Dossier : La fin de Sinistra Critica et les défis de la gauche anticapitaliste

Flavio C., Francesco Locantore, Gigi Malabarba, Gippò Mukendi Ngandu, Piero Maestri, Tatiana Montella 21 août 2013

L’organisation anticapitaliste italienne « Sinistra Critica » (Gauche critique, section italienne de la IVe Internationale) a décidé de se dissoudre pour donner naissance à deux nouvelles organisations (Sinistra Anticapitalista et Solidarieta Internazionalista). Les clivages et les discussions qui ont divisé en deux parts quasiment égales cette organisation de la gauche radicale italienne ne manquent pas d’intérêt pour l’ensemble de la gauche révolutionnaire en Europe et ailleurs, car ils posent une série de questions fondamentales aujourd’hui pour son devenir. Le premier texte de ce dossier est la dernière déclaration commune de Sinistra Critica avant son auto-dissolution. Les trois autres textes ont été rédigés avant cette dissolution et évoquent plus en détail les divergences et les différents points de vue qui se sont exprimés. (Avanti4.be)

Un nouveau départ

Sinistra Critica

Lors du dernier congrès national de Sinistra Critica, deux positions politiques et stratégiques alternatives l’une à l’autre se sont affrontées et se sont substantiellement égalées. Le travail des six derniers mois n’a pas permis d’effectuer des avancées significatives pour faire converger ces différents points de vue qui abordent de manière diverse des questions analytiques et théoriques et qui, surtout, donnent lieu à des projets distincts pour le travail politique, le matériel et les interventions.

Cette difficulté nous apparait comme une faiblesse qui nous est propre, mais elle est aussi ancrée plus largement dans la crise politique et sociale italienne et européenne. Les forces de la gauche anticapitaliste rencontrent partout des difficultés matérielles et de stratégie politique.

Les conditions objectives, qui sont dictées par la crise et par cette « lutte de classe » inversée que les pouvoirs dominants mènent depuis plusieurs décennies, devraient nous offrir un terrain privilégié et faire émerger des forces qui soient orientées vers la transformation sociale. Mais la réalité concrète nous indique que ce n’est pas le cas : en France, en Allemagne, en Grande Bretagne et en Italie, ce qui s’affirme c’est la difficulté, la décomposition des forces et la crise.

Sinistra Critica a incarné un projet politique qui, dans la cadre de l’expérience de Rifondazione Communista (PRC), cherchait à amalgamer une refondation nécessaire de la pensée et de la pratique marxiste avec les énergies rendues disponibles par les nouveaux mouvements sociaux et politiques. En ce sens, nos projets politiques ont été inspirés par les contradictions sociales, par la vie et par les questions qui concernent le mouvement ouvrier, les mouvements anti-globalisation et pour la paix, le nouveau féminisme et les luttes LGBTQ. Et cela en nous maintenant toujours dans une orientation destinée à reconstruire une subjectivité et une organisation politique anticapitaliste, internationaliste, féministe et écologiste.

Se projet s’est érodé entre les années 1990 et 2000, dans la bataille politique interne dans le PRC contre les dérives gouvernementales de ce parti, qui étaient devenues évidentes en particulier pendant le deuxième gouvernement Prodi. Nous avons essayé de trouver une voie pour sortir de l’impasse de la gauche, une voie qui soit alternative à la proposition de Fausto Bertinotti et de la majorité de la direction de Rifondazione. En termes de consensus, cette bataille ne s’est pas terminée de la façon dont nous l’avions espéré.

Mais ceux qui ont gagné ont obtenu une victoire à la Pyrrhus qui s’est rapidement transformée en un effondrement du parti et ils font partie des principaux responsables de la disparition de la gauche politique du panorama italien.

Nous continuons donc à penser que l’expérience que nous avons menée pendant ces années était juste. Il était juste de contester la culture politique dominante de la gauche italienne, dérivée du réformisme de Togliatti (dirigeant historique du Parti Communiste Italien, NdT) et qui avait comme vocation le compromis social. Il était juste de dénoncer le rôle néfaste qu’a joué le stalinisme dans l’histoire du mouvement ouvrier international, en luttant pour récupérer « la mémoire des perdants » et les justes batailles historiques des oppositionnels dans la Troisième Internationale.

Il était juste d’œuvrer à la rénovation culturelle du marxisme, de récupérer les meilleures théories et la fraîcheur de l’appareil critique de Marx lui-même contre toute tentative d’ossifier sa pensée. Il était juste de se battre contre les appareils bureaucratiques du mouvement ouvrier, sur les terrains politiques et syndicaux, de revendiquer l’auto-organisation et l’activité des travailleurs comme seule voie pour une émancipation effective. Il était juste de récupérer la pensée écologiste comme point névralgique d’une identité pour la nouvelle gauche.

Nous revendiquons en particulier l’effort continu pour conjuguer, dans notre conception de la gauche anticapitaliste, le féminisme avec le marxisme critique et pour faire de la participation des femmes un passage obligé pour n’importe quel projet de transformation sociale. Il était juste de tenir le cap sur un projet de transformation révolutionnaire et socialiste de la réalité existante.

Tout cela n’a pas empêché notre propre projet de marquer le pas. Nous avons réussi à construire une alternative forte et crédible face à la dérive de la gauche italienne et, au moment où de grands bouleversements internationaux se sont vérifiés (la crise) ainsi que des modifications profondes dans le vivier de la gauche politique (on pense à la crise du PD, après celle de Rifondazione), nous avons commencé à faire mûrir en interne des analyses et des projets divers pour répondre à la crise.

Notre dernier congrès à montré l’image d’une organisation substantiellement divisée en deux projets dont le caractère alternatif est devenu évident avec le temps. De toute façon, la politique ne peut pas être confinée aux seules analyses et divisions des visions sur le fond. Si c’était le cas, il n’existerait ni scissions, ni divisions, ni changements inconciliables.

