David Riazanov (1870-1938), éditeur de Marx et dissident rouge

Nicolás González Varela 12 décembre 2012

Dès la fin du 19e siècle, Boris Nikolaïevski et Antonio Labriola (voir les notes biographiques en fin de texte ; NdT) étaient convaincus– et ils n’étaient pas les seuls – que l’œuvre de Marx était destinée à être mal interprétée et à subir une infinité d’erreurs, d’équivoques et de mauvaises lectures. Mais ils croyaient aussi que quelque chose de pire encore attendait l’œuvre marxienne : s’incarner en orthodoxie dogmatique dans des partis ou dans des Etats qui s’en réclameraient.

Labriola soulignait un autre obstacle, encore plus profond et dangereux : la rareté même des écrits disponibles de Marx et l’impossibilité de compter sur des éditions fiables. Le lecteur intrépide devait passer, selon Labriola, par des difficultés bien plus extrêmes que celle des philologues ou des historiens qui veulent étudier des documents de l’Antiquité. De par sa propre expérience, il se demandait : « Combien de personnes au monde auront la patience suffisante de chercher pendant des années un exemplaire de « Misère de la philosophie », ou de ce singulier livre qu’est la « Sainte Famille » ? Combien seront disposés à supporter la fatigue nécessaire pour obtenir un exemplaire de la « Neue Reinische Zeitung », une quête bien plus épuisante que celle de n’importe quel philologue ou historien pour lire et étudier les documents de l’Egypte antique ? » (« Discorrendo di socialismo e di filosofia », Lettre II).

Labriola constatait ainsi une difficulté née avec le marxisme lui-même et qu’il porte comme un stigmate jusqu’à nos jours : les difficultés énormes pour établir et éditer, avec des critères scientifiques modernes, ses œuvres complètes. Labriola en réclamait la réalisation au SPD (Parti social-démocrate allemand), qui était en possession des manuscrits (« Nachlass ») de Marx et Engels ; « c’est le devoir du parti allemand que d’offrir une édition complète et critique de tous les écrits de Marx et Engels, autrement dit une édition systématiquement accompagnée de prologues descriptifs et déclaratifs, d’index de références, de notes et de renvois. Il faut ajouter aux écrits déjà publiés sous forme de livres ou d’opuscules les articles de journaux, les manifestes, les circulaires, les programmes et toutes les lettres qui, de par leur caractère public et général, ont une importance politique ou scientifique ». Il concluait sans détour : « Il n’y a pas le choix ; il faut mettre à la portée des lecteurs toute l’œuvre scientifique et politique, toute la production littéraire des deux fondateurs, même l’occasionnelle. Et il ne s’agit pas seulement de rassembler un « Corpus iuris » (une compilation de règles de droit), ni de rédiger un « Testamentum juxta canonem receptum » (un code de lois), mais bien de recueillir les textes avec soin pour qu’ils parlent d’eux-mêmes à ceux qui auront envie de les lire ». Il s’agit simplement de permettre que Marx puisse parler directement. Il rappelait également que la vie de Marx l’avait empêché d’écrire ses œuvres d’après les canons de l’art de « faire le livre », son œuvre littéraire étant essentiellement constituée de fragments d’une science et d’une politique en devenir constant.

Le « marxisme », si une telle chose existe, est donc un système éminemment ouvert. Labriola avait ainsi indiqué avec clarté non seulement les critères d’une politique éditoriale, mais aussi les problèmes matériels objectifs liés aux « Nachlass » (manuscrits) de Marx et Engels. Ce défi ne sera finalement pas relevé par le parti-guide occidental, mais par un jeune Etat plongé en pleine guerre civile : la Russie des Soviets.

Un éditeur de Marx opposé à Lénine et ennemi de Staline

La Première Guerre mondiale de 1914-1918 – ajoutée à la révolution triomphante en Russie en octobre 1917 – provoqua une parenthèse forcée et prolongée à la diffusion initiale, quoique lente, timide et manipulée, des œuvres inédites de Marx. C’est dès le travail éditorial réalisé par le SPD qu’on commença à voir, parfois de manière grossière, la manipulation et la déformation dont pouvaient souffir les manuscrits marxiens quand leurs contenus ne correspondaient pas aux intérêts étroits de la « raison de parti ».

Vers 1910, dans le cadre culturel de l’austro-marxisme, on avait déjà commencé à discuter du projet d’édition des œuvres complètes de Marx et Engels (les social-démocrates autrichiens avaient lancé la publication d’une revue de marxologie d’une importance énorme : les « Marx-Studien » (Etudes Marxistes), publiés entre 1904 et 1923 à Vienne). Max Adler, Otto Bauer, Adolf Braun, Rudolf Hilferding et Karl Renner, les étoiles de l’austro-marxisme, se réunirent à Vienne à l’occasion de la fameuse « Konferenz » de janvier 1919 avec Riazanov, un social-démocrate russe qui collaborait alors avec les archives du SPD à Berlin.

La lettre d’intention du plan d’édition était signée à Vienne le 1er janvier 1911 par Adler, Bauer, Braun, Hilferding, Renner et par « N. Rjasanoff ». C’est là qu’on établit pour la première fois les lignes éditoriales primitives d’une édition scientifique de Marx et aussi les premiers problèmes : qui financerait une telle entreprise éditoriale ? Le SPD n’était absolument pas intéressé. Les préparatifs technico-financiers furent interrompus par l’éclatement de la Grande guerre au moment où on commençait à percevoir la nécessité d’une édition complète et fiable des écrits de Marx. Après le triomphe et la consolidation de la révolution bolchevique, la destinée des écrits de Marx semblait, pour la première fois, touchée par la déesse de la chance. Un Etat s’identifiait à son œuvre et pouvait mettre tout son potentiel et ses ressources disponibles à l’œuvre de sa diffusion.

