Débat : L’Egypte, l’islamisme et la gauche : Coup d’Etat ou Révolution permanente ?

Brais Romanino, David Karvala, Santiago Alba Rico 8 août 2013

Avec la montée d’un nouveau mouvement de masse, le coup d’Etat de l’armée contre le gouvernement des Frères Musulmans et la nouvelle situation ouverte depuis lors, les événements en Égypte sont d’une grande complexité, ce qui suscite, à gauche, confusions et débats sur la nature et la caractérisation de la phase actuelle du processus. S’agit-il d’une « seconde révolution », ou au contraire d’une « victoire de la contre-révolution » ? Ou bien d’un ensemble contradictoire où révolution et contre-révolution se chevauchent sans que l’une puisse encore prendre le dessus sur l’autre ? C’est ce qu’aborde le débat que nous reproduisons ci-dessous. Santiago Alba Rico, philosophe et écrivain marxiste vivant en Tunisie, met en garde contre les périls incarnés par le coup d’Etat de l’armée au Caire et les illusions de certains secteurs de gauche. David Karvala, membre de l’organisation révolutionnaire « En Lucha » dans l’Etat espagnol, ainsi que Brais Romanino, d’Izquierda Anticapitalista, lui répondent. Un débat nécessaire et fraternel. (Avanti4.be)

L’Egypte, la gauche et le coup d’Etat

Santiago Alba Rico

Je vais expliquer les choses très simplement. Il y a deux ans et demi s’est mis en marche dans le monde arabe un processus inattendu d’irruption des peuples (appelé parfois « printemps arabe ») qui a ouvert une modeste mais lumineuse opportunité de changement dans la région. Et je l’appellerais dans détour « révolution ».

Ce n’était pas une révolution socialiste et elle n’était pas dirigée par la gauche. Ce n’était pas non plus une révolution islamique et les islamistes y jouèrent un rôle très réduit. Mais, comme c’était une révolution démocratique, le véritable rapport de forces dans la région – réprimé pendant des décennies – est apparu à la surface et les élections, là où il y en a eues, ont mené au pouvoir les partis islamistes de la mouvance des Frères Musulmans. Tant la gauche de la région, faible et stalinienne, que les partis islamistes, qui rêvaient de califats, cédèrent à la pression populaire et adoptèrent des programmes démocratiques sincères. Les « fulul » (les partisans, NdT) de la dictature se recyclèrent à leur tour en « démocrates » et les différentes organisations et partis, dans des conditions de liberté d’expression et de réunion sans précédent, ont commencé à œuvrer pour retrouver le pouvoir.

Je sais que ce que je dis importe peu car, dans tous les cas, on va mal comprendre mon propos. Je suis communiste et si quelque chose m’inspire peu de sympathie, c’est bien la combinaison de néolibéralisme économique et de conservatisme religieux. Je n’ai pas cessé ces dernières années d’attirer l’attention, en Égypte et en Tunisie, sur la complicité entre les Frères Musulmans et Ennahdha avec les institutions financières internationales, leur absence de programme social et économique et leur recours aux mêmes tactiques répressives de la dictature. Mais j’ai également prévenu avec insistance que la tentation de combattre les islamistes par n’importe quel moyen, avec des alliances anti-naturelles avec les « mains noires » de la dictature ou par des stratégies de harcèlement et de renversement qui, dans le rapport de forces actuel, ne peuvent que favoriser le retour des vieux et tragiques modèles de gestion régionale (avec la guerre civile algérienne, si proche, comme ombre et avertissement).

Le processus qui a commencé en Tunisie a ouvert un cadre instable et fluide dans lequel démocratie, révolution et involution se rencontrent, se cherchent, se heurtent, négocient et se combattent. Selon mon point de vue, la chose la plus révolutionnaire que l’on puisse faire en ce moment en Égypte, et dans tout le monde arabe, c’est de tenter de construire un État de droit démocratique tout en œuvrant à développer à moyen terme un projet contre-hégémonique – dans le sens gramscien – basé sur le mécontentement social.

Ainsi donc, la volonté d’accélérer la révolution avant d’avoir normalisé la démocratie (qui, dans le monde arabe, est révolutionnaire !), et le mépris des rapports de forces, donne tous les avantages aux projets involutifs islamophobes. En Tunisie, sous la forme d’une « transition pacifique vers la dictature », et en Égypte, comme nous le constatons, dans la forme classique et terrible d’une intervention militaire qui, dans ce cas, ne peut déboucher que sur une guerre civile.

Des millions d’Egyptiens sont sortis dans les rues de manière salutaire, motivés par une indignation juste et courageuse, dans la prolongation d’un mouvement populaire qui est la seule garantie dans le monde arabe – et partout ailleurs – d’une véritable démocratie. Mais ce mouvement populaire s’inscrit – pour le dire d’une manière provocatrice et brutale – dans une stratégie de harcèlement et de renversement des Frères Musulmans orchestrée et préparée selon un mode opératoire très similaire à celui qui a renversé Allende au Chili ou celui qui a tenté de renverser Chavez au Venezuela.

Pour le dire de manière plus provocante encore : certains secteurs de la gauche – arabe et mondiale – parlent de conspirations quand il y a des révolutions et, quand il y a de véritables conspirations, parlent alors de révolutions. Contre l’islamisme, les coups d’Etat seraient révolutionnaires ! Bien qu’il s’agisse de l’armée égyptienne, la plus pro-étatsunienne du monde, la même qui a tiré sur le peuple et torturé les révolutionnaires jusqu’à il y a quelques mois !