Arrivés à ce point, nous aurions pu essayer un compromis classique, en tentant de nous arracher réciproquement des accords avec un laborieux travail de veto réciproque. Nous aurions pu également cacher nos divergences et faire semblant que rien ne s’était passé, donnant ainsi naissance à deux courants internes séparés. Nous avons au contraire préféré expliquer notre situation, la rendre transparente et lui donner la présomption d’offrir une autre façon d’affronter la crise de la gauche.

Par cette lettre nous déclarons que l’expérience politique de Sinistra Critica est terminée et qu’elle n’existera donc plus à partir d’aujourd’hui, ni en nom, ni symboliquement. Mais le collectif militant que représentait cette organisation ne se retire pas des batailles politiques et sociales, au contraire ; de ses cendres naissent deux autres histoires. En fait il y a même déjà des initiatives et des activités articulées et complexes qui sont en cours de réalisation. Ses militant(e)s vont donner naissance à différents projets ; un qui propose une organisation politique plus que jamais orientées vers une forte radicalisation de classe, l’autre qui compte entreprendre, dans une optique de classe, la route de la promiscuité entre le « politique » et le « social ». Les deux commenceront à vivre publiquement pendant les prochaines semaines et le mois de septembre.

Nous n’avons pas voulu donner naissance à des oppositions et à des récriminations et avons estimé qu’il était plus juste et utile, même par rapport à notre histoire commune, de partager ensemble le moment de la séparation en respectant l’implication de tant de militant(e)s. Nous espérons que les deux projets politiques qui vont naître de notre expérience resteront complémentaires, même si ils sont distincts. Nous ne savons pas si nous y arriverons, mais nous en avons l’intention.

C’est pour cela également que nous avons décidé de maintenir pour le futur un esprit de fraternité réciproque en divisant, de par un commun accord exprimé de manière écrite, le peu de ressources existantes pour garantir à chacun une capacité opérationnelle politique et organisationnelle.

Dans ce nouveau cadre politique et organisationnel, nous réaffirmons ensemble, notre adhésion commune aux débats, au patrimoine et au projet politique de la IVe Internationale telle qu’elle a évolué dans le temps et de la manière dont elle se présente aujourd’hui dans ses articulations internationales : du projet du NPA français au débat latino-américain jusqu’aux nouvelles expériences asiatiques. Une référence non pas dogmatique mais politique, culturelle et « in progress ».

La Coordination Nationale de Sinistra Critica

Source : http://sinistracritica.org/
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina

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Flavio C.

Dans le bilan de la construction de partis anticapitalistes l’expérience italienne est souvent citée, notamment par rapport au rôle et à l’échec du projet du Parti de la Refondation Communiste (PRC). Pour une discussion plus complète et pour un tableau plus précis de la situation il est bon de réfléchir également sur la crise actuelle de la section italienne. Crise de sa direction et crise de perspective. Ces notes visent à contribuer à une meilleure connaissance en particulier au niveau international et n’ont aucune prétention à la vérité absolue.

La crise du projet

L’impasse de Sinistra Critica est le produit de plusieurs facteurs qui se sont cumulés au moment de la sortie du PRC : le non-fonctionnement du projet d’une gauche alternative anticapitaliste, les difficultés matérielles et financières, l’affaiblissement de l’équipe de direction, la crise plus générale du mouvement ouvrier italien. Fondamentalement, cependant, c’est le projet d’une nouvelle gauche anticapitaliste dans le sillage de ce qui a été réalisé en France qui n’a pas fonctionné. Bien sûr, SC est née, existe encore, possède un acquis de militantisme et d’idées, mais la tentative de donner vie à un sujet politique plus large a échoué et son influence dans la société italienne est imperceptible.

En réalité, l’hypothèse sur laquelle nous avons misé en quittant le PRC ne s’est pas vérifiée. Nous pensions que nous avions le temps de consolider Sinistra Critica à la fin de 2007 mais quelques mois plus tard l’Italie a connu des élections législatives anticipées. En particulier, après ces élections, sont apparues les difficultés pratiques du collectif de direction, jusque-là actif à temps plein, et dorénavant obligé de tourner ou de chercher un emploi. Par-dessus tout sont apparues, dans une situation où les perspectives étaient difficiles à définir, des inclinations et des modes de fonctionnements différents, accumulés au fil des années, existant depuis toujours mais jusque-là gérés au sein d’un projet collectif. Cet échec a transformé les différences en divergences difficiles à concilier.

L’échec du PRC

L’échec du PRC n’était pas automatique au moment de sa naissance. Au début des années 90, le PRC était une réponse claire à la tentative du réformisme italien, incarné par le Parti Communiste, de rompre avec la lutte des classes et de se présenter comme la nouvelle gauche libérale, à l’avant-garde de l’évolution de toute la sociale-démocratie européenne. Donner naissance à une « refondation communiste » n’était rien d’autre que perpétuer une perspective de classe en Italie. Ce fut le mérite historique du PRC et c’est la raison de la justesse de notre choix d’alors, dont nous nous revendiquons aujourd’hui encore.

Les coordonnées fondamentales du projet de refondation étaient cependant celles traditionnelles du réformisme de gauche. A la lumière de cette culture politique sous-jacente, ce n’est pas par hasard que le PRC a participé aux deux gouvernements de centre-gauche dirigés par Romano Prodi. En 1998, cependant, il y a eu une rupture entre Bertinotti et le reste de la gauche, rupture qui a duré jusqu’en 2003-2004, et qui a convergé avec le développement du grand mouvement anti-mondialisation (Gênes, Porto Alegre).