Ce nouvel Etat allait-il mettre fin au sort capricieux des manuscrits de Marx et publier son œuvre posthume dans une édition complète, scientifique, critique et à un prix populaire ? L’homme qui pouvait accomplir cette tâche avec toute la rigueur professionnelle, l’efficacité et l’honnêteté intellectuelle nécessaires au sein du parti social-démocrate russe, celui dont ses travaux antérieurs et son passé intellectuel le qualifiaient de manière indiscutable pour être le cerveau d’une telle entreprise éditoriale, n’était autre qu’un juif ukrainien du nom de David B. Goldenbach - nom de guerre : Riazanov, Ryazanoff ou Bukoved.

Russie, 1921 : la préhistoire d’un marxisme ouvert

En 1921, alors que Lénine était encore en vie, que la guerre civile venait de se terminer et que se consolidait le système de parti unique au IXe Congrès du Parti communiste (bolchevique), au pouvoir depuis 1918, un homme de la Vieille Garde bolchevique déclara : « Le Parlement anglais peut tout faire, sauf changer un homme en femme. Notre Comité Central est beaucoup plus puissant ; il a déjà changé de nombreux hommes révolutionnaires en femmes de ménage et leur nombre se multiplie de manière incroyable ». En 1922, ce même homme s’opposa publiquement à la peine de mort contre des militants socialistes révolutionnaires ou mencheviques. Qui était ce fou audacieux ?

Odessa, cette grande ville autonome et cosmopolite d’Ukraine dans laquelle, selon Pouchkine, « on peut sentir l’Europe, parler français et trouver des journaux européens », a vu naître le 10 mars 1870 David Zimkhe Zelman Berov Goldendach, au sein d’une famille juive aisée. La ville était le foyer d’une nombreuse communauté juive (le recensement de 1897 indique qu’elle représentait 37% de la population). C’est à la fois la ville de tristes pogroms tsaristes (1821, 1859, 1871, 1881, 1905) et la base économico-culturelle du Sionisme.

David, dit Riazanov, fut l’une des figures les plus capables, engagées et significatives des premières années tendues de l’histoire soviétique. Excentrique, il était doté d’une mémoire exceptionnelle, d’une personnalité volatile et romantique, ainsi que d’une capacité de travail illimitée. Un vieil ami, Steklov, se souvient de lui « toujours en train de lire partout : en marchant, en compagnie d’autres personnes, en mangeant ». Trotsky le définissait comme « organiquement incapable de lâcheté ou de vanité », ajoutant que « toute ostentation de loyauté servile lui répugnait ». Fréquemment opposé aux positions de Lénine (il se considérait comme un bolchevique non léniniste) ou du puissant Staline (en pleine campagne contre Trotsky, il l’interrompit pendant un congrès en lui lançant : « Laisses tomber, Koba ! Ne te ridiculise pas. Tout le monde sait très bien que la théorie n’est pas ton fort »). Lounacharsky qualifiait Riazanov comme étant « indiscutablement l’homme le plus cultivé de notre parti ». Il était tellement indépendant et autonome que John Silas Reed le décrit comme un « homme-fraction » à lui tout seul » (« as a bitterly objecting minority of one »).

Un révolutionnaire érudit

David Riazanov devint un révolutionnaire dès son adolescence et vécut la plus grande partie de sa jeunesse en prison, en déportation ou en exil. A 14 ans, il était courrier secret des populistes et à 16 ans il fut exclu du Lycée pour insuffisance en grec ancien. Il fut arrêté une première fois en 1887. Malgré les dures conditions de détention dans les prisons tsaristes, il organisa la vie des prisonniers politiques autour de trois choses : la gymnastique (le matin et le soir) ; l’interdiction de fumer et des horaires d’études (durant lesquelles il était interdit de faire du bruit). En prison, il prépara des lectures de Marx et traduisit les écrits de l’économiste David Ricardo.

En 1890, à 20 ans, il connut déjà l’exil en Europe et participa, comme représentant russe, au Congrès de Bruxelles de la Deuxième Internationale où il noua des relations personnelles et politiques avec les lumières du socialisme européen de l’époque : August Bebel, Karl Kautsky, Edouard Bernstein, Rudolf Hilferding, Charles Rapoport, et même la fille de Marx, Laura, et son mari Paul Lafargue. La nécessité l’obligea à apprendre et à parler plusieurs langues (allemand, français, anglais, tout en se faisant convenablement comprendre en Polonais et en Italien).

Au fameux congrès du POSDR (Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie) de 1903 en Belgique, qui provoqua la scission entre bolcheviques et mencheviques, Riazanov critiqua le sectarisme de Lénine, le fétiche anti-démocratique du « centralisme démocratique » et les tendances organisationnelles anti-démocratiques qu’il impliquait. Restant en dehors des deux tendances, il organisa un groupe propre (le groupe « Borba », La Lutte) autonome tant des mencheviques que des bolcheviques.

Il retourna en Russie en 1905, militant dans les organisations des travailleurs métallurgistes de Saint Petersbourg. En 1907, dans le reflux de la révolution de 1905, il fut arrêté et reprit, à nouveau, le chemin de l’exil européen. Il vivra les dix années suivantes en Occident et se consacra, dans cet intermède, à des recherches et à l’écriture sur l’histoire de l’anarchisme, du socialisme et du mouvement ouvrier européen. Il écrivit dans la revue théorique du SPD dirigée par Kautsky, « Die Neue Zeit » ainsi que dans la revue théorique de la social-démocratie autrichienne, « Der Kampf », dirigée par Bauer, Renner et Braun.

