Débat : Que faire de la dette et de l’euro ?

Collectifs 30 juin 2013

Les questions de la dette et de l’euro sont au cœur d’un intense débat stratégique dans la gauche européenne, particulièrement dans les pays de la périphérie sud (Espagne, Grèce, Portugal, où les partisans d’une rupture avec l’UE et l’euro gagnent du terrain). Les clivages sur ces questions traversent tous les courants : des marxistes révolutionnaires et des réformistes keynésiens se retrouvent ainsi tout autant dans le « camp » d’une solution progressiste « sans sortir » de l’UE ou de l’euro et dans ceux qui prônent au contraire une telle rupture. D’autres lignes de partage séparent ceux qui plaident en faveur d’un programme à la fois internationaliste et anticapitaliste et ceux qui se limitent à un « souverainisme antilibéral », autrement dit de rompre avec l’euro et l’UE mais sans rompre avec le capitalisme. Nous avons déjà abordé ce débat dans Avanti en publiant plusieurs contributions contradictoires. Un manifeste international signé par plusieurs économistes et activistes de la gauche radicale vient à nouveau reposer les termes du débat. Nous le reproduisons ci-dessous, ainsi qu’une critique de ce dernier réalisée par différentes sections européens de la Ligue Internationale des Travailleurs. (Avanti4.be)

Que faire de la dette et de l’euro ?

Daniel Albarracín, Nacho Álvarez, Bibiana Medialdea, Manolo Garí, Antonio Sanabria, Jorge Fonseca, Teresa Pérez del Río, Lidia Rekagorri Villar (Espagne)
Francisco Louçã, Mariana Mortagua (Portugal)
Stavros Tombazos (Chypre)
Giorgos Galanis, Özlem Onaran (Grande-Bretagne)
Michel Husson (France)

L’Europe s’enfonce dans la crise et la régression sociale sous le poids de l’austérité, de la récession et de la stratégie de « réformes structurelles ». Cette pression est étroitement coordonnée au niveau européen, sous la direction du gouvernement allemand, de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne. Il y a un large consensus pour dire que ces politiques sont absurdes et même qu’elles sont menées par des « analphabètes » : l’austérité budgétaire ne réduit pas la charge de la dette, elle engendre une spirale récessive, toujours plus de chômage, et sème le désespoir parmi les peuples européens.

Ces politiques sont pourtant rationnelles du point de vue de la bourgeoisie. Elles sont un moyen brutal - une thérapie de choc – de restaurer les profits, de garantir les revenus financiers, et de mettre en œuvre les contre-réformes néolibérales. Ce qui se passe est au fond la validation par les États des droits de tirage de la finance sur la richesse produite. C’est pourquoi la crise prend la forme d’une crise des dettes souveraines.

Le faux dilemme

Cette crise est un révélateur : elle montre que le projet néolibéral pour l’Europe n’était pas viable. Ce dernier présupposait que les économies européennes étaient plus homogènes que ce n’est le cas en réalité. Les différences entre pays se sont creusées en fonction de leur insertion dans le marché mondial et de leur sensibilité au taux de change de l’euro. Les taux d’inflation n’ont pas convergé, et les faibles taux d’intérêt réels ont favorisé les bulles financière et immobilière et intensifié les flux de capitaux entre pays. Toutes ces contradictions, exacerbées par la mise en place de l’union monétaire, existaient avant la crise, mais elles ont explosé avec les attaques spéculatives contre les dettes souveraines des pays les plus exposés.

Les alternatives progressistes à cette crise passent par une profonde refondation de l’Europe : la coopération est nécessaire au niveau européen mais aussi international pour la restructuration de l’industrie, la soutenabilité écologique et le développement de l’emploi. Mais comme une telle refondation globale semble hors de portée compte tenu du rapport de forces actuel, la sortie de l’euro est présentée dans différents pays comme une solution immédiate. Le dilemme semble donc être entre une sortie risquée de la zone euro et une hypothétique harmonisation européenne qui devrait émerger des luttes sociales. Il s’agit à notre avis d’une fausse opposition : il est au contraire décisif d’élaborer une stratégie politique viable de confrontation immédiate.