Nous avons beaucoup misé sur cette rupture, nous nous sommes alliés avec l’équipe dirigeante du PRC, nous avons eu des responsabilités dans certains domaines du parti. Nous avons cru à ce stade que la reconstruction d’une force anticapitaliste était possible, même si étions clairs sur les différences programmatiques. Nous ne sommes pas faits d’illusions sur l’évolution de la direction du PRC, mais nous avons voulu miser sur les réelles potentialités d’un projet poussé en avant par les événements de la lutte des classes. Nous avons parié sur cette hypothèse et nous nous sommes investis à fond en ce sens en construisant un espace politique fortement engagé à construire la meilleure partie du PRC. Le virage à droite de Bertinotti a pulvérisé tous nos efforts et à partir de ce moment-là, nous nous sommes engagés à rassembler le maximum de résistance possible à l’évolution vers la modération (il convient de noter que, en 2012, Bertinotti s’est « repenti » de ce virage, en avouant publiquement qu’il s’était trompé sur le potentiel du... gouvernement Prodi et en avouant surtout l’hypothèse qu’entre 2001 et 2003 le PRC aurait pu se dissoudre pour construire une nouvelle force politique de la gauche anticapitaliste. Trop tard.).

Cependant, la résistance au sein du PRC au tournant modéré était insuffisante, comme l’ont montré les faits, pour construire un projet alternatif, ou au moins pour ralentir la dérive de ce parti. Il n’y avait pas de forces adéquates dans ce parti et nous n’avons pas tiré de leçon d’ensemble de ce qui s’était passé.

La fin du mouvement ouvrier

Par-dessus tout, nous n’avons pas réfléchi à l’aspect principal, « la fin du mouvement ouvrier » tel que nous l’avons connu durant la deuxième moitié du XXe siècle. La crise de la « classe pour soi » aujourd’hui à des années-lumière des phases glorieuses de l’histoire des luttes prolétariennes. La « fin du mouvement ouvrier » signifie l’affaiblissement des relations de solidarité, la crise verticale de la culture de classe, l’épuisement de la synergie d’ensemble qui a fait du « mouvement ouvrier », une catégorie utile : le réseau de relations entre syndicats, partis politiques, journaux, structures associatives et coopératives, culturelles. Cette crise est profonde et a un aspect auquel nous accordons trop peu d’attention, même au niveau européen : le recul de l’élaboration culturelle et théorique, la perte d’une densité culturelle qui, au contraire, avait posé les prémisses dans les années 60 au grand saut de 68 et des années 70. Reconstruire une force de classe tandis que le mouvement ouvrier accumule des défaites successives a été très compliqué. L’avoir fait sans analyser cette réalité a été crucial.

Ce que nous n’avons pas su faire, donc, c’est maintenir une perspective à long terme sur les tactiques quotidiennes et contingentes auxquelles nous a contraint l’évolution du PRC. Bons dans l’opposition aux virages gouvernementaux, moins dans la construction d’une élaboration politique, ce qui du coup nous a éduqué, avant tout, à un travail de cuisine politique. Nous avons vu à temps le mouvement anti-mondialisation, mais nous n’avons pas lu les changements dans la composition de classe, nous nous sommes confrontés rapidement à l’analyse des nouveautés internationales (sur la théorie de l’Empire nous nous sommes efforcés de construire une contre-position sans enquêter en profondeur) et surtout nous nous sommes entraînés à une course qui n’aurait plus lieu au moins pendant un certain temps : la construction d’un petit parti de la gauche, comme si les conditions objectives du mouvement ouvrier étaient toujours les mêmes. Comme si le cadre était encore celui de la sociale-démocratie classique, le syndicat, les « réformistes et révolutionnaires » du XXe siècle.

Au moment de la rupture avec le PRC, nous avons décidé de poursuivre sur cette route, forts aussi de l’expérience du NPA. Les rapports, toutefois, sont plus complexes, les limites moins claires, le flux de la lutte de classe très chaotique et confus et quand nous avons essayé de rivaliser sur ce plan, nous avons perdu (voir la crise du NPA). Ainsi, nous avons prolongé une situation dangereuse : une phase dans laquelle on perçoit les difficultés à obtenir des résultats et où se développe une sourde frustration. Les difficultés du NPA français sont le reflet d’un problème plus vaste, du moins en Europe.

La fin de la transcroissance

Le problème de savoir comment reconstruire un projet anticapitaliste dans un contexte où les forces sociales sont rares, mais la colère exacerbée reste cependant intact. Et les réponses ne sont pas simples. Nous le voyons avec l’impasse en Europe. La lutte de classe continue continue d’être menée par ses vainqueurs et se fait de plus en plus « brutale », rugueuse, les corps sociaux se retrouvent en contact direct avec la violence de leurs adversaires — qui elle au contraire possède un certain nombre de « corps intermédiaires » et de structures d’hégémonie culturelle, sociale et politique — et sont amenés à donner des réponses improvisées et expérimentales.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les expériences en cours comme Occupy ou les Indignés, et peut-être même les révolutions arabes, au moins dans leur phase initiale. Formes primordiales de résistance qui reconstruisent l’alphabet de la protestation depuis le début, en parcourant de nouveau des étapes qui, pour qui a suivi les luttes de classes et les mouvements avec la continuité de son propre militantisme politique, peuvent sembler naïves ou de peu de valeur. Mais qui restent nécessaires.

La reconstruction est en fait un projet que nous n’avons pas exploré et examiné du point de vue de ses difficultés et de ses potentialités. Nous vivons de ce fait une pratique politique hors du temps, qui s’adresse à une réalité qui a changé. Nous construisons une politique de « propagande » sans avoir devant nous des sujets réceptifs, nous avons une idée de l’enracinement social, quand nous en avons un, sans analyse du terrain sur lequel prendre racine ; nous surestimons ce qui reste de la gauche de classe, laquelle, en fait, n’a ni rôle social ni voix dans les conflits actuels.