Il noua à cette époque une importante relation amicale et militante avec le père de l’austro-marxisme, Carl Grünberg, fondateur de l’injustement oublié « Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung » (Archives pour l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier), connu également simplement sous le nom de « Grünberg Archiv ». Carl Grünberg (1861-1940), d’origine austro-roumaine, fut le premier marxiste à occuper un poste dans une université allemande. L’« Archiv » fut édité entre 1910 et 1930, avec 15 numéros au total. Dans cette revue, éditée par l’Institut für Sozialforschung (qui deviendra plus tard la fameuse « Ecole de Francfort », également fondée en 1923 par Grünberg), écrivirent des théoriciens notables de la science sociologique naissante tels que Robert Michels ou Franz Oppenheimer ; des économistes comme Henryk Grossmann ; des philosophe marxistes comme Rodolfo Mondolfo ; d’éminents juristes comme Hans Kelsen ; et même Kautsky, Mehring et Riazanov lui-même (signant « Rjasanoff », en présentant en 1916, par exemple, une lettre inédite de Jacoby à Marx).

Korsch, Lukács, Max et Friedrich Adler, des biographes comme Max Nettlau, Gustav Mayer et Boris Nicolaïevski contribuèrent à cette revue qui donna naissance au « Marxisme Occidental » et où ils contribuèrent à l’œuvre de diffusion des écrits de Marx. Riazanov gagna la réputation méritée d’être l’une des voix les plus autorisées sur l’œuvre de Marx, Engels et sur l’histoire du marxisme. Ses principaux travaux de cette époque sont consacrés à Marx et à la Russie tsariste ; à ses travaux de journalisme ainsi qu’à Engels et la question polonaise, et ils furent majoritairement publiés en allemand, puis en Russe dans la revue théorique de Lénine, « Prosveshchenie », ou dans le journal de l’aile gauche du parti, «  Sovremennii Mir ».

En 1909, il obtint une autorisation comme « Benützer » (usager) de la « Anton Menger Stiftung », qui possédait une bibliothèque inégalée en classiques anarchistes et socialistes (autour de 16.000 volumes), afin d’éditer des documents de la Première Internationale. Ce travail lui permit d’accéder à d’importantes bibliothèques et archives de toute l’Europe. En outre, son amitié avec Bebel et Kautsky lui permit d’avoir un libre accès à la vaste bibliothèque du SPD et au dépôt des « Nachlass » (manuscrits) de Marx et Engels. Son amitié avec la fille de Marx, Laura Lafargue, lui offrit également la possibilité de mener des recherches dans les archives familiales. En 1911, par exemple, tandis qu’il procédait au rangement de ces archives, il trouva plusieurs brouillons de lettres in-octavo inédites : il s’agissait des réponses polémiques de Marx à Véra Zassoulitch (qu’il put publier en 1923).

Arrivé à ce point de cette évocation, un contemporain pourrait se dire que Riazanov « connaissait jusqu’aux points virgules des écrits de Marx et Engels ». Et il ne se tromperait pas. Le SPD le pria de poursuivre le travail de divulgation irrégulier de Mehring des œuvres inédites ou oubliées des fondateurs du marxisme. Au cours de l’année 1917, il put publier deux volumes d’écrits de Marx et Engels couvrant la décennie 1850 et comprenant quelques 250 articles (inconnus du grand public), pour des journaux comme « The New York Tribune », « The People’s Paper » et la « Neue Oder Zeitung ».

Bien entendu, il n’abandonna pas pour autant le militantisme : il participa activement aux différentes écoles liées aux courants internes du POSDR : ainsi en 1909 avec Alexandre Bogdanov, le leader bolchevique non léniniste, dans son école de cadres à Capri (financée par l’écrivain Maxime Gorky) ou en 1911 à l’école de Longjumeau (Paris), dirigée par Lénine. A cette période, il fut l’allié de Trotsky, s’affronta au tandem Plékhanov-Lénine et collabora au journal menchevique « Golos ».

Après l’éclatement de la guerre en 1914, il participa à la Conférence de Zimmerwald, organisée par les socialistes critiquant le social-chauvinisme et l’impérialisme. La révolution de février 1917 en Russie le trouva en exile en Suisse. Il retourna en Russie au mois de mai, en traversant l’Allemagne et la Pologne, tout comme l’avait fait Lénine un mois plus tôt, ensemble avec 280 camarades de toutes les couleurs et pelages (depuis les leaders du menchevisme Martov et Axelrod jusqu’aux socialistes révolutionnaires et aux anarchistes).

En Russie, il milita dans l’organisation « Mezhraïontsy » (Inter-Rayons), un groupe fondé à Petersburg en 1913 par des bolcheviques non léninistes, des mencheviques de gauche et des internationalistes (entre autres : Trotsky, Lounacharsky, Soukhanov, Joffé, Ouritsky, etc.). L’objectif de cette organisation était d’unifier les deux fractions du POSDR. En juillet-août, elle fusionna avec les bolcheviques léninistes après la tentative de coup d’Etat du général Kornilov.