En Egypte, la gauche fait partie du Front National de Salut, coalition dont fait également partie la droite néolibérale et les « fulul » de la dictature. Son principal dirigeant, Hamdin Sabahi, qui est arrivé à la troisième place aux élections présidentielles, a demandé à plusieurs reprises ces derniers jours l’intervention de l’armée et a salué ses communiqués « révolutionnaires ». Même chose avec Tamarod, le mouvement responsable des mobilisations du 30 juin, dont les porte-paroles confessent ouvertement avoir coordonné les protestations avec le sommet de l’armée et ont répondu à une déclaration des forces armées digne d’Al-Assad (« Nous donnerons nos vie pour combattre les terroristes extrémistes et ignorants ») en réclamant l’arrestation immédiate du président élu Mohamed Morsi.

Si le président élu ne s’en va pas, on connaît déjà la « feuille de route » annoncée par l’armée ; elle formera une junte civico-militaire pour préparer la transition, elle dissoudra le parlement, suspendra la constitution et répliquera d’une main de fer à tous les « terroristes extrémistes et ignorants » qui s’opposeront à son projet de « salut national ».

Cela ne vous rappelle rien ? A moi, beaucoup de choses. Nous avons suffisamment d’expériences historiques pour savoir ce que cela signifie. Il ne semble pas y avoir beaucoup d’alternatives. La rancœur historique accumulée pendant des décennies par les forces islamistes semblait s’être dissoute dans leur victoire électorale et dans cette pragmatique revendication théâtrale, exprimée avec un enthousiasme de néophytes, d’une « démocratie parlementaire ». Si on leur nie par un coup d’Etat ce qu’ils ont obtenu par les urnes, cette rancœur ne reviendra-t-elle pas, aujourd’hui amplifiée et légitimée, dans cette organisation à l’idéologie et aux traditions fort peu démocratiques, habituée à la clandestinité et tentée à de nombreuses reprises par la lutte armée ?

Il se peut que ce soit l’Egypte et non la Syrie qui devienne « la tombe des révolutions arabes ». Dans son éditorial d’hier, Abdelbari Atwan, journaliste d’ « Al Qouds », évoquait le « scénario algérien ». Et c’est bien de cela dont nous sommes en train de parler, mais dans un pays de 80 millions d’habitants, à côté d’Israël et dans un contexte explosif de conflits sectaires croissants en Syrie et en Irak.

Bachar Al-Assad peut se sentir très fier d’avoir anticipé le nouveau modèle – le plus vieux en fait – contre les menaces du « terrorisme islamique ». L’affaire semble entendue ; nous revenons à « l’exception arabe ». Moubarak, Ben Ali, Khadafi, Al-Assad (et nos gouvernements occidentaux ainsi que nos médias occidentaux) avaient raison : le monde arabe n’est pas « démocratisable ».

Et pendant ce temps, notre gauche acclame le coup d’Etat de l’armée.

Source :
http://gara.naiz.info/paperezkoa/20130704/411577/es/Egipto-izquierda-golpe-Estado
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

La révolution des masses est toujours en marche

David Karvala

Je me rappelle comment, en mars ou avril 2011, bon nombre d’activistes déclarèrent qu’ils n’étaient en rien satisfaits de la manière dont s’était terminé le « printemps arabe » et, surtout, la révolution égyptienne (pour ceux, en tous les cas, qui reconnaissaient qu’il s’agissait d’une révolution). Et je me rappelle mon insistance à répéter qu’une révolution ne se résume pas à quelques semaines de mobilisations qui résolvent tout ; ce sont des processus longs, complexes et même contradictoires. Et qu’il restait encore un long chemin à parcourir pour la révolution égyptienne.

Les réactions suscitées par les événements de ces dernières semaines en Egypte démontrent que les confusions sur comment fonctionnent les révolutions n’ont pas disparu.

Le 30 juin dernier, une quantité incroyable de gens – selon les versions les plus fiables, 17 millions de personnes, dans toutes les villes du pays – est sortie dans les rues pour exiger la démission du président Morsi des Frères Musulmans. Face au refus de celui-ci de les écouter, le sommet de l’armée l’a éjecté, tout comme il l’avait fait avec Moubarak le 11 février 2011. Et, comme à l’époque, il avait ses propres motivations pour le faire.

Cette fois-ci, il est vrai, les contradictions sont encore plus importantes qu’alors. Aujourd’hui, une petite minorité des manifestants est constituée par les « fulul », les partisans de l’ancien régime de Moubarak. Encore plus important et problématique est le fait qu’un secteur des révolutionnaires eux-mêmes, dirigé par le nassériste de gauche Hamdin Sabahi, accepte cette collaboration. C’est une tragédie, parce que Hamdin lui-même fut un éminent activiste des mouvements pour la démocratie sous la dictature de Moubarak.

Mais les contradictions sont inhérentes à tout mouvement de masse. En Turquie, les récentes protestations incluaient des secteurs importants de kémalistes, les nationalistes turcs, défenseurs pendant des décennies de gouvernements autoritaires qui ont massacré le peuple kurde. Même des fascistes sont intervenus dans ce mouvement. Avec le mouvement du 15-M dans l’Etat espagnol, nous savons que certains fascistes tentèrent de participer dans certaines villes, tandis que des militants de l’UPD (parti de droite radicale populiste, NdT) de Rosa Díez parvinrent à jouer un certain rôle à la Puerta del Sol.