Au cours de notre discussion deux options profondément divergentes se sont confrontées. La position des camarades qui ont déposé les amendements est la position « traditionnelle » et, à mon avis, consolatrice. L’hypothèse peut être résumée comme suit : « Nous sommes dans les luttes, nous cherchons à faire progresser le mouvement et en attendant nous construisons un sujet centré sur son propre programme jusqu’à ce qu’une« étincelle » fasse éclater les mouvements de masse et que la rencontre entre eux et un proto-parti, petit mais solide, aide à donner naissance à un nouveau parti révolutionnaire. »

C’est l’hypothèse qui m’a été présentée au moment de mon entrée dans la Quatrième Internationale, en 1985. Dans cette optique, il n’y a pas de nouveautés majeures, les difficultés sont liées à la crise générale du mouvement ouvrier au sein duquel il faut œuvrer comme avant, au sein de ses syndicats et de ses structures avec une activité honnête de propagande, en cherchant à renforcer ses positions petit à petit. Une stratégie d’usure et qui de fait nous a usés du point de vue historique. En outre, cette position charrie avec elle des illusions sur la possibilité de « recomposer » ce qui reste des soi-disant avant-gardes « communistes », du PRC en premier lieu, avec une forte projection sur la perspective électorale. Lors d’un congrès où cette ligne a été présentée comme la seule réaliste, elle a plutôt semblé vide et sans portée.

Dans la position que je défends, identifiée comme « néo » et « éclectique », l’idée de base était plutôt de repenser une perspective. Pour une option révolutionnaire en l’absence de conditions révolutionnaires, il est presque indispensable d’avoir un tissu social dans lequel exister. La notion de « fin du mouvement ouvrier » — c’est à dire de la forme « politique » historiquement donnée — est la notion clé. Comme l’écrit Samy Johsua, (avant de donner naissance à la Gauche anticapitaliste, option à mon avis erronée) « pour la première fois la transcroissance nous manque », c’est à dire la possibilité d’avoir un projet dans lequel investir pour faire émerger une subjectivité forte et de masse.

Notre courant a investi dans les années 50 dans l’entrisme comme un moyen de se lier aux masses communistes qui se trouvaient sous l’hégémonie de l’URSS. Il a ensuite accompagné, avec succès, le courant révolutionnaire ouvert par 1968 et qui a conduit à peut-être la période la plus heureuse de sa longue histoire, il a ensuite tenté la voie de la « recomposition » en essayant d’intercepter la désagrégation des partis communistes, et il a enfin inventé l’expression « parti large » pour reconstruire un creuset qui rassemble des secteurs militants variés alternatifs au gouvernement du capitalisme. Toutes ces époques ont produit des acquis importants, des expériences parfois gratifiantes, mais aussi parfois une grande compulsion à répéter l’entreprise éternelle : construire un parti « révolutionnaire » avec une influence de masse. Nous ne pouvons pas prétendre avoir réussi et ce n’est pas un hasard si la Quatrième Internationale elle-même est dans une situation difficile. Mais il était juste d’essayer et il est encore juste de chercher une voie où essayer de nouveau. Mais quelle peut être cette voie aujourd’hui ?

Repartir du 19e siècle

L’orientation doit suivre une intuition jamais approfondie : la phase actuelle ressemble plus aux premiers jours du mouvement ouvrier qu’à sa phase de croissance, plus à la fin du XIXe siècle qu’au XXe siècle. L’accent devrait être mis, par conséquent, sur la construction direct, fût-elle partielle, de nouveaux organes du prolétariat moderne. Des instruments d’organisation directe des figures, anciennes et nouvelles, du travail salarié. En ce sens, la construction d’une « fraction de mouvement » avec l’objectif de construire un sujet politique, mais en sachant que cet objectif a besoin de préconditions et d’étapes intermédiaires. Étapes intermédiaires qui ont besoin de temps pour être construites et donc d’expériences exemplaires de victoires, mais, surtout, d’expériences. En ce sens, nous avons proposé de travailler à construire « un espace anticapitaliste », agrégé autour d’instruments de mouvement, capable de former un canal sur lequel projeter des expériences.

Le projet « parti » doit donc être mis au second plan, pas abandonné — parce qu’un parti sera toujours nécessaire — mais mis en relation dialectique avec le premier niveau. Dans la « manière » dont se reformera un mouvement de classe, s’il se reforme, se construira aussi le parti de demain. La priorité n’est pas la forme du parti, les élections, la propagande électorale, mais les « instruments » d’auto-organisation sociale, les lieux où s’exprime la colère sociale, mais aussi des outils de solidarité sociale de classe, d’entraide, des « casemates » au sens de Gramsci. C’est en ce sens que peut se faire l’analogie avec la fin du dix-neuvième siècle. Il s’agit si l’on veut d’une « retraite stratégique ».

Nous ne pensons pas que la fonction du sujet « parti », c’est-à-dire une organisation politique construite autour d’un projet, ne reprendra pas une fonction déterminante. Il faut toujours donner une perspective à la crise du capitalisme, proposer une alternative, poser, même sous des formes originales, la question d’un nouveau pouvoir démocratique. En ce sens, le projet d’ « espace anticapitaliste » est un projet « léniniste », de consolidation de la conscience politique, et non une concession au mouvementisme. Pour arriver à ce résultat, il est important, tout en cultivant l’organisation de la conscience, même dans des petites structures, de travailler à déterminer les conditions pour redémarrer un cercle vertueux : luttes de masses, instruments autonomes de la classe, constructions par « sauts » d’un projet partidaire.

