Débat : sur les responsabilités politiques de l’assassinat de Mohammed Brahmi

LGO, Santiago Alba Rico 2 août 2013

L’assassinat d’un autre dirigeant du Front Populaire en Tunisie a déclenché une nouvelle vague de mobilisations populaires contre le gouvernement de coalition dirigé par Ennahdha. Fin connaisseur de la réalité sociale et politique nord-africaine et du monde arabe en général, Santiago Alba Rico (auteur, entre autres, des « chroniques de la révolution tunisienne ») s’est pourtant démarqué de l’unanimité de la gauche tunisienne à dénoncer Ennahdha comme le principal coupable et responsable de cet assassinat en soulignant les dangers d’alliances contre nature avec la droite laïque et d’un scénario « à l’égyptienne » pour la Tunisie. Nous publions ci-dessous son point de vue ainsi qu’une déclaration de l’organisation révolutionnaire Ligue de la Gauche Ouvrière, membre du Front Populaire (Avanti4.be)

Après l’assassinat de Mohamed Brahmi

Santiago Alba Rico

Il est dur de voir comment le pays dans lequel je vis et que j’aime se dirige vers l’abîme. Et plus dur encore de contempler l’enthousiasme avec lequel de nombreuses personnes que je respecte se jettent volontairement dans cet abîme. Les assassins de Mohamed Brahmi, porte-parole d’un petit parti de gauche membre du Front Populaire se meuvent probablement dans une nébuleuse obscure dans laquelle se mélangent des délinquants, des salafistes et des conspirateurs machiavéliques. Je ne vais jamais m’aventurer à désigner un coupable et il est très probable que, comme dans le cas de Chokri Belaïd, les pistes soient brouillées ou falsifiées et que l’on n’arrive jamais à aucune certitude.

Ce qui surprend, c’est l’unanimité et la conviction avec laquelle l’opposition s’est précipitée pour accuser Ennahdha et ses « milices parallèles » d’avoir perpétré l’horrible crime. Cette « unanimité et conviction » font parie, selon moi, des données avec lesquelles travaillent dans l’ombre tous ceux qui, depuis deux ans, cherchent à faire dérailler la « transition démocratique » tunisienne et qui ont trouvé maintenant une nouvelle scénographie favorable avec les événements d’Egypte.

Nous ne savons pas qui a tué Brahmi, mais bien des choses ne cadrent pas pour penser au cas égyptien. Rappelons-en quelques unes.

Après le putsch d’Al-Sissi au Caire, la polarisation s’est nettement aggravée en Tunisie. L’opposition, tant de droite que de gauche, a célébré le putsch comme « un second acte révolutionnaire » qui devrait inspirer l’opposition afin de remettre en question la « légitimité » du gouvernement de coalition tunisien et, plus important et plus grave, de l’Assemblée Constituante. A une activité fébrile des partis et à la création d’un Tamarod tunisien, a correspondu, comme dans un miroir, les craintes du gouvernement, qui se sentait clairement interpelé par les événements en Egypte et qui, en même temps qu’il accusait et menaçait Tamarod et les « conspirateurs » de l’opposition, accélérait les démarches parlementaires pour l’adoption de la Constitution et la convocation des élections.

Lorsque l’assassinat de Brahmi s’est produit, l’Egypte obsédait l’opinion publique tunisienne et « guidait » les programmes immédiats de toutes les forces politiques.

Nous sommes nombreux à avoir attiré l’attention sur les parallélismes entre les deux processus et sur les périls qui se projetaient sur la Tunisie à partir de l’Egypte. Contrairement à l’Egypte, il y a en Tunisie un « noyau dur » de légitimité du pouvoir qu’il est plus difficile d’éroder : c’est l’Assemblée Constituante, revendication centrale de la seconde Kasbah et qui n’est pas entièrement identifiable avec le gouvernement.

Qui était Mohamed Brahmi ? C’était le principal dirigeant d’un petit parti, le Courant Populaire, une scission de la gauche nassériste. Mais il était surtout un député élu de l’Assemblée. Il est évident que ses assassins l’ont choisi pour cela. Et il est évident qu’ils ont très bien choisi le moment ; avec le projet de constitution déjà terminé, en pleine discussion parlementaire, quand enfin – après trois ans ! - l’Assemblée était sur le point de terminer la mission pour laquelle elle avait été élue.

Si on ajoute à cela qu’il a été tué le 25 juillet, fête nationale de la République, la réaction déclenchée était aussi prévisible que l’ « unanimité » de l’accusation contre Ennahdha. Après l’assassinat, les revendications de Tamarod sont devenues le programme commun de toutes les forces de l’opposition et, parmi elles, la première est la dissolution de l’Assemblée constituante, dont certains députés ont déjà annoncé leur démission tandis que nous écrivons ces lignes. Ensemble avec la grève générale appelée par le syndicat UGTT, l’appel à la « désobéissance civile » lancée par Hama Hamami, porte-parole du Front Populaire, et la nouvelle position de Nejib Chebbi, leader du Al-Jumhuri (parti intégrant l’organisation droitière Nidé Tunis qui s’était jusqu’ici démarquée du « modèle égyptien »), un « sit-in permanant » face au Palais du Parlement dans le quartier du Bardo, tout cela constitue le nœud symbolique d’un affrontement qui a déjà provoqué, dans ces dernières heures, des charges policières et des blessés dans différentes villes du pays.