Toute transformation sociale implique la remise en cause des intérêts sociaux dominants, de leurs privilèges et de leur pouvoir, et il est vrai que cette confrontation se déroule principalement dans un cadre national. Mais la résistance des classes dominantes et les mesures de rétorsion qu’elles peuvent exercer dépassent le cadre national. La stratégie de sortie de l’euro n’intègre pas suffisamment la nécessité d’une alternative européenne et c’est pourquoi il faut disposer d’une stratégie de rupture avec l’« eurolibéralisme » qui permette de dégager les moyens d’une autre politique. Ce texte ne porte pas sur le programme, mais sur les moyens de le mettre en œuvre.

Que devrait faire un gouvernement de gauche ?

Nous sommes plongés dans ce que l’on peut techniquement appeler une « crise de bilan ». Cette crise qui s’installe dans la durée par le jeu combiné du désendettement du secteur privé et des politiques d’austérité budgétaire trouve son origine dans l’accumulation passée d’une énorme quantité d’actifs fictifs, qui ne correspondaient à aucune base réelle. En termes pratiques, cela signifie que les citoyens doivent aujourd’hui payer pour la dette, autrement dit valider les droits de tirage de la finance sur la production et sur les recettes fiscales actuelles ou à venir. Les États européens, par une action strictement coordonnée au niveau européen - et même au niveau mondial - ont décidé de nationaliser les dettes privées en les transformant en dette souveraine et d’imposer des politiques d’austérité et de transferts afin de payer ces dettes. C’est le prétexte pour mettre en œuvre des « réformes structurelles » dont les objectifs sont classiquement néolibéraux : réduction des services publics et de l’État-providence, coupes dans les dépenses sociales et flexibilisation des marchés du travail, afin de baisser les salaires directs et indirects.

Une stratégie politique de gauche devrait selon nous être centrée sur la conquête d’une majorité en faveur d’un gouvernement de gauche, capable de se débarrasser de ce carcan.

Se libérer de l’emprise des marchés financiers et contrôler le déficit. À court terme, l’une des premières mesures d’un gouvernement de gauche devrait être de trouver les moyens de financer le déficit public indépendamment des marchés financiers. C’est interdit par les règles européennes et c’est la première rupture à opérer. Il existe un large éventail de mesures possibles qui ne sont pas nouvelles et qui ont été utilisées dans le passé dans différents pays européens : un emprunt forcé sur les ménages les plus riches ; l’interdiction d’emprunter auprès de non-résidents ; l’obligation pour les banques d’un quota d’obligations publiques ; une taxe sur les transferts internationaux de dividendes et sur les opérations en capital, etc. et bien sûr une réforme fiscale radicale. Le moyen le plus simple serait que la banque centrale nationale finance le déficit public, comme c’est le cas au États-Unis, en Grande-Bretagne, au Japon, etc. Il serait possible de créer une banque spéciale autorisée à se refinancer auprès de la banque centrale, mais qui aurait comme principale fonction d’acheter des obligations publiques (c’est d’ailleurs une chose que la BCE a déjà faite en pratique).

Bien sûr, le problème n’est pas vraiment technique. Il s’agit d’une rupture politique avec l’ordre européen. Sans une telle rupture, toute politique susceptible de ne pas « rassurer les marchés financiers » serait immédiatement contrecarrée par une augmentation du coût du financement de la dette publique.