Riazanov deviendra alors l’un des orateurs et activistes syndicaux les plus importants d’avant Octobre 1917. Il fut élu à la présidence du IIe Congrès Panrusse des Soviets et comme membre de l’Exécutif du Conseil Central Syndical de Russie. En octobre, il s’opposa au « putsch » et à l’insurrection armée proposée par Lénine. Après la prise du pouvoir, il travailla comme membre de l’Exécutif du Commissariat à l’Instruction (Narkompros), sous la direction de Lounacharsky. Il s’opposa aux positions du parti sur de nombreuses questions cruciales : il soutint la nécessité d’un système soviétique multipartis et ne cessa jamais d’appeler « camarades » les mencheviques et les socialistes révolutionnaires. Il s’opposa à la dictature du Comité Central, aux cooptations décidées d’en haut, à l’usage de la force et de la répression contre les autres partis ouvriers, à la dispersion de l’Assemblée Constituante (dominée par les mencheviques et les SR) et à la répression contre les socialistes révolutionnaires de gauche et, enfin, au Traité de paix de Brest-Litovsk.

Dans le débat sur la question syndicale en 1920-1921, il affronta à la fois Trotsky et Lénine, défendant la pleine indépendance et autonomie des syndicats par rapport au pouvoir. Il lutta farouchement pour la liberté d’expression au sein du parti, la légalité fractionnelle et la démocratie la plus authentique en menant une véritable croisade contre la bureaucratie. Son prestige, intellectuel et militant, faisait en sorte que personne (même pas Lénine) n’avait assez d’autorité pour le faire taire ou pour tenter de l’expulser. Mais, peu à peu, son influence fut neutralisée, d’abord sur le terrain syndical. La ténacité de Riazanov n’en faiblit pas : après la mort de Lénine, pendant le congrès du parti de 1924, il déclara que « sans le droit et sans la responsabilité d’exprimer nos opinions, cela ne peut s’appeler un Parti communiste ». Dans un discours à la « Kommunistischeskoi Akademii » (l’Académie des professeurs rouges créée en 1918) il déclara la même année : « Je ne suis pas bolchevique, je ne suis pas menchevique et je ne suis pas léniniste. Je ne suis qu’un marxiste et, comme marxiste, je suis communiste ».

L’Institut Marx-Engels

Riazanov fut nommé directeur des services d’archives de la jeune République pendant la Guerre civile et l’intervention étrangère. Il y travailla avec dextérité et énergie entre 1918 et 1920, sauvant des bibliothèques, des documents et matériaux d’archives des différentes régions et administrations et gagna le respect et la loyauté de nombreux spécialistes et universitaires non bolchéviques, particulièrement à l’Université de Moscou. A la fin de 1920, le Comité Central promut l’idée de fonder un « Musée du Marxisme », idée que Riazanov transformera en toute autre chose : un Institut, un laboratoire dans lequel historiens et militants pourraient étudier dans les conditions les plus favorables la naissance, le développement et la maturation de la théorie et de la pratique du socialisme scientifique et qui, en même temps, se transformerait en centre de diffusion (la « propagande scientifique », selon les termes de Riazanov) du marxisme lui-même.

En janvier 1921, le Comité Central approuva la fondation de l’Institut Marx-Engels (IME), qui fonctionnera à partir de décembre 1921 dans un palais exproprié un an plus tôt, celui des princes Dolgoroukov, et situé dans le quartier moscovite de Znamenka (la rue fut baptisée du nom de Marx-Engels et elle s’appelle à nouveau Znamenka de nos jours). Riazanov était convaincu que le « marxisme » ne pouvait être compris s’il était isolé de son contexte historique. L’Institut avait pour but d’étudier les classiques en lien étroit avec la riche histoire de l’anarchisme, du socialisme et du mouvement ouvrier européen. L’IME comprenait une bibliothèque, une archive, un musée et était divisé en cinq département : (« Kabinetts ») : Marx et Engels ; l’histoire du socialisme et de l’anarchisme ; l’économie politique ; la philosophie et l’histoire de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne. Par la suite, d’autres s’ajoutèrent : la Première et la Deuxième internationales ; l’histoire des sciences ; l’histoire de la Sociologie ; l’histoire du Droit ; la politique et l’Etat ; les relations internationales ; l’histoire du marxisme dans le mouvement ouvrier, etc.

Six mois après la fondation de l’IME, cette dernière fut transférée de la juridiction de l’Académie Socialiste à celle du Comité Exécutif du Congrès des Soviets (dont Riazanov était membre). Le but ? Eviter le contrôle direct du Parti communiste sur l’Institut, car Riazanov ne supportait pas l’esprit autoritaire incarné dans le « Partiinost » (mentalité de parti). L’IME commença alors a être vue comme une pépinière de dissidents (sur un personnel de 109 employés, 39 seulement avaient la carte du Parti).

Le cœur de l’Institut était constitué par sa bibliothèque. Elle comprenait non seulement des travaux d’études sur l’histoire de l’anarchisme, du socialisme, du communisme et du mouvement ouvrier, mais aussi des livres rares, des incunables, des journaux, des manuscrits, des éditions originales des classiques (de Thomas Moore, à Harrington et jusqu’au « Manifeste Communiste »). Riazanov constitua cette collection de diverses manières. Au début, l’Institut s’était exclusivement enrichie des bibliothèques nationalisées en Russie après 1917, comme par exemple celle de Taniéev, qui contenait une excellente collection d’auteurs socialistes et une collection rare d’imprimés de la Révolution française.