C’est dans ce sens que l’on peut mieux comprendre l’impact de la question de la « démocratie » dans tous les nouveaux mouvements qui s’organisent. Dans l’élaboration récente, et dans les pratiques de masse, la « démocratie » entrelacée avec le thème, latent, de l’auto-organisation ou, plutôt, de l’autodétermination — outils décisionnels ayant une efficacité — est un élément crucial. La démocratie comme outil permettant d’identifier des éléments de subjectivité sociale autogérée, souvent en opposition latente au système institutionnel dominant s’exprimant habituellement dans la critique de la politique dévoyée dans la critique anti-systémique. Cette tendance a mûri pendant que nous, en sortant du PRC, nous nous sommes concentrés sur le terrain électoral pour donner une visibilité au projet politique.

Une nouvelle Internationale

Dans cette discussion, pour finir, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion de fond sur l’identité. L’identité « trotskyste » ne nous a pas évité les divisions, les critiques, les oppositions. Ceux qui l’ont abandonnée pour embrasser d’autres identités n’ont pas eu de meilleurs résultats. Il faut approfondir ce que nous avons déjà fait : préciser que nos références programmatiques sont très larges, que les cultures du marxisme critique sont diverses entre elles, et que nous récupérons le meilleur de la tradition révolutionnaire.

En ce sens, la dénomination même « Quatrième Internationale » est dépassée sur le plan de la politique, de l’imaginaire, et aussi sur le plan de l’identité. Vraiment, nous avons besoin d’ « ajouter de nouvelles pages à un livre », en partie usé. La numérotation des Internationales appartient à une autre époque et ne parle plus au présent. Ce n’est pas seulement une question de nom, aujourd’hui, nous aurions besoin d’une Internationale des travailleur-ses, une alliance plurielle, en mesure de partager quelques principes de base, comme la Première Internationale, démocratique, avec la pleine autonomie de ses composantes et libre partage des décisions.

Notre courant, s’il veut sortir d’une crise historique, devrait proposer tout d’abord une Internationale de l’anticapitalisme — certes, en donnant certaines conditions de base — et construire une riposte sur le plan international. C’est le moment, en espérant qu’il ne soit pas déjà passé.

Source et traduction française :http://npa2009.org/node/36159

La crise de la gauche radicale italienne et le débat dans Sinistra Critica

Francesco Locantore, Gippò Mukendi Ngandu

La crise de la gauche italienne s’est accélérée depuis un an et demi. Après les manifestations du 15 octobre 2011, qui se sont terminées sur de violentes répressions par la police et un débat dévastateur à propos des organisations à l’initiative, la fragmentation de la gauche radicale et son incapacité à répondre de manière crédible au mécontentement populaire causé par les politiques d’austérité se sont aggravées.

La participation massive de jeunes et d’organisations ouvrières à cette manifestation ouvrait l’espoir d’un début de dynamique de radicalisation similaire à celles que l’on a pu voir grandir dans d’autres pays comme l’Espagne, la Grèce, les Etats-Unis et l’Afrique du Nord. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

Après deux décennies de berlusconisme (bien que Berlusconi n’ait été au pouvoir « que » pendant 11 ans), l’installation d’un gouvernement technocratique présidé par Mario Monti a été saluée comme une libération par le PD (Parti démocratique, centre-gauche, NdT), mais aussi par la majorité de la presse bourgeoise et par la plupart des syndicats, isolant ainsi les positions du syndicalisme de combat et de la gauche anti-néolibérale. Au Parlement, le PD était le soutien le plus convaincu de ce gouvernement technocratique et la CGIL a tenté par tous les moyens d’empêcher une explosion sociale pendant cette période. Dans ce cadre, le gouvernement Monti a réussi à porter des attaques mortelles aux acquis et aux droits sociaux des travailleurs, sans que cela ne suscite de réactions significatives : en premier lieu la réforme des pensions et l’abolition de l’article 18 (droit d’être réengagé en cas de licenciement abusif) du statut des travailleurs.

Il y a eu de petites exceptions : la manifestation nationale organisée par le Comité NoDebt (en mars et octobre 2012) ; le mouvement des professeurs et étudiants du secondaire en automne, qui a réussi à gagner contre la tentative du gouvernement d’augmenter les heures de travail avec le même salaire, et à arrêter la loi pour l’interdiction des assemblées démocratiques à l’école.

C’est dans ce contexte que s’est développé le débat à l’intérieur de Sinistra Critica (SC), qui a commencé pendant son séminaire de l’automne 2011 et s’est poursuivi avec une longue discussion de congrès entre mars et octobre 2012. Lors de la préparation du troisième congrès du SC, après une longue période difficile pendant laquelle l’organisation a été plutôt cohérente - même si elle comptait quelques différences internes qui n’ont jamais été rendue officielles - un désaccord avec le document majoritaire de la direction sortante s’est exprimé. Cette divergence, née après le débat en coordination nationale, a mené à la préparation de quelques modifications importantes au texte et qui ont été portés par quelques camarades de la direction sortante, puis par une minorité de la coordination nationale.

Durant le débat au congrès, les deux tendances ont obtenus la parité des voix. Le congrès national de septembre 2012 a donc élu une direction composée des deux tendances à nombre égal. Le choix de proposer des amendements au texte de congrès plutôt que de présenter une plateforme alternative était motivé par deux préoccupations. D’une part, mettre en évidence la large convergence d’analyse entre les deux tendances politiques, et minimiser les différentes nuances d’interprétation de la phase sociale et politique. De l’autre côté, le but était de parvenir à définir un cadre permettant à l’organisation de mener à différents projets d’intervention (qui ne sont pas nécessairement contradictoires), et de vérifier la possibilité de synthétiser les différences à la lumière de la lutte des classes dans un avenir proche.