Se libérer de l’emprise des marchés financiers et restructurer la dette. Cette première série de mesures immédiates ne suffit pas pour réduire le fardeau de la dette accumulée et des intérêts sur cette dette. L’alternative est alors la suivante : soit une austérité budgétaire éternelle soit un moratoire immédiat sur la dette publique suivi de mesures d’annulation de la dette. Un gouvernement de gauche devrait dire : « Nous ne pouvons pas payer la dette en ponctionnant les salaires et les pensions, et nous refusons de le faire. » Après la mise en place du moratoire, il devrait organiser un audit citoyen afin d’identifier la dette illégitime, qui correspond en général à quatre éléments :

  • les « cadeaux fiscaux » passés accordés aux ménages les plus riches, aux entreprises et aux « rentiers » ;
  • les privilèges fiscaux « illégaux » : évasion fiscale, optimisation fiscale, paradis fiscaux et amnisties ;
  • les plans de sauvetage des banques depuis l’éclatement de la crise ;
  • la dette créée par la dette elle-même, par l’effet boule de neige créé par la différence entre les taux d’intérêt et les taux de croissance du PIB rognés par les politiques d’austérité et de chômage.

Cet audit ouvre la voie à l’imposition d’un échange de titres de la dette permettant d’en annuler une grande partie. C’est la deuxième rupture.

Mais les dettes souveraines sont également totalement entremêlées avec le bilan des banques privées. C’est pourquoi le plan de sauvetage d’un pays est en général un plan de sauvetage des banques. Une troisième rupture par rapport à l’ordre néolibéral est nécessaire, qui passe par le contrôle des mouvements internationaux de capitaux, le contrôle du crédit et la socialisation des banques. C’est le seul moyen rationnel de démêler l’écheveau de dettes. Après tout, cela a été l’option retenue en Suède dans les années 1990 (même si les banques ont été ensuite reprivatisées).

Pour résumer, l’ouverture d’une voie alternative nécessite un ensemble cohérent de trois ruptures :

  • le financement de ces émissions de dette souveraine, passées et à venir ;
  • l’annulation de la dette illégitime ;
  • la socialisation de banques pour le contrôle de crédit.

Ce sont les moyens d’une véritable transformation sociale. Comment s’y prendre ?

Pour un gouvernement de gauche

Ces trois grandes ruptures nécessaires pour résister au chantage financier ne peuvent être menées à bien que par un gouvernement de gauche. Bien que les conditions sociales et politiques d’une stratégie de convergence et de lutte pour un tel gouvernement varient largement d’un pays à l’autre, toute l’Europe s’est concentrée à l’été 2012 sur la possibilité pour Syriza de gagner les élections et de constituer l’axe d’un tel gouvernement en Grèce. Depuis cette période, Syriza mène une campagne sur les thèmes essentiels que nous défendons dans ce manifeste : un gouvernement de gauche est une alliance pour dénoncer le mémorandum de la Troïka et de restructurer la dette afin de préserver les salaires, les pensions, les services publics de santé et d’éducation et la sécurité sociale. Notre approche est en phase avec celle de Syriza : « pas de sacrifice pour l’euro. »

Une sortie de l’euro n’est pas une garantie de rupture avec l’« eurolibéralisme »

Il est évident qu’un gouvernement de gauche qui prendrait de telles mesures doit être décidé à appliquer un programme socialiste et disposer d’un large soutien populaire. Ce dernier ne peut être obtenu que si ce programme se fixe clairement comme objectifs prioritaires la lutte contre les intérêts de la finance, la reconstruction d’une économie de plein emploi et la gestion collective des biens communs. Il ne faut pas dévier de cette stratégie : si l’annulation de la dette est le but, on ne doit pas s’écarter de cet objectif. La cohérence et la clarté politiques sont les conditions pour gagner - et mériter de gagner. La première mesure d’un gouvernement de gauche doit donc être la lutte contre la dette et l’austérité.

Pour que cette politique contre soit efficace, un gouvernement de gauche doit s’appuyer sur un large soutien populaire et être prêt à utiliser tous les moyens démocratiques nécessaires pour faire face à la pression des intérêts financiers, y compris des mesures de nationalisation des secteurs stratégiques et une confrontation directe avec le gouvernement Merkel, la BCE et la Commission européenne. La bataille pour la défense de la démocratie et des acquis sociaux doit être élargie au niveau supranational. Mais si la politique de Bruxelles s’y oppose, cette bataille devra finalement être menée à partir des cadres nationaux déjà existants. Dans cette confrontation, il ne devrait pas y avoir de tabou sur l’euro, et toutes les options devraient rester ouvertes, y compris la sortie de l’euro si aucune autre solution n’est possible dans le cadre européen, ou si les autorités européennes y contraignent un pays. Mais cela ne devrait pas être le point de départ.