Ce programme commun de l’opposition - de gauche et de droite – s’est cristallisé dans le communiqué qui, à peine quelques heures après l’infâme assassinat, a été signé par près de 30 représentants de différents partis et organisations. Dans celui-ci, après l’exigence de la dissolution de l’Assemblée, la formation d’un gouvernement d’Unité Nationale et la rédaction de la Constitution par un Conseil des Sages, on fait une inquiétante allusion à la police et aux forces armées, auxquelles on demande « qu’elles respectent la volonté populaire et protègent les luttes pacifiques du peuple ». Tous les signataires de ce document pensent bien évidement à l’Egypte. Tout comme, bien entendu, la gauche rassemblée dans le Front Populaire, auquel appartenait la victime, et qui se sent avec raison, comme l’acteur principal de la campagne anti-gouvernementale.

Dans un entretien avec Giuliana Sgrena deux jours avant l’assassinat de Brahmi, la veuve de Chokri Belaïd, Basma Khalfaoui, célèbre non seulement la « seconde révolution » égyptienne, en niant qu’il s’agit d’un coup d’Etat, mais fait aussi l’éloge de Rachid Ammar, chef d’Etat-Major de l’armée tunisienne dont le départ à la retraite il y a trois semaines s’est accompagné d’une déclaration télévisée à la fois menaçante et électoraliste que nous sommes nombreux a avoir écouté avec inquiétude.

Après la mort de Mohamed Brahmi, la déclaration du général ainsi que les périlleuses réflexions de la – par ailleurs - courageuse et intelligente Basma Khalfaoui, s’inscrivent de manière naturelle dans ce qui apparaît comme la nouvelle équation réussie de la contre-révolution : « la légitimité populaire directe » plus l’intervention de l’armée. J’espère me tromper et que les spécificités tunisiennes finiront par s’imposer, mais je crains fort que la « transition démocratique » tunisienne, balbutiante, précaire et tendue, si importante pour toute la région, est sur le point de s’achever. Et il est douloureux de penser aux coups de butoir que la gauche est en train de donner – entre la légitimité de la douleur et les raccourcis opportunistes - afin de renverser l’échafaudage.

De l’autre côté, Ennahdha et ses partenaires gouvernementaux, qui contrôlent très peu l’appareil d’Etat, seraient bien mal avisés de croire qu’ils sont à l’abri d’un scénario de « démocratie militaire » à l’égyptienne ou que l’Union Européenne et les Etats-Unis vont mieux les protéger que les Frères Musulmans. L’UE et les USA négocient bien plus toujours avec les « vainqueurs » qu’avec les « amis » et leurs véritables amis sont au sein de l’opposition. Leur intérêt à soutenir le gouvernement d’Ennahdha, avec lequel ils ont conclu quantité d’accords, s’achèvera au moment même où un « putsch populaire », dans le cadre de l’effondrement régional du « modèle turco-qatari », amènera au pouvoir leurs véritables amis : la droite laïque, la seule capable – à leurs yeux – d’offrir une véritable « stabilité ». Il faudra suivre attentivement et en retenant son souffle ce qui va se passer les deux ou trois prochains jours, qui seront décisifs.

Une question pour terminer. Pourquoi donc – pourquoi ? – toujours tuer un opposant de gauche ? Parce que – disons le ainsi – c’est « gratis » : on produit de grands effets à moindre coût. Et parce que ceux qui ont tué Brahmi en pensant à l’Egypte savent ce que de nombreuses personnes de gauche préfèrent ignorer : que la gauche est celle qui apporte toujours les victimes et a très peu à gagner dans tout cela.

Source : http://www.cuartopoder.es/tribuna/tunez-de-nuevo-egipto/4874
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Déclaration de la LGO (Tunisie) ; Tous les efforts pour soutenir la mobilisation populaire révolutionnaire !

LGO

Suite à l’assassinat du camaradeMohamed Brahmi, le coordinateur général du Courant populaire, leader du Front populaire et membre de l’Assemblée constituante, la Tunisie connaît une vague de protestations populaires massives contre la coalition au pouvoir dirigée par le parti réactionnaire et à la solde de l’impérialisme, Ennahadha.

Des protestations sous forme notamment d’un sit-in populaire devant l’Assemblée constituante pour imposer sa dissolution, un début de prise de contrôle par les avant-gardes révolutionnaires des centres des pouvoirs locaux dans les régions ainsi que des noyaux de pouvoirs populaires révolutionnaires.