Les deux tendances ont beaucoup de choses en commun : l’analyse de la crise capitaliste ; la conscience du sérieux des attaques contre les acquis et les droits des travailleurs ; la crise démocratique résultant de la déconnexion des institutions par rapport aux besoins sociaux de la majorité de la population ; l’inefficacité d’une réponse éco-réformiste (ce qu’on appelle le « capitalisme vert ») ; le besoin de construire un mouvement large et unitaire contre la crise ; la condamnation du collaborationnisme de la bureaucratie syndicale et l’insuffisance et l’incroyable faiblesse des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier. De même, un autre élément d’analyse propre aux deux tendances est le bilan de l’expérience du PRC (Parti de la refondation communiste, NdT) depuis 2007, comme le souligne la contribution au débat sur la construction d’un nouveau parti proposé par Flavio C.

Ce que nous ne partageons pas peut se résumer en deux points :

  • 1. L’analyse sur « la fin du mouvement ouvrier » et sa conséquence qui est la sous-estimation du rôle des organisations politiques et syndicales encore existantes de la classe ouvrière ;
  • 2. La dialectique entre la radicalisation et l’auto-organisation des mouvements de masse et la construction du parti révolutionnaire.

1- La question de « la fin du mouvement ouvrier » a longtemps été débattue dans notre congrès et a souvent mené à une incompréhension mutuelle. Les conditions subjectives de la lutte de classe ont dramatiquement changé après la chute de l’URSS, les mutations « génétiques » des partis réformistes en Europe de l’ouest (sociaux-démocrates et communistes), la coopération des grands syndicats dans le saccage de ce que les travailleurs avaient obtenus pendant les années 60 et 70... Ces changements sont importants et ont été longtemps caractérisés comme une « crise du mouvement ouvrier ». Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que ces éléments soulignent une toute nouvelle phase de la lutte de classes. Mais dans cette nouvelle phase, les « anciens joueurs » continuent à avoir un rôle central.

Pour revenir aux affaires italiennes, la CGIL continue à organiser un large secteur de travailleurs, et pas uniquement pour assurer des services et des avantages. Dans certains secteurs (métal, écoles, universités), c’est toujours – avec toutes ses contradictions – un point de référence pour ceux qui luttent, pour les travailleurs, les jeunes, les travailleurs précaires et les étudiants.

Sa ligne de subordination à la coalition de centre-gauche a conduit la CGIL à lancer une campagne intitulée « plan de travail », qui contredit son propre labeur au cours des dernières années, afin de convaincre les ouvriers de voter pour cette coalition. Cela n’a pas suffit à endiguer l’hémorragie des votes des travailleurs du PD en faveur du mouvement « Cinque Stelle » (M5S) de Grillo (le Parti démocrate a perdu environ 3,5 millions de voix tandis que le SEL, l’organisation fondée par la tendance de Bertinotti dans le PRC, a à peine obtenu le nombre de voix qu’il avait eu lors du précédant échec électorale). Mais, en même temps, cela ouvre la voie à une bataille interne sur la cohérence et sur l’indépendance du syndicat par rapport au centre-gauche et vers la construction d’un courant de gauche significatif à l’intérieur du plus grand syndicat en Italie.

Comme pour la gauche radicale, ce processus reste fragmenté et difficilement crédible politiquement. La gauche radicale, surtout, n’a pas été capable de présenter des candidats propres aux dernières élections, à l’exception de l’alliance des forces bizarre qui se sont réunies sous le nom de « Rivoluzione Civile » (PRC, PDCI, Les Verts, L’Italie des Valeurs, et une organisation liée au groupe ALDE du Parlement Européen) et sous les auspices du procureur anti-mafia Antonio Ingroia.

Il convient toutefois de souligner que les seules expériences significatives de mouvements sociaux contre l’austérité à l’échelle nationale ont été lancées l’année dernière par des syndicats de gauche, des courants syndicaux internes de gauche et des petites organisations d’extrême gauche, qui se sont rassemblés dans les Comités No Debt. Cette coalition a raté l’occasion de proposer une alternative électorale par en bas, à cause de l’hétérogénéité des forces qui la composaient, mais certaines de ces organisations, y compris Sinistra Critica, ont assisté aux réunions intitulées « Le changement est possible » en décembre 2012 et qui avaient été appelées par « Alba » (une nouvelle formation politique de gauche radicale créé à l’initiative d’intellectuels anciennement proches du PRC).

Le problème de la conscience de classe, qui est à un niveau historiquement bas (la crise de la « classe pour soi ») est à juste titre souligné. Ce niveau de conscience est le produit de décennies de lourdes défaites, de la restauration d’un capitalisme libéral sauvage dans le monde, mais aussi des événements récents qui ont aiguisé les attaques de la bourgeoisie en Europe. En Italie, la PRC a eu une influence négative importante après le mouvement antimondialisation avec son choix de soutenir le second gouvernement Prodi et de collaborer à la mise en œuvre des politiques néolibérales.

La courant de Sinistra Critica en faveur d’un « espace anticapitaliste » considère comme réellement important le potentiel du Mouvement 5S de Beppe Grillo et voit ses résultats électoraux comme une expression de la radicalisation « liquide » (c’est-à-dire sans forme, du moins si on la compare à d’autres formes traditionnelles de radicalisation), sous-estimant le fait que ce résultat vient de l’absence d’une lutte contre l’austérité et les politiques libérales en Italie. En revanche, le résultat électoral italien, dans laquelle aucune proposition politique basé sur l’indépendance de classe n’a vu le jour, et le succès du Mouvement 5S sont l’expression des défaites de la classe pendant ces dernières années.