Les implications d’une sortie de la zone euro pour un gouvernement de gauche doivent être explicitées. Premièrement, elle ne permettrait pas forcément de restaurer la souveraineté démocratique : certes le financement du déficit public échapperait au contrôle des marchés financiers, mais ce contrôle pourrait être exercé par la spéculation contre la nouvelle/ancienne monnaie d’un pays qui aurait un déficit extérieur.

Par ailleurs, la charge de la dette ne serait pas réduite. Elle serait au contraire augmentée en proportion du taux de dévaluation, puisque la dette est libellée en euros. Dans ces conditions, le gouvernement serait conduit à convertir la dette publique dans la nouvelle monnaie, ce qui équivaudrait à une annulation partielle : il est du pouvoir d’un État de prendre une telle décision, même si un conflit judiciaire international est à prévoir. Mais les entreprises privées et les banques ne disposent pas de ce même pouvoir souverain et par conséquent, la valeur des dettes privées et financières augmenterait dans la monnaie nationale. Dans ce cadre, une nationalisation des banques serait en fin de compte nécessaire tout simplement pour éviter la faillite de tout le secteur du crédit, ce qui impliquerait une nouvelle augmentation de la dette publique vis-à-vis de la finance internationale.

Ensuite, la dévaluation de la nouvelle monnaie déclencherait un processus inflationniste qui conduirait à une hausse des taux d’intérêt et à une aggravation de la charge de la dette et des inégalités de revenus.

Enfin, la sortie de l’euro est généralement présentée comme une stratégie visant à gagner des parts de marché grâce à une dévaluation compétitive. Ce type d’approche ne rompt pas avec la logique de la concurrence de tous contre tous et tourne le dos à une stratégie de lutte commune européenne contre l’austérité.

Au total, en menant la lutte sans faire de la sortie de l’euro et de l’Union européenne un préalable, un gouvernement de gauche pourrait augmenter ses marges de manœuvre et renforcer son pouvoir de négociation, en s’appuyant sur la possible extension des résistances à d’autres pays de l’UE. Il s’agit donc d’une stratégie progressiste et internationaliste, qui s’oppose à une stratégie isolationniste et nationale.

Pour une stratégie de rupture et d’extension unilatérale

Les solutions progressistes s’opposent au projet néolibéral de concurrence généralisée. Elles sont fondamentalement coopératives et fonctionneront d’autant mieux qu’elles seront étendues à un plus grand nombre de pays. Par exemple, si tous les pays européens réduisaient le temps de travail et instauraient un impôt uniforme sur les revenus du capital, cette coordination permettrait d’éviter le retour de bâton que cette même politique subirait si elle était adoptée dans un seul pays. Pour ouvrir cette voie coopérative, un gouvernement de gauche devrait suivre une stratégie unilatérale :

  • Les « bonnes » mesures sont unilatéralement mises en place comme, par exemple, le rejet de l’austérité ou la taxation des transactions financières.
  • Elles sont accompagnées de mesures de protection comme par exemple un contrôle des capitaux.
  • Cette mise en oeuvre au niveau national de politiques en contradiction avec les règles européennes représente un risque politique qu’il faut prendre en compte. La réponse se trouve dans une logique d’extension, afin que ces mesures - par exemple la relance budgétaire ou la taxe sur les transactions financières - soient adoptées par d’autres États membres.

Cependant la confrontation politique avec l’UE et les classes dirigeantes d’autres Etats européens, en particulier le gouvernement allemand, ne peut être évitée et la menace de sortie de l’euro ne doit pas être exclue a priori des options possibles.

