l’État pour redistribuer les richesses, Piketty montre que le capitalisme de libre marché produit des oligarchies anti-démocratiques. Cette démonstration a au moins autant nourri l’indignation progressiste que provoqué la rage du Wall Street Journal.

Le livre a souvent été présenté comme un substitut, ajusté au 21ème siècle, du travail portant le même titre et accompli au 19ème siècle par Karl Marx. Piketty nie en réalité que c’était là son intention, ce qui est juste de sa part dans la mesure où son livre ne porte pas du tout sur le capital. Il ne nous dit ni pourquoi le krach de 2008 a eu lieu, ni pourquoi il est si long pour autant de gens de se libérer du double fardeau du chômage prolongé et de logements qui ont fait l’objet de saisies immobilières (lost to foreclosure). Il ne nous aide pas à comprendre pour quelles raisons la croissance est actuellement si molle aux États-Unis en comparaison de la Chine et pourquoi l’Europe est prisonnière d’une politique d’austérité et d’une économie en état de stagnation. Ce que Piketty montre statistiquement (et nous lui devons beaucoup ainsi qu’à ses collègues pour cela), c’est que le capital a eu tendance, tout au long de son histoire, à produire des niveaux d’inégalités toujours croissants. Pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas là une découverte. Il s’agissait de surcroît de la conclusion théorique exacte à laquelle Marx avait abouti dans le volume 1 de son Capital. Piketty néglige cela, ce qui n’a rien de surprenant puisque, face à aux accusations de la droite faisant de lui un marxiste déguisé, il a depuis affirmé ne pas avoir lu le Capital de Marx.

Piketty rassemble beaucoup de données pour appuyer son argumentation et son explication des différences entre revenu et richesse est aussi utile que convaincante. Il se livre par ailleurs à une défense réfléchie des impôts sur l’héritage, des impôts progressifs et d’une taxe globale en tant qu’antidotes possibles – quoiqu’on puisse douter de leur caractère politiquement viable – à une concentration accrue de la richesse et du pouvoir.

Mais comment expliquer cette tendance à l’inégalité croissante au fil du temps ? À partir de ses données, agrémentées d’allusions littéraires soignées à Jane Austen et Balzac, Piketty dérive une loi mathématique afin d’expliquer ce qui se joue : l’accumulation toujours croissante de la richesse du côté des fameux 1% – un terme popularisé grâce au mouvement « Occupy » – dérive du fait simple que le rendement du capital (r) excède toujours le taux de croissance du revenu (g). D’après Piketty, cela constitue et a toujours constitué « la contradiction centrale » du capital.

Mais une régularité statistique de ce type peut difficilement fonder une explication adéquate, et encore moins une loi. Quelles forces produisent et maintiennent une telle contradiction ? Piketty n’en dit rien. La loi est la loi et les choses ne sauraient être autrement. Marx aurait évidemment attribué l’existence d’une telle loi à l’asymétrie de pouvoir entre capital et travail, et cette explication est encore valable. Le déclin régulier de la part des salaires dans le revenu national depuis les années 1970 a procédé de l’affaiblissement politique et économique des travailleurs alors que le capital mobilisait technologies, chômage, délocalisations et politique anti-salariés (pensons à celles mises en œuvres par Margaret Thatcher et Ronald Reagan) pour écraser toute opposition. Comme l’a avoué dans un moment d’égarement Alain Budd, un conseiller économique de Margaret Thatcher, les politiques anti-inflation des années 1980 se sont révélées « un très bon moyen d’accroître le chômage, et accroître le chômage était un moyen extrêmement séduisant d’affaiblir les classes populaires… Ce qui a été planifié ici en termes marxistes c’est une crise du capitalisme qui a recréé une armée de réserve de travailleurs et a permis aux capitalistes de réaliser des profits importants depuis lors ». Les inégalités de rémunération entre les travailleurs moyens et les dirigeants de grandes entreprises s’établissaient à 1 pour 30 en 1970. Elles se situent aujourd’hui bien au-dessus 1 pour 300, et dans le cas de MacDonalds à 1 pour 1200.

Mais dans le volume 2 du Capital de Marx (que Piketty n’a pas lu non plus bien qu’il se permette de le rejeter joyeusement), Marx pointe le fait que la tendance du capital à abaisser les salaires aurait à terme pour effet de restreindre la capacité du marché à absorber les produits du capital. Henry Ford reconnut ce dilemme il y a fort longtemps, lorsqu’il fixa à 5 dollars le salaire pour une journée de travail de 8 heures afin, comme il le dit alors, d’accroître la consommation. Beaucoup ont d’ailleurs pensé que la faiblesse de la demande solvable avait sous-tendu la Grande Dépression des années 1930. Cela inspira des politiques keynésiennes expansionnistes après la Seconde Guerre mondiale et aboutit à une baisse des inégalités de revenus (mais guère des inégalités de richesse), dans le contexte d’une croissance forte tirée par la demande. Néanmoins, cette solution reposait sur l’accroissement relatif du pouvoir des travailleurs et sur la construction de l’« État social » (selon l’expression utilisée par Piketty), fondé sur une taxation progressive. « Au total, écrit-il, sur la période 1932-1980, presque un demi-siècle, l’impôt fédéral sur le revenu aux États-Unis s’établit en moyenne à 81% ». Et cela n’a en aucune manière sapé la croissance (une autre preuve mise en avant par Piketty qui réfute les croyances de droite).