Bien entendu, ces sources limitées furent insuffisantes du fait de la politique de censure du tsarisme qui empêchait l’introduction d’auteurs interdits, non seulement socialistes ou anarchistes, mais y compris libéraux, comme l’orientaliste Renan, ou des historiens sociaux de la Révolution française comme Michelet. Riazanov chercha donc d’autres solutions. L’une d’elles était la possibilité légale d’acquérir, dans d’autres bibliothèques d’URSS des livres que l’IME considérait comme nécessaires ou uniques. Une autre consistait à faire désigner l’IME comme le dépôt officiel de toute nouvelle édition de livre (par une loi similaire à celle du British Museum). La troisième option, finalement adoptée, fut de doter l’Institut d’un budget important afin de désigner des « scouts » qui achèteraient les matériaux nécessaires à travers le monde. Riazanov créa ainsi un réseau international de correspondants autorisés à chercher et à acquérir des livres et des manuscrits rares dans toutes les capitales européennes. L’un d’eux, à Paris, était Boris Souvarine, ou encore Boris Nikolaïevski à Berlin. Riazanov tenta également de développer des contacts permanents au Japon (avec l’Institut Ohara), en Espagne (au travers du traducteur Wenceslao Roces) et en Angleterre.

Usant de ses contacts grâce à ses visites passées à la Menger Bibliothek, Riazanov acquérit à Vienne deux collections très particulières sur le socialisme, l’anarchisme et le mouvement ouvrier : les bibliothèques de Theodore Mautner et de Wilhelm Pappenheim (20.000 ouvrages, ainsi que des archives substantielles de documents, manuscrits et papiers personnels de Ferdinand Lasalle). Il obtint également celle de Carl Grünberg, généreusement offerte, avec plus de 10.000 ouvrages rares, brochures, pamphlets et journaux du mouvement ouvrier. En 1921, il acheta la bibliothèque du philosophe néo-kantien Wilhelm Windelband. En 1925, ce fut au tour de la bibliothèque la plus complète consacrée au philosophe anarchiste Max Stirner, propriété du poète, romancier et historien écossais John Henry Mackay, avec ses 300 manuscrits et 1.200 livres uniques.

D’après un bilan daté du 1er janvier 1925, la bibliothèque de l’Institut possédait 15.628 volumes rares, ainsi que de nombreux manuscrits de Marx et Engels et une myriade d’autres documents historiques extrêmement importants sur les membres de la Ie Internationale, le saint-simonisme, le fouriérisme, sur Babeuf, Blanqui et le mouvement ouvrier révolutionnaire et réformiste européen (dont une collection d’un journal ouvrier édité par Lassalle dans sa jeunesse).

Parmi les joyaux découverts par les équipes de Riazanov se trouvaient des journaux originaux auxquels Marx et Engels avaient collaboré, dont le « Vorwärts », publié par Marx à Paris en 1844, et la « Rheinische Zeitung » de 1842-1843. En 1930, la bibliothèque possédait 450.000 volumes au total, la majorité d’entre eux rares ou incunables. Le travail réalisé par Riazanov, ainsi qu’un tel soutien financier en période de guerre civile, d’encerclement international, de répression, de révoltes (Kronstadt, Makhno, Tambov) est incroyable et nous parle non seulement de son habileté mais aussi du soutien extraordinaire apporté à cette époque par les hautes sphères du gouvernement bolchevique à cette œuvre. Durant ces années, outre Lénine, Riazanov compta avec le soutien inconditionnel de Kamenev, Boukharine et de Kalinine.

Il lança rapidement son plan d’édition des d’œuvres complète de Marx et Engels (et même d’auteurs pré-marxistes) et recruta entre 1923 et 1925 des spécialistes en langues étrangères (Français, Anglais, Allemand) sans considération par rapport à leur passé d’avant la révolution de 1917. Il commença avec une extraordinaire énergie en 1924 la recherche et le sauvetage de tous les matériaux documentaires permettant d’élaborer l’édition du premier MEGA (« Marx-Engels Gesammtausgabe », Oeuvres Complètes de Marx-Engels). Son rêve était de réaliser une édition scientifique en russe et en allemand. En 1925, Riazanov signa une convention avec la direction du SPD et l’Institut für Sozialforschung pour constituer une société éditrice qui publierait régulièrement, en coordination avec l’IME de Moscou, des volumes d’études marxistes : l’« Archiv Marx-Engels », l’équivalent en allemand de sa version en russe.

Une œuvre inachevée

Comme on l’a vu, pendant quatre ou cinq ans, et par tous les pays d’Europe, les équipes de l’IME acquirent de nombreuses bibliothèques privées qui comprenaient des livres, des revues, des journaux et des collections rarissimes de tracts, brochures, proclamations et programmes qui, dans certains cas, remontaient aux origines du mouvement ouvrier moderne, du socialisme et de l’anarchisme. Mais il s’agissait tout particulière d’acquérir les premières éditions originales existantes des œuvres de Marx et d’Engels. Ainsi, ensemble avec les archives héritées du vieux POSDR et des « narodniki » (populistes), on constitua dans l’Institut un stock d’information unique en son genre dans le monde sur Marx et Engels et leur époque afin de réaliser la monumentale édition complète élaborée par Riazanov.

Il était prévu que cette œuvre compterait 42 volumes in-octavo (22,5 cm.), répartis en quatre sections : I) Œuvres philosophiques, économiques, historiques et politiques, à l’exception de « Das Kapital » (17 volumes) ; II) « Das Kapital », suivi d’un plan complètement nouveau avec tous les brouillons et manuscrits inédits liés à cette oeuvre (13 volumes) ; III) Toute la correspondance de Marx et Engels reproduite in extenso et littéralement (10 volumes) ; IV) Un indice général (2 volumes).