Face à de telles contradictions, il ne sert à rien de prendre une photographie fixe, de nommer les dirigeants qui y apparaissent et de consulter leurs programmes.

La question que nous devons nous poser est : quelle est la dynamique de la révolution qui est toujours en marche ? Dans ce sens, je suis déçu par le récent article du – habituellement – magnifique Santiago Alba Rico, « l’Egypte, la gauche et le coup d’Etat ». Santiago a parfaitement raison de repousser (à nouveau) la tendance d’une grande partie de la gauche occidentale à voir tout ce qui se passe au Moyen-Orient en termes de « laïcs » (les bons) contre les « islamistes » (les mauvais). Il affirme que « certains secteurs de la gauche – arabe et mondiale – parlent de conspirations quand il y a des révolutions et, quand il y a de véritables conspirations, parlent alors de véritables révolutions ». Une fois de plus, il a parfaitement raison. Nous avons pu voir comment des secteurs de la « gauche » soutiennent des dictateurs brutaux et tournent le dos aux mouvements populaires en fonction des intérêts de régimes prétendument anti-impérialistes.

Il ne s’agit donc pas, en Egypte, de diaboliser les islamistes, ni d’avoir la moindre illusion dans les « fulul » ou dans l’armée (« laïcs » ?). Mais les faits sont les faits.

Sous la présidence de Morsi, l’immense majorité de la population égyptienne n’a pas vu les améliorations qu’elle espérait, ni par rapport à la démocratie ni, encore moins, quant à ses conditions de vie et la justice sociale. Le régime, au-delà de la réactivation de la rhétorique de « solidarité avec nos frères palestiniens », n’a pas rompu avec l’Etat israélien, et encore moins avec les Etats-Unis. Les gens en avaient assez et ils se sont rebellés, une fois encore.

Que devait donc faire une gauche révolutionnaire conséquente en Egypte ? Conseiller plus de patience aux masses, donner plus de temps à Morsi et à ses politiques néolibérales ? Les prévenir que, si elles se révoltaient, les seuls bénéficiaires possibles seraient les militaires ? C’est ce que semble penser Santiago lorsqu’il dit que : «  Selon mon point de vue, la chose la plus révolutionnaire que l’on puisse faire en ce moment en Egypte, et dans tout le monde arabe, c’est de tenter de construire un Etat de droit démocratique tandis qu’on œuvre à moyen terme pour développer un projet contre-hégémonique – dans le sens gramscien – basé sur le mécontentement social ».

C’est presque la même logique que celle qui nous dit que le peuple syrien doit supporter la dictature d’Al-Assad ; une logique à laquelle, dans ce cas là, Santiago a su (avec brio) résister. L’ironie de la situation est que bon nombre de ceux qui condamnent la rébellion syrienne chantent maintenant les louanges de la mobilisation sociale en Egypte. J’ai très peu de choses en commun avec ceux qui justifient les massacres d’Al-Assad et bien plus de points communs avec les analyses de Santiago.

Mais pour l’instant, je partage ce que disent et font mes amis et amies du groupe des Socialistes Révolutionnaires en Egypte.

Ils célèbrent la chute de Morsi, comme une victoire obtenue par des millions de personnes dans la rue. Ils préviennent contre toute illusion envers l’armée. Ils ont fait la même chose après la chute de Moubarak ; beaucoup de personnes ne l’ont pas compris à l’époque mais ont vu ensuite qu’ils avaient raison. Je suis certain que cela va à nouveau se reproduire. Ils dénoncent les abus des militaires car : « il faut être cohérent à l’heure de s’opposer à toutes les formes d’abus et de répression auxquels sont soumis les islamistes sous forme d’arrestations et de fermeture de chaînes télévisées et de journaux ; ce qui arrive aujourd’hui aux islamistes arrivera demain aux travailleuses, aux travailleurs et à la gauche ». Ils forment également la partie active, comme ils le font depuis longtemps, des groupes d’intervention contre le harcèlement sexuel et les viols sur la Place Tahrir.

Mais ce que ce groupe révolutionnaire ne fait pas, c’est de se lamenter sur la chute de Morsi, ni s’opposer à la nouvelle vague révolutionnaire. Ils font tout au contraire totalement partie d’elle pour l’aider à avancer, pour l’aider à apprendre de chaque nouvelle lutte et expérience. Ils tentent d’impulser l’auto-organisation à la base, dans les quartiers et sur tous les lieux de travail.

Mais, par dessus tout, ils insistent sur une chose : « Il appartient aujourd’hui aux forces révolutionnaires d’unifier leurs rangs et de se présenter comme une alternative révolutionnaire convaincante pour les masses. Une alternative aux forces libérales, qui grimpent aujourd’hui sur les épaules des militaires, et aux forces de l’Islam politique, qui ont dominé pendant quatre décennies de larges couches de la population ».