Le but d’une force révolutionnaire doit être d’intervenir à l’intérieur des secteurs sociaux les plus actifs (par exemple, en Italie au cours des dernières années, parmi les élèves des écoles et des universités, mais aussi les travailleurs temporaires dans les écoles, le mouvement No Tav [1], les travailleurs et les citoyens de Ilva à Tarente [2], le mouvement pour le contrôle public du service de l’eau [3]...), parce qu’ils stimulent la reprise de la lutte de la classe ouvrière. Le mouvement « Occupy » aussi, a essayé de jouer ce rôle aux États-Unis. Il s’agit de redonner courage à des millions de travailleurs et travailleuses qui souffrent des politiques néo-libérales, en montrant l’exemple de la lutte et en arrachant, peut-être, quelques victoires partielles. Pour ce faire, nous pouvons et nous devons nous concentrer sur les secteurs les plus réactifs et combatifs, et soutenir et intervenir même dans les formes les plus embryonnaires de la radicalisation. En même temps, nous devons avoir une politique et une pratique qui permette à nos camarades de parler clairement à tous les travailleurs et travailleuses, « fixes » ou temporaires, aux chômeurs et aux étudiants.

Nous ne pensons pas que les organisations traditionnelles ne jouent plus aucun rôle dans le développement (et possiblement dans l’évolution) de la conscience de classe. En Italie en particulier, les mobilisations les plus importantes des dernières années se sont construites avec comme moteur les organisations que l’on dit « vieilles ».

C’est pourquoi nous préférons continuer à parler de « crise du mouvement ouvrier », sans faire de concessions sur ses faiblesses et en continuant à dénoncer le réformisme et la ligne social-libérale de sa majorité (CGIL, Sel, secteurs du PD), mais tout en sachant que la lutte de classe doit être portée et intégrée dans les syndicats, de façon à rester en contact avec des secteurs importants de travailleurs. Et, parallèlement, en proposant à la partie la plus radicale du mouvement ouvrier (syndicats de gauche, collectifs de travailleurs précaires, organisations politiques de gauche radicale, centres sociaux et collectifs d’étudiants) la tâche commune de reconstruire une gauche de classe (un nouveau mouvement ouvrier), en agissant chacun à un niveau politique dans les mouvements sociaux, en rejetant les politiques néolibérales et l’austérité imposées par les bourgeoisies européennes. En un mot, construire un mouvement unitaire contre la crise.

2- Le second point de divergence concerne la dialectique entre l’auto-organisation des mouvements et la construction de partis révolutionnaires. Nous sommes convaincus qu’il est nécessaire de construire Sinistra Critica pour reconstruire un sujet politique anticapitaliste et révolutionnaire, qui propose une alternative globale au capitalisme patriarcal et qui essaie de centrer le débat dans les mouvements sociaux sur la nécessité d’une révolution sociale et politique.

Même si les conditions pour un tel projet sont encore plus difficiles aujourd’hui que par le passé, nous n’entendons pas renoncer ou reporter ce projet pour des temps meilleurs. Il est nécessaire que les révolutionnaires opèrent sur deux fronts : d’une part, l’intervention dans les mouvements sociaux, en stimulant l’organisation et l’autonomie et en encourageant des expériences plus larges d’auto-organisation, d’autre part, en expliquant aux militants de ces mouvements et aux travailleurs en général la nécessité d’une alternative politique des opprimés pour le dépassement du capitalisme, en cherchant des convergences avec tous ceux qui sont intéressés par cette question en vue de la construction d’une nouvelle gauche anticapitaliste.

Par conséquent, nous devons également intensifier la formation sur le marxisme révolutionnaire, le féminisme, l’écologie, et nous devrions utiliser les outils de propagande politique : un site et un magazine imprimé sur les principaux thèmes du débat politique et le développement de la résistance sociale dans les localités et au niveau national.

Nous ne partageons pas l’idée de garder l’organisation Sinistra Critica « gelée » tout en faisant une intervention dans les mouvements sociaux. Les deux axes de l’organisation politique doivent être mis en pratique en même temps et ils doivent se renforcer mutuellement. Il faut à la fois éviter de courir le risque d’être des militants insignifiants dans une grande organisation, ou, de l’autre côté, de se retrouver dans une organisation sectaire incapable de s’adresser aux opprimés et aux organisations syndicales et politiques qui nous intéressent et qui pourraient jouer un rôle.

Source : http://internationalviewpoint.org/spip.php?article2948
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina

Reconstruire et non recomposer une gauche qui n’existe pas

Piero Maestri, Gigi Malabarba, Tatiana Montella

Ces derniers jours se sont multipliés des appels à rassembler une gauche fragmentée. Nous pensons par contre que des « fronts » abstraits ne sont pas utiles. Il faut au contraire construire des espaces de politisation et d’expérimentations sociales à partir desquelles pourront naître de nouvelles subjectivités politiques.

La gauche de classe, celle qui est anticapitaliste et celle qui ne l’est pas, fait face à un échec historique, héritage des erreurs de ces dernières décennies. Ce qui se passe, c’est une convulsion énorme, mise en évidence par les élections de février dernier, mais qui plonge ses racines dans l’histoire plus ou moins récente. La disparition de dirigeants comme Achille Occhetto (dernier secrétaire général du Parti Communiste Italie, NdT) ou Fausto Bertinotti (principal dirigeant du Parti de la Refondation Communiste, NdT) de la scène politique n’est que le révélateur d’une crise plus profonde.

C’est la gauche italienne, en tant que telle, qui atteint le dernier « redde rationem » [4]. La séparation entre Bersani et Renzi (candidats aux élections primaires pour diriger le Parti Démocratique) en est un indicateur et les tentatives comme celle du ministre Fabrizio Barca soulignent que des tentatives de replâtrage sont encore mises sur la table aujourd’hui.