En 1921, l’exécuteur testamentaire de l’héritage littéraire de Marx et Engels (y compris leurs bibliothèques personnelles) était toujours le SPD et il fut donc, naturellement, le principal fournisseur de l’Institut. Il ouvrit ses archives aux équipes de Riazanov, les autorisant à réaliser sans aucune restriction des photocopies, permettant ainsi dans les faits un transfert virtuel, vers Mocou, de l’ensemble de ses précieux manuscrits. Les mêmes facilitées furent accordées par d’autres institutions, fondations, archives personnelles et bibliothèques publiques : le British Museum, la New York Library, la bibliothèque de l’ancien Etat de Prusse, les archives historiques de Cologne, etc. ; permettant de rassembler toutes les lettres, articles et manuscrits de et sur Engels et Marx, ensemble avec des documents sur l’histoire du mouvement ouvrier et populaire européen. Même des adversaires mortels du bolchevisme, comme le leader du révisionnisme, Edouard Bernstein, dans les mains duquel Engels avait déposé d’importants manuscrits (il possédait ainsi, entre autres choses, les manuscrits de la « Deutsche Ideologie » de 1845-1846), renonça à un projet personnel d’édition et offrit ce matériel inédit à l’IME.

Dans une brochure publiée en 1929, le « Katalog Izdanij », Riazanov rendait compte de la manière dont l’ancien projet de « Musée du Marxisme » s’était transformé en un véritable laboratoire pour chercheurs, universitaires, cadres et militants en général. Il soulignait également l’importance décisive de l’institution pour amplifier et divulguer la pensée authentique de Marx et Engels en Russie et en Allemagne.

Parallèlement s’initia une vaste politique de publications accessoires accompagnant le projet « MEGA ». Avec deux publications de base : l’une, annuelle, l’ « Archiv K. Marksa I F. Engel’sa », et la revue semestrielle « Letopisi Marksizma » (Annales du Marxisme) dont treize numéros parurent entre 1926 et 1930. De nombreux articles de cette revue furent publiés en allemand dans la revue « Unter dem Banner des Marxismus » (Sous la Bannière du Marxisme), qui fut lancée en 1925.

« L’Archiv » quant à elle a connu deux cycles, marqués par la défaite de la révolution allemande et la purge de Riazanov. La première étape a duré de 1924 à 1930 pendant laquelle 5 numéros furent publiés en russe, avec comme éditeur « D. B. Rjazanov ». La seconde étape commença en 1933 avec le n°7 et avec comme nouvel éditeur « V. Adoratskij ». La continuité dans la numérotation des numéros 6, 7 et 8 fut maintenue mais les volumes suivant furent numérotés comme une nouvelle série. Le dernier numéro, le n°18, fut publié en 1982. Alors que Riazanov avait publié ces volumes à un rythme annuel, le stalinisme a espacé de 10 années chaque publication. Indubitablement, cette entreprise éditoriale entrait politiquement en conflit idéologique contre le révisionnisme, la vulgarisation et la banalisation de Marx.

L’effort éditorial ne s’arrêta pas là. Riazanov avait élaboré le plan d’une « Bibliothèque du Matérialisme  », avec des éditions critiques de Holbach, Hobbes, Diderot, La Mettrie, etc. ; les oeuvres complètes de figures clés du mouvement socialiste mondial, comme G.V. Plekhanov (la père du marxisme russe et leader du menchevisme), Karl Kautsky (21 volumes in-octavo du « renégat » !), Antonio Labriola, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg ou encore Paul Lafargue. Il lança en outre une « Bibliothèque marxiste » comprenant des éditions annotées des classiques du marxisme et parmi eux une version commentée par les soins de Riazanov du « Manifeste Communiste », et enfin une « Bibliothèque des Classiques de l’Economie Politique », avec des ouvrages d’Adam Smith, Ricardo, Quesnay... Et bien entendu des éditions critiques de Hegel et Feuerbach.

Un autre objectif de Riazanov était de publier une vaste biographie intellectuelle définitive sur Marx. Mais, tout comme Engels, il ne pu jamais achever ce travail. Ses deux plus grandes œuvres des années 1920 tendaient pourtant vers ce but : une analyse populaire sur la vie et la pensée de Marx et Engels (1923), basée sur des cours donnés à l’Académie Socialiste, et une collection d’essais en deux tomes, « Ocherki po istorii Marksizma  » (1923), reprenant ses écrits d’avant octobre 1917. Riazanov n’était pas un penseur novateur, ni un créateur d’avant-garde : dans ces œuvres, il expose Marx dans ses propres textes, les documents parlant d’eux-mêmes. Son rapport avec les « Nachlass » de Marx et Engels peut être qualifié de « piété positiviste » : le document est l’élément essentiel dans la recherche historique.

En 1927, il reçut le « Prix Lénine ». En 1928, il fut le premier communiste élu à l’Académie des Sciences. En 1930 Riazanov atteignit le zénith de sa carrière. Il était internationalement reconnu et sa position dans l’URSS déjà stalinienne était apparemment sûre. En dix ans, il avait élevé l’Institut au rang de centre mondial d’études sur Marx et sur l’histoire sociale européenne. C’était la Mecque des chercheurs du monde entier : c’est là qu’arriva en 1929 un jeune et brillant philosophe nord américain, Sydney Hook, pour travailler dans sa bibliothèque. L’Institut recevait la visite de personnalités comme Kautsky, Clara Zetkin, Béla Kun, Emile Vandervelde, Albert Thomas, Charles Rappoport, Henri Barbusse, Maxime Gorky. Il comptait sur des collaborateurs internationaux, comme Georg Lúkacs (dont la lecture des « Manuscrits de 1844 » encore inédits à l’époque fut décisive pour son évolution) ; Friedrich Pollock (de l’« Ecole de Francfort »), etc. Riazanov s’était fait construire une petite résidence annexe au palais. On pouvait le voir dans le jardin, enlevant la neige, aidant le personnel de nettoyage ou surveillant l’application de la stricte interdiction de fumer dans les locaux de l’Institut.