Parce que le défi réel en Egypte, tout comme dans l’Etat espagnol, est celui-là. Ne pas se limiter à se plaindre des options limitées offertes par les dirigeants existants, mais bien créer une alternative crédible, capable de se connecter avec les masses. Dans ce sens, Santiago a raison de parler d’un « projet contre-hégémonique basé sur le mécontentement social ». Mais le mécontentement social explose et exige l’urgence. On ne peut pas attendre pendant des décennies pour créer les alternatives parfaites. L’alternative doit se créer dans l’urgence, entre toutes les forces disponibles et disposées à le faire ; la seule condition est que nous nous basions non pas sur l’un ou l’autre dirigeant et sur son programme parfait, mais bien sur la lutte sociale d’en bas, populaire et, effectivement, contradictoire.

Source :
http://rebelion.org/noticia.php?id=170772
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Islamisme, démocratie et révolution. Un débat (amical) avec Santiago Alba Rico

Brais Romanino

Santiago Alba Rico est sans aucun doute l’un des penseurs critiques les plus lucides et aigus que nous ayons dans la gauche alternative. Ses articles sur les révolutions arabes ont été, et sont toujours, une référence essentielle pour tenter de comprendre des processus qui rompent avec les schémas établis, ouvrent des espaces nouveaux et nous situent face à une nouvelle étape historique.

Les thématiques évoquées ci-dessous, bien plus qu’une tentative de réponse aux questionnements que l’Histoire nous pose, sont surtout une exploration d’une série de doutes pour tenter de nous rapprocher du phénomène à partir de sa complexité. Il n’est pas superflu de souligner que ces réflexions s’inscrivent dans le même camp du communisme critique et hétérodoxe auquel appartient le camarade Alba Rico et, bien entendu, ce texte se veut simplement approximatif, loin de toutes formules achevées ou tranchantes.

Coup d’Etat ou révolution ? Ou plutôt… révolution et coup d’Etat contre-révolutionnaire ?

Il ne fait pas de doute que l’une des choses fondamentalement correctes avancées par Santiago Alba Rico est l’immense péril qui se cache derrière le coup d’Etat militaire contre les Frères Musulmans. L’armée est le premier capitaliste collectif d’Egypte, responsable de la répression depuis des décennies contre l’islamisme politique et la gauche, avec une attitude brutalement répressive depuis le début de la révolution. Elle contrôle 30% du PIB à travers des entreprises privatisées par elle-même sous Moubarak et maintient des liens étroits avec l’impérialisme nord-américain.

La question essentielle est de tenter de comprendre, dès qu’on a caractérisé le putsch comme contre-révolutionnaire, à quoi répond celui-ci. Existe-t-il un rapport entre les immenses mobilisations populaires des jours précédant le putsch et le coup d’Etat ? Ce dernier est-il le sommet de ces mobilisations ou est-ce une réaction à celles-ci ? La réponse de Santiago Alba Rico semble s’orienter bien plus vers la première de ces options. Je crois que le caractère problématique de cette réponse réside dans la conceptualisation excessivement unilatérale que fait Santiago Alba Rico du concept de révolution :

« On peut parler de ‘révolution’ dans ces deux cas : 1) quand une majorité sociale, aux intérêts divers ou non et même sans programme politique, renverse une dictature. 2) quand un programme politique de transformations radicales s’impose, par les armes ou non et avec le soutien d’une majorité sociale, sur une ‘démocratie bourgeoise’ ».

Ce qui est problématique avec cette conceptualisation, c’est de voir la révolution comme un simple « acte », comme un seul « moment politique ». Cette définition n’est pas une définition de la révolution, c’est seulement une partie, une facette, un prisme de ce qu’est une révolution. Comme l’expliquait Trotsky, le dilemme d’une révolution est précisément celui d’être « l’entrée des masses préalablement dépolitisées dans la vie politique ». Par conséquent, c’est un processus, et la capacité pour contrôler les rythmes, les sauts, du moins au premier moment, ne dépend pas d’une subjectivité organisée et dirigeante.

C’est précisément la question de la création d’une médiation (ce qu’à d’autres moments on a appelé « le parti ») qui tente de donner un caractère conscient à un processus en lui-même expérimental et chaotique. Les espoirs de Santiago Alba Rico que ce processus puisse être télécommandé ne correspondent à aucune expérience historique : la capacité de « choisir le moment » est seulement partielle et requiert avant tout une accumulation d’expériences (comprises comme l’assimilation des faits), le développement de la conscience (comprise comme la capacité de la classe à s’auto-former et générer stratégiquement ses propres dynamiques) et aussi d’un récit qui aille au-delà du « nous savons ce que nous ne voulons pas ».

Les révolutions, les masses, les sujets, ont besoin d’une articulation idéologique car, comme Santiago Alba y insiste avec justesse, les révolutions ne naissent pas socialistes de pied en cap. Derrière le coup d’Etat se cache, entre autres choses, cette contradiction entre le processus objectif (qui est aussi, bien entendu, subjectif) consistant dans l’irruption des masses dans la vie quotidienne et la faiblesse de la subjectivité, comprise en tant que conscience. La situation de chaos générée par la révolution est irrésoluble pour les couches populaires sans cette médiation qui, bien sûr, ne consiste pas seulement en un « parti », comme certains secteurs de la gauche révolutionnaire le pensent, avec leur vision anti-matérialiste selon laquelle « la seule chose qui manque pour faire la révolution c’est un parti révolutionnaire ».