Ce schéma stratégique reconnaît que la refondation de l’Europe ne peut pas être une condition préalable à la mise en œuvre d’une politique alternative. Les éventuelles mesures de rétorsion contre un gouvernement de gauche doivent être neutralisés par des contre-mesures qui impliquent effectivement un recours à des dispositifs protectionnistes. Mais cette orientation n’est pas protectionniste au sens habituel du terme, car elle protège un processus de transformation sociale portée par le peuple et non les intérêts des capitaux nationaux dans leur concurrence avec d’autres capitaux. C’est donc un « protectionnisme d’extension » appelé à disparaître une fois que les mesures sociales pour l’emploi et contre l’austérité auront été généralisées à travers l’Europe.

La rupture avec les règles de l’Union européenne ne repose pas sur une pétition de principe, mais sur la légitimité de mesures justes et efficaces qui correspondent aux intérêts de la majorité et qui sont également proposées aux pays voisins. Cette orientation stratégique peut alors être renforcée par la mobilisation sociale dans les autres pays et donc s’appuyer sur un rapport de forces capable de remettre en cause les institutions de l’UE. L’expérience récente des plans de sauvetage néolibéraux mis en oeuvre par la BCE et la Commission européenne montre qu’il est tout à fait possible de contourner un certain nombre de dispositions des traités de l’UE, et que les autorités européennes n’ont pas hésité à le faire, pour le pire. C’est pourquoi nous revendiquons le droit de prendre des mesures allant dans le bon sens, y compris l’instauration d’un contrôle des capitaux et de tout dispositif permettant de préserver les salaires et les pensions. Dans ce schéma, la sortie de l’euro, encore une fois, est une menace ou une arme de dernier recours.

Cette stratégie s’appuie sur la légitimité des solutions progressistes qui découlent de leur nature de classe. Il s’agit d’une stratégie coopérative de rupture avec le cadre actuel de l’UE, au nom d’un autre modèle de développement fondé sur une nouvelle architecture pour l’Europe : un budget européen élargi alimenté par une taxe commune sur le capital qui finance des fonds d’harmonisation et des investissements socialement et écologiquement utiles. Mais nous n’attendons pas que ce changement vienne tout seul et nous mettons à l’ordre du jour la lutte immédiate contre la dette et l’austérité et les justes mesures de défense des salaires et des pensions, de la protection sociale et des services publics. Telle est notre orientation stratégique pour un gouvernement de gauche.

En réponse au Manifeste : Que faire de la dette et de l’euro ?

MAS (Movimento Alternativa Socialista – Portugal)
Corriente Roja (Etat espagnol)
PdAC (Partilo d’Alternativa comunista – Italie)
Coordination européenne de la LIT-QI
(Ligue Internationale des Travailleurs – Quatrième Internationale)

Un Manifeste « promu par un certain nombre d’économistes au sein de la gauche » vient de paraître sous le titre : Que faire de la dette et de l’euro ? Parmi les signataires, il y a notamment Francisco Louça, ancien député du Bloc de gauche du Portugal et membre du Comité International de la IVe Internationale (l’ancien Secrétariat unifié), ainsi que Catherine Samary et Michel Husson, de la France, et Daniel Albarracin d’Espagne. Ils présentent le Manifeste comme une proposition alternative, à partir de la gauche, pour faire face à la crise de la dette – qui a condamné la périphérie de l’Europe à la catastrophe sociale et a terrassé la souveraineté de ces pays.[1]

En réalité, le Manifeste n’est qu’une sorte de dernier rempart de défense de l’UE et de l’euro, à un moment où des secteurs de masses de plus en plus amples envisagent la rupture avec ces instruments de l’Europe du capital et où cette exigence fait son chemin au sein de la gauche.

Selon les signataires du Manifeste, « les alternatives progressistes à cette crise passent par une profonde refondation de l’Europe », nécessaire pour « la restructuration de l’industrie, la soutenabilité écologique et le développement de l’emploi ». Mais ils lamentent que, « étant donné qu’une telle refondation globale semble hors de portée, compte tenu du rapport de forces actuel, la sortie de l’euro est présentée dans différents pays comme une solution immédiate. » Et ils insistent qu’il s’agit d’un « faux dilemme ». Pour eux, la permanence dans l’Union européenne (UE) et dans l’euro ne devrait d’aucune façon être remise en question. Il s’agit, au contraire, de former un « gouvernement des gauches » pour négocier avec l’UE la « restructuration de la dette » (ce qui veut dire, continuer à la payer). Pour les signataires du Manifeste, une « stratégie politique viable » n’est concevable qu’en se conformant à leur stratégie parlementaire dans le cadre de l’UE, en s’adaptant aux exigences des bourgeoisies périphériques.