À la fin des années 1960, il devint clair pour de nombreux capitalistes qu’ils devaient faire quelque chose contre le pouvoir excessif des travailleurs. D’où la rétrogradation de Keynes du panthéon des économistes respectables, le passage au mode de pensée de Milton Friedman fondé sur une politique de l’offre, la croisade pour stabiliser sinon réduire la taxation, pour démanteler l’État social et pour discipliner la force de travail. À partir de 1980, les taux supérieurs d’imposition ont été abaissés et les revenus du capital – source majeure de revenu pour les super-riches – ont été imposés à un taux beaucoup plus faible aux États-Unis, accroissant brutalement les flux de richesses en direction des 1% les plus riches. Mais comme le montre Piketty, l’impact sur la croissance a été négligeable. Ainsi, la « percolation » des profits des riches vers le reste de la population – une des croyances favorites de la droite – ne fonctionne pas. Rien de tout cela ne dérive d’une quelconque loi mathématique mais relève de la politique.

Mais quand par la suite la roue a tourné, la question la plus pressante est devenue : où est la demande ? Piketty ignore systématiquement la question. Les années 1990 ont répondu à ce problème par une vaste expansion du crédit, notamment à travers l’inclusion des prêts hypothécaires financiarisés dans les marchés à risque. Mais la bulle financière qui en a résulté était vouée à éclater comme elle l’a fait en 2007-2008, entraînant dans sa chute Lehman Brothers et l’ensemble du système de crédit. Reste que les taux de profit et, plus profondément, la concentration de la richesse privée ont retrouvé très rapidement, après 2009, leurs niveaux d’avant-crise alors que les populations continuaient à pâtir de la crise. Les taux de profit des entreprises atteignent aujourd’hui les niveaux les plus élevés de l’histoire des États-Unis. Les entreprises sont assises sur des masses de liquidités et refusent de les dépenser car les conditions du marché ne leur apparaissent pas suffisamment robustes.

La formulation par Piketty de la loi mathématique masque davantage la politique de classe à l’œuvre qu’elle ne la révèle. Comme l’a remarqué Warren Buffet, « bien sûr qu’il y a une guerre de classe, et c’est ma classe, celle des riches, qui la mène et qui est en train de gagner ». Une mesure clé qui lui assure la victoire tient dans les inégalités croissantes de richesse et de revenu entre les 1% les plus riches et tous les autres.

Il y a néanmoins une difficulté centrale avec la thèse de Piketty, à savoir qu’il repose sur une définition erronée du capital. Celui-ci n’est pas une chose mais un processus de circulation au cours duquel l’argent est utilisé pour générer un surplus d’argent, généralement – mais pas exclusivement – à travers l’exploitation de la force de travail. Piketty définit le capital comme le stock des actifs possédés par les individus privés, les entreprises et les Etats, qui peuvent être échangés sur le marché, peu importe d’ailleurs que ces actifs soient utilisés ou non. Cela inclut la terre, la propriété immobilière, les droits de propriété intellectuelle aussi bien que ma collection d’art ou de bijoux. La mesure de la valeur de toutes ces choses constitue un problème technique délicat qui n’a pas trouvé de solution consensuelle.

Afin de calculer un taux de rendement (r) significatif, il faut être capable de calculer la valeur du capital initial. Malheureusement, il est impossible de l’évaluer indépendamment de la valeur des biens et services utilisés pour produire, ou du montant auquel ils peuvent être vendus sur le marché. L’ensemble de la pensée économique néoclassique (qui constitue le fondement de la pensée de Piketty) est fondé sur une tautologie. Le taux de rendement du capital dépend de manière décisive du taux de croissance dans la mesure où le capital est évalué à travers ce qu’il produit et non via ce qui est entré dans sa production. Sa valeur est donc fortement influencée par les conditions spéculatives et peut être significativement déformée par la fameuse « exubérance irrationnelle » que Greenspan (1) a attribuée aux marchés financier et immobilier. Si nous soustrayons le logement et l’immobilier – sans même parler ici de la valeur des collections d’art des spéculateurs – de la définition du capital (et les arguments en faveur de son inclusion sont plutôt faibles), l’explication par Piketty de l’inégalité croissante de richesse et de revenu est alors mise en échec, même si demeurent pertinentes ses descriptions de l’état, passé et présent, des inégalités.

L’argent, la terre, l’immobilier et l’équipement qui ne sont pas utilisés productivement ne sont pas du capital. Si le taux de rendement du capital qui est utilisé se situe à un niveau élevé, c’est parce qu’une partie du capital est retiré de la circulation et se trouve, dans les faits, en grève. Restreindre l’offre de capital aux nouveaux investissements – un phénomène dont nous sommes actuellement les témoins – assure un taux élevé de rendement du capital qui est en circulation. La création d’une telle rareté artificielle n’est pas l’apanage des compagnies pétrolières afin de s’assurer une forte rentabilité des capitaux investis : c’est ce que fait n’importe quel capital quand la chance lui est donnée. Voilà ce qui sous-tend la tendance du taux de rendement du capital – peu importe la manière dont il est défini et mesuré – à excéder le taux de croissance du revenu. Voilà comment le capital parvient à assurer sa propre reproduction, nonobstant les conséquences pour nous. Voilà comment vit la classe capitaliste.

Il y a de nombreux résultats valables dans les données mises en avant par Piketty. Mais son explication des tendances inégalitaires et oligarchiques est profondément erronée. Ses propositions visant à remédier aux inégalités apparaissent naïves, pour ne pas dire utopiques, et il n’a certainement pas construit un modèle efficient pour comprendre le capital du 21ème siècle. Pour cela, nous avons toujours besoin de Marx ou d’équivalents contemporains.

Traduit par Ugo Palheta pour la revue « Contretemps ».
Source : http://www.contretemps.eu/lectures/sur-capital-piketty

David Harvey est géographe et professeur à l’université de New York.

Note :

(1). Directeur, de 1987 à 2006, de la Réserve fédérale, c’est-à-dire de la banque centrale états-unienne.