Cette vision de la révolution en tant que processus (il existe une troisième acception, la révolution en tant que transformations structurelles après la prise du pouvoir, mais cela ne fait pas partie de ce débat) implique qu’il existe des conjonctures diverses, des rythmes désaccordés, y compris au sein du même « espace temporel ». La révolution et la contre-révolution peuvent-elles coexister au sein d’un même « moment politique » ? Peut-il exister des événements qui sont en même temps des victoires et des défaites, qui expriment à la fois les forces et les faiblesses ? La chute de Morsi peut-elle signifier une démonstration de force du mouvement révolutionnaire et à la fois son impuissance, vu que sa concrétisation a été faite par un coup d’Etat militaire orchestré par le premier capitaliste collectif du pays ? Adopter cette vision signifie assumer qu’une révolution porte implicitement en elle la contre-révolution, qu’il existe une relation indissoluble entre les deux et que, du point de vue de l’orientation politique, à des moments déterminés, la « guerre de position » et la « guerre de mouvement » seront des tâches fusionnées.

Le grand paradoxe qui découle de cela est que les classes se « co-déterminent entre elles », comme le comprenait E.P Thompson : dans les luttes, dans leurs chocs, elles s’influencent mutuellement, mais sans contrôler les conséquences de leurs actions. Ainsi donc, les conséquences du processus de mobilisation ne peuvent être confondues avec leur résolution. Cette confusion constitue une conséquence de la conceptualisation de la « révolution » de Santiago Alba Rico, qui consiste à la comprendre comme un acte matérialisé dans le changement de gouvernement et qui, au final, le conduit à ne voir le processus que d’en haut, en sous estimant les processus qui se déroulent parallèlement en bas et qui, sans aucun doute, on été déterminants dans ce cas-ci, en provoquant la contre-révolution tout en restant une révolution.

Santiago Alba Rico a raison d’alerter sur le danger d’involution réactionnaire que suppose le coup d’Etat militaire et la dangereuse dérive sectaire qui l’a précédé et succédé, mais même dans ce contexte de contre-révolution, son contraire est implicitement contenu. Le scénario est toujours ouvert et les éruptions sont latentes : il faudra s’habituer à ce qu’elles surgissent inopinément, parce que les révolutions le font toujours trop tard ou trop tôt.

Démocratie avec majuscule et démocratie avec minuscule

« Selon mon point de vue, la chose la plus révolutionnaire que l’on puisse faire en ce moment en Egypte, et dans tout le monde arabe, c’est de tenter de construire un Etat de droit démocratique tandis qu’on œuvre à moyen terme pour développer un projet contre-hégémonique – dans le sens gramscien – basé sur le mécontentement social ». (Santiago Alba Rico)

Il n’y a pas de doute que la construction des cadres les plus favorables doit être un objectif tactique et est à la fois une pré-condition pour reconstituer un sujet/bloc transformateur. Le problème, c’est que la construction de cette « institutionnalité » démocratique est constamment interrompue par des éruptions sociales qui répondent à ce mécontentement social qu’évoque Alba Rico. Ainsi, la construction d’une démocratie est intimement reliée à la résolution des « problèmes sociaux ». Les deux sont liées comme jamais dans l’histoire. Bien entendu, arrivé à ce point, il reste à résoudre la question clé : qui peut mener ce travail à bien ? Alba Rico me répondrait sûrement qu’il faut créer ce sujet et qu’il est nécessaire pour ce faire qu’existent des cadres favorables. Mais surgit alors une contradiction difficilement soluble, une instabilité permanente : ni les classes populaires ne sont capables (pour le moment) de se convertir en sujet, ni les classes dominantes ne sont capables de construire la démocratie (dans le politique et l’économique). La situation devient une impasse sans solution tandis qu’existe une « révolution » (« des masses qui entrent en politique »).

D’autre part, une analyse à partir du matérialisme historique nous amène à nous demander si une démocratie bourgeoise (et je considère la démocratie bourgeoise comme une conquête de ceux d’en bas) a jamais existé sans les conditions matérielles nécessaires. La classe dominante a besoin d’une certains stabilité dans le domaine économique, d’une certaine stabilisation dans les rapports et les structures de production. La réponse est donc sans aucun doute négative. Les cas de construction d’une démocratie bourgeoise dans un contexte de crise historique du capitalisme (je ne parle pas ici de crise conjoncturelle, comme a pu l’être la transition espagnole) sont, à ce que je sache, inédits. La démocratie bourgeoise a besoin d’intégrer de larges secteurs de la classe ouvrière dans sa structure, tant au niveau de l’hégémonie idéologique que de la co-participation dans sa légitimité politique. Une telle intégration est-elle possible dans un contexte de décomposition capitaliste ? Tout le processus de construction démocratique est « surdéterminé » (comme l’entendait Raymond Williams, en tant « qu’instauration de limites » ou de « pressions exercées ») par ce contexte.

De fait, l’un des facteurs qui ont provoqué l’usure des Frères Musulmans était leur incapacité à construire un tel régime, basé sur l’intégration du prolétariat sur base d’une stabilité économico-politique. Le coup d’Etat militaire contre-révolutionnaire est une reconnaissance implicite de l’incapacité de la bourgeoisie égyptienne à développer un projet historique démocratique - bien que cela ait également à voir avec un règlement de compte des militaires avec l’islamisme.