Pour notre part, nous nous adressons aux organisations et aux militants syndicaux et aux plates-formes et aux mouvements de jeunes, qui se battent tous les jours, contre les coupes et pour une santé et une éducation publiques et de qualité, contre les réformes du travail et les coupes dans les salaires ; bref, nous nous adressons à ceux qui résistent à la catastrophe sociale.

Il n’y a pas d’autre solution que la mobilisation de masses de la classe travailleuse et de la jeunesse contre ceux qui nous plongent dans la catastrophe, et on ne peut pas arrêter celle-ci sans savoir contre qui nous nous battons : l’Europe du capital et la bourgeoisie de chacun de nos pays.

L’Europe du capital nous a menés à la catastrophe et nous y enfonce de plus en plus, et une réforme de l’UE est impossible. Il faut rompre avec elle, la classe travailleuse doit prendre son destin en ses mains et ouvrir la voie à une Europe unie des travailleurs et des peuples. C’est cela notre combat.

Un refus explicite de toute caractérisation de classe

Les signataires du Manifeste expliquent – comme le ferait n’importe quel économiste bourgeois – que la crise de l’UE est due au « manque de cohérence » entre les pays membres et à leurs différences « d’insertion dans le marché mondial ». Il ne leur est jamais venu à l’esprit de caractériser l’UE comme une machine de l’impérialisme contre la classe travailleuse du continent, pour lui imposer un recul historique, comme un instrument de pillage et d’asservissement de la périphérie au profit du capital financier des pays centraux européens et des Etats-Unis. Les signataires nous vendent une conception bourgeoise de l’UE comme un appareil institutionnel « neutre ». De même, l’euro serait un instrument monétaire « neutre » et non une arme au service des impérialismes centraux, en particulier de l’Allemagne.

Ce n’est qu’à partir de cette supposée « neutralité » de l’UE et de l’euro qu’ils peuvent justifier l’utopie réactionnaire de leur « refondation », cette manœuvre destinée à confondre les militants avec la perspective impossible de transformer cette arme terrible de guerre sociale et de pillage de la bourgeoisie impérialiste européenne en un instrument « progressiste » au service des peuples européens.

Un « gouvernement des gauches »... pour continuer à payer la dette

Le Manifeste définit correctement la politique des gouvernements de l’UE de « nationaliser la dette privée par leur conversion en dette souveraine, en imposant l’austérité et les politiques de transfert pour la payer ». Nous sommes certainement confrontés à une des plus grandes expropriations dans l’histoire du capitalisme, qui combine le démantèlement des acquis historiques des travailleurs avec le pillage et la dévastation des pays de la périphérie, dont les gouvernements sont devenus des flicards de la Troïka.

Pour faire face à cette catastrophe, le Manifeste propose un « gouvernement des gauches » avec une « stratégie viable », qu’ils résument en « trois ruptures avec l’euroliberalisme ». Voyons cela.

La « première rupture », proposée « à court terme, comme mesure immédiate », est celle de « trouver les moyens pour financer le déficit public en marge des marchés financiers ». Les signataires reconnaissent que cette première dénommée « rupture » ne représenterait aucun changement dans la dette et ses intérêts. Il n’y a que leur financement qui changerait, « hors du cadre des marchés financiers », par des voies dont certaines seraient « interdites » par les normes européennes. Toutes ces acrobaties peuvent se résumer en une phrase : maintenir le payement de la dette.