A l’instar du pouvoir de Ben Ali qui a été balayé par le soulèvement révolutionnaire, le pouvoir des frères musulmans tente de faire barrage à la marée populaire en essayant de terroriser les masses insurgées, de paralyser leur volonté, de réprimer leur lutte pacifique et de décourager leurs aspirations de parachever leur révolution afin de concrétiser leur émancipation politique et sociale et concrétiser leurs revendications.

Il a utilisé ses milices et ses groupes “sécuritaires” privés et ceux centralisés dans le dispositif de l’Intérieur.

De ce fait, l’une des tâches primordiales des forces progressistes est de fournir plus d’efforts pour renforcer le mouvement populaire afin de lui permettre de résister à la répression de la coalition au pouvoir, de garantir son expansion populaire et de l’armer de tâches politiques directes qui lui permettront de faire chuter le pouvoir des frères musulmans.

Ceci permettra aussi au mouvement populaire de déjouer toutes les manœuvres politiques provenant de l’extérieur du cercle de la coalition au pouvoir et qui tendent à contenir la colère populaire et plafonner ses revendications politiques à la question de dégager le gouvernement des frères musulmans pour faire place à un nouveau gouvernement qui entretiendrait les mêmes intérêts sociaux étroits, cependant sous le slogan trompeur de modernité et de démocratie.

La Ligue de la Gauche Ouvrière (LGO) considère que le devoir patriotique révolutionnaire exige que les partis et les organisations progressistes et le mouvement syndical et ne premier lieu le Front populaire serrent les rangs et mobilisent toutes leurs forces pour :

* Le soutien logistique et en effectifs du sit-in tenu devant l’Assemblée constituante et la consolidation de sa détermination jusqu’au renversement de celle-ci son remplacement par une commission d’experts qui travaillera pendant deux semaines à la révision de la copie de Constitution élaborée jusque-là par l’Assemblée constituante et qui parachèvera sa réécriture à la lumière des consensus entre les différentes parties prenantes et le présenter directement au référendum ;

* Soutenir les conseils populaires régionaux et locaux, garantir leur implantation sur le terrain et leur représentativité démocratique de base et permettre une coordination entre ces structures non seulement en tant qu’instruments d’auto-organisation des masses révoltées qui assureront la radicalisation du mouvement populaire et serviront de soupape de sécurité pour faire face à toutes les tentatives de le contourner, mais aussi en tant que noyaux du futur pouvoir révolutionnaire ;

* La dissolution du gouvernement de la Troïka et la formation d’un gouvernement restreint, non partisan et pour une durée limitée jusqu’à l’organisation des élections dans un délai ne dépassant pas six mois et qui œuvrera notamment pour :

1. assurer la sécurité publique et protéger les installations et les biens et veiller à démanteler les réseaux de trafic d’armes, les entrepôts de stockage et toutes les milices et les organisations “sécuritaires” des frères musulmans et salafistes djihadistes, de faire face à toutes les opérations terroristes, y compris les assassinats et de créer un climat de sécurité propice à la tenue d’élections libres et transparentes...
2. rendre les mesures et les dispositions appropriées pour enquêter sur les assassinats et les crimes terroristes et assurer la neutralité de l’administration, des institutions publiques et les lieux de culte et d’examiner les nominations et désignations dans l’appareil d’État...
3. élaborer un plan d’urgence pour la mobilisation générale des ressources financières nationales pour l’autofinancement du programme d’urgence économique et sociale du gouvernement...
4. satisfaire les revendications des masses laborieuses et des jeunes qui ne peuvent plus supporter l’attente, et ce, pour remonter le moral des classes laborieuses et paupérisées et gagner leur adhésion continue au processus révolutionnaire...
5. œuvrer à garantir les conditions appropriées pour stimuler et encourager la production nationale...
6. suspendre l’accord conclu entre le gouvernement de la Troïka et le Fonds monétaire international et la convention de partenariat avec l’Union européenne...
7. préserver les réserves de change et garantir leur bonne gestion...

Par ailleurs, la Ligue de la Gauche Ouvrière continuera à travailler avec constance au sein du Front Populaire pour renforcer ses efforts pour soutenir le mouvement populaire et défendre les revendications des masses laborieuses et tout le peuple tunisien et renforcer son poids politique dans la gestion de la phase actuelle et dans la direction du processus révolutionnaire.

La Ligue de la Gauche Ouvrière considère que le soutien de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) aux revendications populaires, le positionnement franc de celle-ci du côté du mouvement populaire et son soutien continu, seront les garants de la protection et de la continuité de ce dernier, de l’approfondissement de son caractère populaire et de la radicalisation de ses revendications et de sa victoire.

Ligue de la Gauche Ouvrière (LGO)
Tunis, le 29 juillet 2013


Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article29400