On ne peut douter du fait qu’en dépit des brusques éruptions des masses, le processus révolutionnaire sera de longue durée et qu’il combinera des tentatives démocratiques de différentes intensités, si une solution violente et écrasante de dictature militaire ouverte ne s’impose finalement pas. Le défi pour la gauche est, en se basant sur les réalités matérielles et subjectives, d’avancer vers la construction d’une démocratie non capitaliste, seule forme structurelle capable de garantir les pré-conditions pour la construction d’une démocratie (y compris formelle) dans un contexte de crise organique capitaliste.

Islamisme et laïcisme : comment parvenir à une rupture anticapitaliste ?

Le combat de Santiago Alba Rico contre les pulsions proches du positivisme libéral de la gauche européenne est sans aucun doute admirable. Son explication constante que la religion est un phénomène ontologiquement social, non seulement mystique mais aussi culturelle, nous rappellent le meilleur de Gramsci. Son point de départ est le seul valable pour poser le défi de placer l’axe de la rupture dans le renversement du capitalisme en construisant un contre-pouvoir ayant vocation à gagner la majorité.

Mais la question est : sur quel point, sur quel sujet (et avec les mots d’ordre qui découlent de sa position sociale) faut-il s’appuyer ? Ce point de départ (qui n’est pas le seul, parce que d’autres combats tout aussi important s’entrecroisent également, comme la lutte féministe) est une vision de classe, non pas dans un sens « essentialiste » ou idéologique, mais potentiellement unificatrice dans un contexte où les dérives sectaires peuvent conduire le pays à la guerre civile, comme semblent le souhaiter de nombreux laïcs qui agitent l’épouvantail du péril islamiste.

Contre la canalisation du conflit vers la thématique religieuse, une position d’indépendance de classe consiste à relier ceux qui sont constamment expropriés autour de mots d’ordre non sectaires. Il est évident que la conjoncture actuelle est particulièrement défavorable pour cela, vu le redéploiement logique du camp de l’islamisme politique après le coup d’Etat et la répression, mais cette posture stratégique est l’unique manière de tisser une hégémonie alternative.

Ainsi donc, le déplacement vers la gauche ne se produira pas tant au sein de l’islamisme politique (qui tend organiquement à la fiction de la fusion des classes) mais bien à partir d’une position qui combine l’indépendance de classe tout en étant capable d’articuler de l’extérieur et de stimuler, à base de pédagogie, de l’intérieur les contradictions dans l’islamisme politique.

Source :
http://www.grundmagazine.org/2013/islamismo-democracia-y-revolucion-un-debate-amistoso-con-santiago-alba-rico/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Égypte : Coup d’État ou « révolution permanente » ?

Santiago Alba Rico

Le coup d’État en Égypte, entre autres effets, a soulevé une tempête de polémiques dans laquelle il est difficile de distinguer les positions des uns des autres, tant elles se croisent dans une promiscuité parfois délirante. Il faut donc préciser de quoi et d’où nous parlons.

Il y a un secteur de la gauche que j’appelle « étatliban », qui, suivant en cela Bachar El-Assad, est favorable au coup d’État parce qu’il a renversé une « dictature islamiste » complice d’Israël et des USA.

Il y a un autre secteur, un peu plus conséquent, mais dans la même logique conspirationniste, qui s’est méfié dès le début des révolutions arabes – auxquelles il a toujours nié ce statut -, et condamne maintenant le coup d’État pour la même raison : parce que, selon eux, tant ces révolutions que ce coup d’État sont des manœuvres d’Israël et des USA pour remodeler la région en l’assaisonnant – comme on mitonne un plat – à leur sauce, c’est-à-dire à leurs intérêts.

J’ai tellement discuté avec ces deux positions que tout ce que je pourrais ajouter serait redondant. Il suffit de se rappeler que la prolifération d’« agendas » plus ou moins autonomes dans la région (sous l’effet de la résistance criminelle de Bachar El-Assad et du conflit armé généré en Syrie) nous invite à penser, par exemple, que ce sont plus les Saoudiens que les USAméricains qui ont déboulonné Morsi de son poste de premier président civil élu dans l’histoire de l’Égypte.

Mais il y a une troisième position qui est favorable au coup d’État parce qu’elle nie qu’il s’agisse d’un coup d’État. C’est avec celle-ci que je veux maintenant discuter pour une raison fondamentale : parce que ce n’est pas seulement la position défendue par l’Arabie saoudite, les USA, le Maroc, la Jordanie, l’UE, le Front national de Salut et les salafistes égyptiens, etc. mais aussi par tous les groupes et les personnes avec qui j’ai partagé des combats (en ce qui concerne la Syrie, par exemple), sur qui je me suis appuyé, que je respecte et qui, en plus d’être courageux et engagés, nourrissent les seules forces de gauche en Égypte (Socialistes Révolutionnaires ou Mouvement du 6 Avril) qui veulent vraiment une révolution.

Quelles sont mes objections ? Commençons par énumérer, a contrario, les trois principes fondamentaux que nous partageons :

1 - Dans le monde arabe, il y a eu, et il y a – des révolutions dont l’effet principal à ce jour est la prise de conscience - et de corps - d’un peuple mobilisé (ce que dit le titre du dernier livre de Gilbert Achcar : « Achaab iourid » , « le peuple veut »).
2 - Cette révolution est un processus historique à long terme, il faut lui donner du temps (environ, disons, 15 ans).
3 - Tous les processus révolutionnaires sont pleins de contradictions.