La « deuxième rupture  » ne serait déjà plus à court terme. « L’alternative à long terme est alors la suivante : soit une austérité éternelle, soit une politique d’annulation de la dette et un moratoire immédiat sur la dette publique ». Ce moratoire serait suivi par « un audit citoyen pour déterminer la dette légitime », qui, à son tour, ouvrirait la voie à « un échange de titres de dette annulant une grande partie de celle-ci selon les besoins. C’est la deuxième rupture. » Il y aurait finalement une « troisième rupture avec l’ordre néolibéral : le contrôle des mouvements internationaux de capitaux, le contrôle du crédit et la socialisation des banques ».

Mais il faut séparer le bon grain de l’ivraie, car il n’y a que la première de ces trois « ruptures » qui serait fonctionnelle, la seule proposée « à court terme et comme mesure immédiate ». Le reste, c’est déjà du « long terme ». Les signataires font une formulation délibérément confuse pour cacher que leur « gouvernement des gauches » ne comprend d’aucune façon la suspension des paiements de la dette comme « mesure immédiate », et encore moins « la socialisation des banques ». Ces mesures doivent être mises de côté parce qu’elles détourneraient le « gouvernement des gauches » de leur seul objectif : la renégociation de la dette.

Dans leur opération de camouflage, les signataires cachent l’énorme prix que la classe travailleuse et les peuples continuent à payer pour une politique de renégociation de la dette dans le cadre de l’UE. Au-delà de son faux réalisme, la « stratégie viable » n’est rien d’autre que la recherche du « moindre mal », une politique pour rendre les plans de pillage et de dévastation de la Troïka plus acceptables.

Un oubli important : l’exploitation de la classe ouvrière

Tout le monde sait que les dettes de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande et de l’Espagne sont impayables. Il ne s’agit pas uniquement de la dette publique. Il s’agit aussi de la dette globale, dont le nœud essentiel se trouve dans les entreprises et les banques, et en particulier, dans la dette de celles-ci avec les banques allemandes, françaises et étasuniennes.

Le capital financier applique deux mesures combinées pour maîtriser la crise de la dette : l’expropriation directe du budget public – avec le démantèlement et la privatisation des services publics et des pensions de retraite – et l’augmentation brutale de l’exploitation des travailleurs – par le biais de la réduction des salaires, l’augmentation de la journée de travail, le licenciement facile, la suppression de la négociation collective, etc. Ce processus, brutalement en cours d’exécution, est le point d’ancrage fondamental des plans du capital financier visant à prolonger indéfiniment le pillage.

Rien ne sera plus comme avant dans l’UE. La dette est un outil pour atteindre ce changement structurel. Par conséquent, la lutte pour la suspension immédiate de la dette va de pair avec la lutte pour l’expropriation des banques, l’arrêt du démantèlement des services publics et le retour à leur valorisation, l’abrogation des réformes du travail et la répartition des heures de travail. C’est ce qu’attend la classe travailleuse d’un véritable « gouvernement des gauches », mais ces mesures impliqueraient la rupture avec l’UE.

La solution à la crise : rompre avec l’UE, appliquer un programme anti-capitaliste d’urgence, ouvrir la voie à l’Europe des travailleurs

Le grand objectif et la principale raison d’être du Manifeste est d’éviter que la rupture avec l’euro et l’UE soit mise à l’ordre du jour par la gauche. Les signataires justifient cela en disant que la sortie de l’euro nous conduirait à l’abîme : l’augmentation de la dette, la faillite du système bancaire et une forte inflation qui mangerait les salaires et les pensions de retraite, et tout cela, sans le moindre gain de souveraineté pour le pays. Louça se prononce, de façon encore plus explicite, si possible, dans Le Monde Diplomatique. Sous le titre « Portugal : un gouvernement des gauches pour vaincre la dette », il affirme que « la sortie de l’euro est la pire solution et ne peut être imposée que par la volonté du directoire de l’Europe. Et on ne peut accepter la pire des solutions qu’en absence de toute autre solution, lorsque toutes les alternatives sont épuisées, quand la survie l’exige. »

C’est un argument qui ne se distingue pas d’un iota de celui des gouvernements et des économistes bourgeois qui nous menacent de l’enfer si nous quittons l’euro. C’est aussi une reconnaissance du fait que, pour les signataires, il n’y a rien à faire sinon d’« adoucir » les horreurs de la Troïka.