Victor Serge, révolutionnaire anarcho-communiste qui vécut en URSS, nous a laissé un portrait vivant de Riazanov dans ses « Mémoires d’un révolutionnaire » : « Un des fondateurs du mouvement ouvrier russe, Riazanov, atteignait, avec la soixantaine, le sommet d’une destinée qui pouvait paraître une exceptionnelle réussite en des temps aussi cruels. Il avait consacré une grande partie de sa vie à la plus scrupuleuse étude de la biographie et des textes de Marx – et la révolution le comblait ; dans le parti, son indépendance d’esprit était respectée. Seul, il avait sans cesse élevé la voix contre la peine de mort, pendant la terreur même, sans cesse réclamée la stricte limitation des droits de la Tchéka puis du Guépéou. Les hérétiques de toutes sortes, socialistes mencheviks ou opposants de gauche ou de droite, trouvaient paix et travail dans son Institut, pourvu qu’ils eussent l’amour de la connaissance. Il restait l’homme qui avait dit en pleine conférence ; « Je ne suis pas de ces vieux bolcheviks que pendant vingt ans Lénine traita de vieux imbéciles… ». Je l’avais rencontré plusieurs fois : corpulent, les traits forts, barbe et moustaches drues et blanches, regard attentif, front olympien, tempérament orageux, parole ironique… On arrêtait naturellement souvent ses collaborateurs hérétiques et il les défendait avec circonspection. Il avait ses entrées partout, les dirigeants redoutaient un peu son franc parler. »

Un peu ? En 1927, Staline visita l’IME et en voyant les portraits de Marx, Engels et Lénine, il demanda à Riazanov : « Où est le mien ? ». Riazanov répondit : « Marx et Engels sont mes maîtres, Lénine fut mon camarade. Mais toi, qu’es-tu pour moi ? ». En 1929, lors d’une conférence du parti, il affirma : « Le Politbureau n’a plus besoin d’aucun marxiste ». Il refusa de participer aux éloges obséquieux et au culte de la personnalité à l’occasion du cinquantième anniversaire du secrétaire général Staline. Il choisissait ses collaborateurs pour leurs capacités : alors que Trotsky était exilé à Alma-Ata, il le contacta pour travailler à l’édition critique de l’œuvre de Marx « Herr Vogt »

Les 10 et 11 mars 1930, son soixantième anniversaire fut célébré comme un événement national et la presse soviétique lui rendit un hommage appuyé. Un livre de jubilée fut édité, intitulé « Au Poste de Combat », où Boukharine, Kalinine, Rykov et d’autres figures de la Nomenklatura écrivirent en son honneur. Dans un communiqué officiel du Comité central du parti, signé par Staline lui-même, on lui annonça un avenir prometteur en tant que loyal serviteur du parti et on le glorifia en tant « qu’infatigable combattant pour le triomphe des idées des grands maîtres du prolétariat international : Marx, Engels et Lénine ». Comme le disait Bardamu-Céline : « Quand les grands de ce monde commencent à vous aimer, c’est parce qu’ils vont faire de vous de la chair à canon… C’est le signe infaillible. »

En moins d’un an, Riazanov fut arrêté, jeté en prison puis exilé et expulsé non seulement de l’Institut mais aussi du Parti communiste. Le 15 février 1931, la GPU (la police politique) l’arrêta sous la fausse accusation de recevoir des paquets de l’étranger d’un prétendu « Centre international menchevique ». On le forca à s’exiler dans une petite localité proche de Saratov, sur la Volga.

Seulement onze volumes (sur un total de quarante deux projetés) étaient alors parus et sept étaient en préparation (parmi eux les fameux et encore inédits « Grundrisse »). Certains furent terminés par son successeur, l’apparatchik Victor Adoratskii (qui sera à son tour « purgé » en 1940), qui publia six autres volumes des MEGA préparés par l’équipe de Riazanov entre 1931 et 1935. En 1936, l’activité éditoriale des œuvres complètes de Marx fut entièrement stoppée. La dernière lueur fut, en 1940, la publication séparée (exclusivement en russe) et en deux volumes des manuscrits de Marx de 1857-1858, les « Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie ». La répression stalinienne fut complète : expulsion, prison et exécution des collaborateurs de Riazanov, suspension totale du plan éditorial, mise au pilon des épreuves déjà imprimées ; disparition de bibliothèques publiques russes et étrangères ; épuration des œuvres de Marx et Engels dans les éditions « populaires » allégée de toute érudition. Peu à peu, Staline substitua à l’entreprise éditoriale des MEGA une série de publications isolées, disséminées, sans plan d’ensemble ni critères philologiques et doxographiques.

Une fin atroce

Riazanov vécut donc les dernières années de sa vie sur les bords de la Volga, condamné à la misère, à la faim et à la décadence psychique et physique. Toutes les bibliothèques du pays reçurent l’ordre de s’expurger de ses œuvres et de ses éditions de Marx. Il n’existait tout simplement plus. Il survivait à grand’peine en traduisant des petits textes pour l’université locale. Il partageait ses rations avec des dizaines d’affamés pendant la famille de 1932-1933 (quatre ans plus tard, cette générosité sera considérée comme une « perfide manœuvre antisoviétique »).