Le problème n’est pas dans chacune de ces trois phrases prise séparément, mais dans la façon dont ces secteurs de la gauche articulent les trois dans le cas de l’Égypte à partir d’un phénomène purement numérique : l’accumulation sur la place Tahrir de corps qui n’avaient pas été mobilisés par eux. Parce que, à partir de ces nombreux millions concentrés et à juste titre indignés, ce secteur de la gauche subordonne comme suit les trois principes énoncés : “Parce que peuple veut, dans les quinze ans à venir et à travers de nombreuses contradictions ... nous allons gagner ".

Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une version « homéopathique », ou « saucissonnée », de Hegel. Pour simplifier à l’extrême, Hegel concevait l’histoire comme un élan qui, après un long processus de « contradictions », se retrouvait lui-même, comblé et complet, dans le bouquet final. Dans ce processus rien ne restait - ni guerres, ni blessures, ni douleurs -, parce que tout cela contribuait au feu d’artifice couronnant la fête. On pourrait même ajouter que, conformément à la doctrine hégélienne, « les guerres, les blessures et les douleurs » annoncent la victoire finale.

C’est là la vision implicite dans l’enthousiasme de ces révolutionnaires de la place Tahrir qui ne se leurrent ni sur l’armée ni sur Baradei ni sur les fulul de la dictature, mais qui considèrent le renversement de Morsi par les forces armées comme une « étape » révolutionnaire. Simplement ils croient que la volonté du peuple est irrésistible et invincible tant qu’il y aura des gens sur la place, et cela malgré le fait que l’histoire démontre exactement le contraire. Ils croient en outre qu’il suffit de donner du temps, comme si c’était le temps lui-même - et non pas l’organisation, la stratégie et les rapports de forces - qui assurait la victoire. Et ils croient aussi que, quelque adversité qu’il advienne, tant qu’il y aura des gens sur la place, c’est en fait une « bonne chose », une « contradiction » qui, comme chez Hegel, sert secrètement leur cause et confirme le triomphe – dans les quinze ans à venir - de la révolution.

Le problème est que les peuples ne gagnent pas toujours ; de fait, presque toujours ils perdent. Le problème est que le temps ne pense pas ou ne travaille pas, il ne fait que passer ; le problème est surtout que l’intervention militaire n’est pas une « contradiction » du processus révolutionnaire : c’est une contre-révolution ! S’il faut du temps, comme je le crois, ce n’est pas parce qu’il y aurait à attendre « le jugement de l’histoire » ou parce qu’il n’y aurait pas suffisamment de « contradictions », mais parce que nous n’avons pas encore une organisation, un programme et un soutien suffisants. Le problème du temps, en effet, est qu’il est plein d’autres organisations, d’autres stratégies et d’autres programmes qui ne se contentent pas de « contredire » les nôtres, mais, malheureusement, peuvent les écraser. Pendant que nous nous donnons du temps, nous devons mesurer les forces, prendre des décisions et calculer les effets - et les morts ! – que ces décisions ont sur le temps « plein » de l’histoire quotidienne.

On peut dire qu’il y a toujours un joker, un facteur imprévisible, mais parier sur ce facteur quand les facteurs prévisibles sont si nombreux et évidents semble – ainsi que je l’ai écrit - un suicide. Il y a des choses prévisibles : si vous laissez tomber un verre par terre, il se casse. On ne peut pas prétendre qu’il suffit que le verre soit jeté à terre par 22 millions de personnes (même en supposant que ce chiffre fasse autorité et en oubliant les millions mobilisés par les Frères musulmans) pour que non seulement il ne se casse pas, mais en plus se remplisse d’eau. Le verre est en train de se briser. Les tueries de partisans de Morsi, l’incapacité de l’armée de mettre d’accord entre eux ses propres partisans, l’émergence de nouveaux groupes djihadistes, les affrontements civils, les arrestations, la censure, tout cela fait penser que nous n’avons rien gagné – au contraire - avec le renversement des Frères musulmans. Dans l’abstrait c’était souhaitable, mais concrètement, c’est une défaite dont il sera difficile de récupérer.

Bien sûr, tout n’est pas dit, il est impossible de savoir ce qui se passera au cours des quinze prochaines années, les surprises - quand un peuple est mobilisé - sont toujours possibles. Mais alors que nous nous donnons du temps, attendant l’éclosion printanière de toutes ces graines imprévisibles, je voudrais demander aux camarades des Socialistes Révolutionnaires et du Mouvement du 6 Avril (et à ceux qui partagent leur enthousiasme dans d’autres pays) : Quel est le plan pour cet après-midi ? Rester à la maison à regarder les images de la glorieuse révolution du 30 Juin ? Sortir dans la rue pour faire la chasse aux islamistes aux côtés de l’armée et de la Garde nationale républicaine ? Manifester ailleurs contre l’armée et contre Morsi en même temps ? Apporter son soutien au « gouvernement de transition » décidé par l’armée, le Front national et les salafistes ? Demander la libération des personnes arrêtées, condamner les tueries, manifester sa solidarité avec les victimes ? Quel est le programme pour aujourd’hui ?