Mais on ne peut argumenter de cette façon que si on accepte les règles de jeu du capitalisme et si on renonce expressément à la lutte révolutionnaire pour y mettre fin. Leur horizon ne s’étend pas au-delà de l’exigence d’une « nouvelle architecture de l’Europe : un budget européen plus large, financé par une taxe commune sur le capital, et qui promeut des fonds d’harmonisation et des investissements sociaux et écologiquement utiles ».

Bien sûr, la rupture avec l’euro et l’UE est absolument nécessaire. Sans elle, il n’y a pas de solution à la crise. Mais elle ne résoudra rien par elle-même si elle n’est pas accompagnée par des mesures anticapitalistes de base, nécessaires pour défendre le pays contre le boycott étranger : exproprier les banques ; étatiser les branches et les entreprises stratégiques sous le contrôle des travailleurs ; établir le contrôle sur les mouvements de capitaux et le monopole du commerce extérieur ; réorganiser l’économie en restaurant les entreprises fermées et les terres agricoles abandonnées ; et répartir le travail entre les bras existants. Et le plus important, si on peut dire, c’est d’organiser la solidarité et la lutte unie avec les travailleurs et les peuples du Sud et de toute l’Europe. Car aucun pays ne se sauvera sans que nous détruisions ensemble l’UE et la remplacions par une Europe socialiste des travailleurs et des peuples.

Le vrai dilemme

L’UE est la plate-forme des impérialismes européens centraux, sous l’hégémonie du capitalisme allemand et associé à l’impérialisme américain, dans laquelle les capitalismes de la périphérie sont voués à un rôle misérable comme des partenaires subalternes de seconde classe. Les conditions de la concurrence internationale et la division sociale du travail dans l’UE signifient que la survie du capital financier décadent de la périphérie et sa situation sur le marché mondial dépendent de sa permanence dans l’UE et l’euro. Mais le prix de cette permanence est énorme : la soumission complète du pays aux ordres de la Troïka, le chômage de masse et l’imposition d’une nouvelle norme d’exploitation qui n’a rien à envier à un pays semi-colonial.

Le programme du Manifeste ne reconnaît pas cette réalité de l’UE, parce qu’il n’est pas prêt à faire face à la bourgeoisie des pays périphériques. Il n’est déjà plus défini par une option de classe, mais par des euphémismes tels que le programme « viable » et « progressiste ».

Ce n’est pas par hasard que sa grande référence soit SYRIZA qui, en son temps, a renoncé à utiliser l’immense soutien, dont il jouissait de la part des travailleurs grecs lors des élections, pour appeler à la mobilisation et au renversement du gouvernement fantoche. Il ne franchit pas d’un millimètre les frontières institutionnelles du régime grec, devenu une parodie de démocratie et une courroie de transmission de la Troïka. En renonçant à la voie de la mobilisation pour arrêter la catastrophe sociale dans nos pays, le Manifeste limite notre objectif à la conquête de majorités parlementaires et propose donc un programme soi-disant « viable » qui trouve sa place au sein de l’actuel régime de domination.

Le « faux dilemme » avec lequel le Manifeste commence n’est qu’un écran de fumée pour cacher le véritable dilemme, celui qui oppose les défenseurs du maintien de l’Europe du capital à ceux qui préconisent la mobilisation de masses pour sa destruction et pour la construction, sur ses ruines, d’une Europe socialiste unie des travailleurs et des peuples. Eux, ils ont déjà fait leur choix : l’UE, à laquelle ils veulent appliquer la chirurgie esthétique de la « refondation ».

Source :
http://www.lct-cwb.be/index.php?option=com_content&task=view&id=246&Itemid=117

(1) Voir le Manifeste. Le texte est disponible aussi sur le site du CADTM. La « présentation » mentionnée ici est celle du texte en espagnol.