Quand nous avons parlé de « la fin du mouvement ouvrier » tel qu’il s’était construit au XXe siècle, nous ne pensions pas que les faits allaient nous donner si rapidement raison. Nous avons braqué nos regards sur les convulsions du syndicalisme de concertation sans nous rendre compte de la magnitude du tremblement de terre politique et social auquel nous sommes confrontés. L’échec de la gauche italienne est étourdissant. Toute la ligne des « compatibilités » [5] menées à bien depuis 1976 jusqu’à aujourd’hui a produit défaites après défaites et elles ont été payées par les positions plus radicales. La pulvérisation politique a mené à la déconnexion de toute base sociale. L’enracinement dans les lieux significatifs de l’appartenance de classe n’est plus qu’un souvenir. Et cette division a affecté la gauche dite radicale, Rifondazione communista, mais affecte aujourd’hui le PD (Parti Démocrate) lui-même et son syndicat.

Face à cette situation, recommencer requiert un mélange d’humilité et d’ambition. Une « lente impatience ». De fait, il est nécessaire de commencer à partir des fondements, de reconstruire le processus d’alphabétisation politique, de construire des identités fondées sur l’étymologie de la transformation. Nous avons défini cela comme « un retour à la Première Internationale », à l’aube du mouvement ouvrier, quand le meilleur de la pensée marxiste cherchait la construction d’« institutions » propres et autonomes du mouvement ouvrier.

La mise en route d’expériences comme « Occupy Maflow » [6] à Milan ou « Communia » [7] à Rome indique - bien que partiellement -, cette volonté. La réappropriation d’espaces non seulement pour affronter la crise ou réaffirmer la primauté des rapports sociaux sur les privatisations, mais aussi pour reposer la question de l’aide mutuelle, de l’autogestion, d’une perspective politique et économique « en dehors du marché », capable de s’opposer au capitalisme moderne.

Ce sont des indices qui signalent une nouvelle subjectivité à la hauteur des temps à venir. Une nouvelle subjectivité ne se construit pas en termes nostalgiques et de consolation, ou simplement en réaffirmant les certitudes du passé, mais seulement en les insérant dans le temps présent. La gauche à venir ne pourra surgir que d’une lente et significative accumulation d’expériences comme celles-ci ou d’autres similaires.

Ces derniers jours se sont multipliés les appels, les réunions, les prises de position qui se proposent explicitement comme objectif de rassembler une gauche fragmentée (une gauche qui irait jusqu’à inclure le PD lui-même). Tout en respectant l’effort de discussion proposé par certains de ces documents, nous ne sommes pas convaincus par les perspectives de « recomposition » d’un sujet politique sur base d’alliances abstraites entre des forces politico-syndicales qui ne vont pas plus loin d’un impossible Syriza italien ou qui croient suffisant de transférer une pratique syndicale (qui doit être repensée) dans le domaine politique.

Nous sommes convaincus que le schéma traditionnel selon lequel on construit d’abord un noyau politico-idéologique et qu’ensuite celui-ci se cimente avec les luttes ne nous fera pas beaucoup progresser. Ce qui nous intéresse, par contre, c’est d’ouvrir de nouveaux espaces de politisation, aujourd’hui nécessairement hybrides, parfois ambigüs ou aux perspectives contradictoires (le succès de Grillo ne nous enseigne-t-il pas quelque chose ?).

C’est pour cela que nous prenons une autre voie. Nous sommes intéressés par des campagnes qui cherchent à produire la mobilisation sociale. Nous voulons de toute façon organiser la résistance et l’opposition aux politiques d’austérité. Un front abstrait de partis d’opposition, souvent limité aux bureaucraties dirigeantes, n’est pas utile dans ce sens, mais bien par contre une pratique politique élargie, des coalitions multiples, des forums thématiques comme celui déjà réalisé « Pour un nouveau budget public », des expériences sociales… Sachant que la collaboration, la mise en réseau, l’unité d’action sont toujours utiles lorsqu’elles reposent sur des contenus et des programmes partagés.

Il faut sans aucun doute aujourd’hui une mobilisation commune contre les politiques d’austérité et la « lutte des classes d’en haut ». Un pas en avant dans ce sens pourrait être la manifestation du 18 mai annoncée par la FIOM (syndicat des métallos de la CGIL, NdT) et auparavant le Mayday milanais, qui abordera le lien entre la dette, la destruction des territoires et la précarité, à partir du « Non » à l’Expo 2015, un autre grand événement inutile au détriment des finances publiques et des territoires.

Ce seront les expérimentations d’une nouvelle façon de faire de la politique qui permettront la naissance d’un nouveau sujet politique de gauche, un sujet qui, pour nous, devra être anticapitaliste et indépendant vis-à-vis de toute forme d’alliance avec le centre-gauche et avec la représentation purement institutionnelle.

Mais les formes précises de cette renaissance ne sont pas encore aujourd’hui définissables. La lente impatience, précisément. Nous vivons une époque où les temps de la politique sont sortis « de leurs propres gonds » et la situation devient intéressante.

Source :
http://sinistracritica.org/2013/04/17/ri-costruire-non-ricomporre-una-sinistra-che-non-ce-piu/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes d’Avanti :


[1Mouvement de résistance contre une ligne de train à grande vitesse dans la Val Susa, dans le nord de l’Italie.

[2Comité de lutte qui rassemble des citoyens et des travailleurs pour la défense de l’environnement et du travail dans la ville de Tarente (Puglia) qui subit la pollution de l’aciérie Ilva.

[3Mouvement national contre la privatisation des services de fourniture d’eau.

[4Du latin : « rendre les comptes »

[5Ligne syndicale qui modérait les revendications (économique et normatives) selon les résultats de l’entreprise et de ses profits.

[6« Occupy Maflow » est une expérience de récupération d’usine, l’ex Maflow, par les travailleurs et les travailleuses.

[7« Communia » est un espace occupé par les étudiants, les précaires, les sans-emplois à Rome, en tant que projet d’entraide mutuelle et de convergence politique.