Une première réponse à ces questions est donnée par un article récent de Sameh Naguib, membre des Socialistes Révolutionnaires d’Égypte. Reconnaissant que « le dilemme de la révolution égyptienne se trouve maintenant dans la faiblesse politique des forces révolutionnaires qui défendent la nécessité de poursuivre la révolution et son noyau de revendications sociales fondamentales", il ajoute que "la tâche des forces révolutionnaires aujourd’hui est d’unifier leurs rangs et de se présenter comme une alternative révolutionnaire convaincante pour les masses. Une alternative aux forces libérales qui sont en train de monter aujourd’hui sur les épaules de l’armée et aux forces de l’islam politique qui ont dominé pendant des décennies de vastes pans de la population. Nous devons créer une tribune pour unir dans les luttes économiques et sociales les travailleurs et les travailleuses, les pauvres, les opprimés de tous les secteurs de la société".

Naguib reconnaît ensuite que ces forces sont petites et que la majeure partie du peuple n’est pas « convaincue » et que le programme est donc d’unir, d’élargir et convaincre. La question est de savoir si ce « programme » - très semblable à celui de l’Europe dominée, même dans ses couches populaires, par la droite - est plus facile à réaliser maintenant, après le renversement par les militaires d’un gouvernement élu qui représentait en grande partie ces « secteurs opprimés de la société ». Il ne semble pas qu’un coup d’État anti-islamiste, source plus que probable d’une guerre civile ou d’une dictature répressive (qui sera d’autant plus légitimée par une « résistance islamique ») soit le meilleur moyen, ou crée les conditions les plus favorables, pour gagner la volonté de la majorité populaire qui, en dehors des quartiers de la classe moyenne du Caire ou d’Alexandrie, s’identifie avec une des versions –Frères musulmans ou salafistes – de l’islam politique. Et descend dans la rue par millions, avec une indignation plus que justifiée.

Parce que je pense que la question que la gauche n’arrive toujours pas à résoudre est celle de l’anti-islamisme. Il y a deux possibilités : soit on insiste sur le fait que le totalitarisme est inscrit dans le code génétique de l’islamisme et on mise alors sur une guerre d’extermination sans fin (aux côtés d’un quelconque allié conjoncturel, armées fascistes ou forces armées colonialistes, comme le soutient Samir Amin) ou on teste l’hypothèse que l’islam contient également des « points de rupture épistémologique » (pour citer Al-Jabiri suivant Bachelard et Althusser) et on essaye de déplacer vers la gauche ce « massif culturel » (islamiste et islamique en général) sans lequel on ne faire aucune révolution. Je ne pense pas qu’il y ait d’autres alternatives pour le moment, à vrai dire. Les deux comportent des risques, mais il semble clair que les risques liés au premier terme de l’alternative sont beaucoup plus élevés. Qu’on le veuille ou non, et quoiqu’en pense le petit groupe des Socialistes Révolutionnaires, le renversement militaire de Morsi, le déraillement provoqué de la fragile « transition démocratique » semble aller dans le sens de la « guerre d’extermination sans fin. » Non, il n’y a là rien de « nouveau » ou de « révolutionnaire » : c’est la solution classique qui n’a donné que des résultats désastreux. L’histoire a déjà rendu son jugement sur cette tentative (et les peuples, avec les islamistes qui en font partie, se sont révoltés en 2011 contre elle).

C’est pour cela que je crains que le « modèle égyptien » ne s’étende également à d’autres pays et revienne maintenant dans les lieux où sont nées, il y a deux ans et demi, les intifadas arabes. Un effet d’aller-retour qui a vu se répandre les révolutions et voit revenir les contre-révolutions. Il y a quelque chose non seulement de téméraire, mais aussi d’aveugle et d’opportuniste dans la tentative du Front Populaire tunisien (nos références dans ce pays où je vis) de parier sur le raccourci égyptien ... vers l’abîme.

Le communiqué de la gauche tunisienne en soutien au coup d’État, en tous points semblable à celui de la droite, ne mentionne pas une seule fois l’armée et parle d’une « procédure très innovatrice de démocratie directe » qui devrait être appliquée aussi en Tunisie pour dissoudre l’Assemblée constituante, qu’eux-mêmes avaient réclamé sur la place de la Kasbah, former un gouvernement de transition qui exclue Ennahdha et nommer un « conseil des sages » pour rédiger une nouvelle constitution (avec le présupposé plus théologique qu’autre chose qu’un « conseil de sages » est toujours plus démocratique qu’une assemblée issue d’élections libres et transparentes). Mais il faut dire la vérité sans fard. Cette « procédure très innovatrice de démocratie directe » (automatique, dirais-je) est parmi les plus vieilles du monde et s’appelle « À moi la Légion ! ». C’est exactement le modèle appliqué dans cette région du monde par les dictatures contre lesquelles les peuples se sont soulevés il y a deux ans.

Je remercie, en tout cas, Brais Fernández [1], David Karvala [2] et Gilbert Achcar, dont j’ai tant appris, [3] pour leurs réflexions, qui ne peuvent être écartée à la légère. Juste une précision. Chaque fois que les « étatlibans » me traitent de « trotskyste », je me sens honoré et presque médaillé, mais je ne m’identifie pas avec Trotsky, que j’avoue avec honte avoir très peu lu et dont certaines thèses m’inspirent bien des réserves. Si je suis un trotskyste, c’est donc à mon insu et, donc, là aussi, de manière « hétérodoxe ».

http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=10101
Traduit par Fausto Giudice

Merci à Tlaxcala

[1] http://rebelion.org/noticia.php?id=170837
[2] http://rebelion.org/noticia.php?id=170772
[3] http://www.avanti4.be/analyses/article/l-egypte-entre-revolution-coup-d-etat-militaire