Le 11 juin 1937, le monde sursauta à l’annonce de l’élimination physique des principaux chefs de l’Armée rouge à l’occasion des premiers « procès de Moscou ». La chute des généraux rouges déclencha une explosion de terreur à l’échelle nationale, dirigée contre des cadres dirigeants à tous les niveaux et dans tous les domaines. Pour la première fois, Staline réprimait de grandes quantités de personnes qui n’avaient jamais été des opposants ouverts et qui s’étaient toujours alignées sur lui dans les conflits internes du parti. La nouvelle politique était de détruire tous les suspects passés, présents ou imaginaires par rapport au groupe dirigeant de Staline. Une terreur aveugle et massive : au cours de ces années, les « troïkas » (des tribunaux had hoc composés de trois personnes) dictèrent 688.000 sentences, dont une majorité de condamnations à mort.

Staline liquida toute la direction du parti à Saratov. Riazanov attendit son arrestation, qui survint le 22 juillet 1937. On retrouva plus tard dans les archives le compte rendu de son interrogatoire brutal mené par le NKVD (ex-GPU) de Yéjov : Riazanov refusa de jouer le rôle du repenti et n’entra pas dans le jeu de la délation. Il rejeta de manière répétée les accusations délirantes portées contre lui. Il n’était donc d’aucune utilité pour le rituel public des procès en sorcellerie voulu par la Nomenklatura. Le 19 janvier, le Procureur général de Saratov lui adressa un long réquisitoire de six pages, où, parmi d’autres accusations, on soulignait « l’extrême hostilité personnelle de Riazanov vis-à-vis du camarade Staline ». Le 21 janvier 1938, il fut jugé en secret. La session s’ouvrit à 19h45 et se clôtura à 20h00. Le Collège militaire de la Cour Suprême de l’URSS du district de Saratov le condamna à mort pour appartenance à une « organisation terroriste trotskyste » et pour « la diffusion d’inventions calomnieuses contre le parti et le pouvoir soviétique ». Il fut immédiatement exécuté. La tragédie humaine de la terreur stalinienne s’étendit à sa famille et à ses amis. Nous savons que Staline, Molotov et les autres membres du Politbureau approuvaient quotidiennement des listes de femmes (mères, épouses…) et d’enfants des « Ennemis du Peuple » qui devaient être réprimés. Le jour suivant son exécution, ses plus proches parents furent arrêtés.

Le lendemain, des agents du NKVD entrèrent dans sa modeste datcha pour accomplir la dernière partie de la sentence : la confiscation de ses biens personnels et la destruction de « l’inutile ». Ses livres furent chargés à l’arrière d’un camion. Les papiers et les notes de Riazanov, y compris tout ce qui se trouvait sur son bureau de travail, servirent à alimenter un feu. Parmi ces documents figurait un portrait du jeune Engels avec une dédicace de la fille de Marx, Laura. « C’est qui celui-là ? » demanda l’un des agents à la nièce de Riazanov. « C’est Engels » répondit-elle. « C’est qui Engels ? » répliqua l’agent en jetant le daguerréotype dans les flammes…

Extrait d’un texte publié dans « Marxismo Critico » (intertitres de la rédaction d’Avanti) :
http://marxismocritico.com/2012/09/05/david-riazanov-editor-de-marx-disidente-rojo/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

A lire :

- David Riazanov, « Marx et Engels », éditions Les Bons Caractères, Pantin, 2004 (réédition de « Karl Marx, homme penseur et révolutionnaire », Anthropos, Paris 1968).
- Quelques textes en ligne de David Riazanov en français : http://www.marxists.org/francais/riazanov/index.htm

Index biographique des noms cités :

Max Adler (1873-1937), sociologue marxiste autrichien, l’un des principaux représentants du courant dit « austro-marxiste » avec e.a. Otto Bauer et Karl Renner.
Otto Bauer (1882-1938) : théoricien et dirigeant de la social-démocratie autrichienne et de la IIe Internationale, auteur d’un ouvrage important sur la question nationale.
Henri Barbusse (1873-1935), écrivain français, célèbre pour son roman « Le Feu », compagnon de route du Parti communiste française après la Première guerre mondiale.
Adolf Braun (1862-1929), journaliste d’origine autrichienne et dirigeant de la social-démocratie allemande.
August Bebel (1840-1913) : un des principaux dirigeants de la social-démocratie allemande et de la IIe Internationale, où il s’opposa au courant « révisionniste » incarné Bernstein.
Edouard Bernstein (1850-1923), dirigeant de la social-démocratie allemande, leader et théoricien de sa tendance révisionniste et réformiste. Membre du Parti social-démocrate indépendant en 1917.
Nicolas Boukharine (1888-1938), membre de la tendance bolchevique depuis 1906 et l’un des principaux dirigeant et théoricien du PC russe et de l’Internationale communiste. Après la mort de Lénine, s’allia à Staline contre l’opposition de gauche. Tomba en disgrâce et exécuté en 1938.
Maxime Gorky (1896-1936), grand écrivain russe, d’abord proche des mencheviques, puis des bolcheviques.
Rudolf Hilferding (1877-1941), dirigeant de la social-démocratie allemande et de la IIe Internationale, théoricien de l’impérialisme. En 1917, un des chefs du Parti social-démocrate Indépendant.
Sydney Hook (1902-1989) philosophe américain, spécialisé dans la philosophie de l’histoire, de l’éducation et de l’éthique. Communiste puis social-démocrate de droite.
Lev Kamenev (1883-1936), membre du POSDR depuis 1901, président du Soviet de Moscou. Après la mort de Lénine, allié à Zinoviev et Staline contre Trotsky avant de s’allier avec ce dernier. Exécuté en 1936.
Mikaïl Kalinine (1875-1946), membre du parti bolchevique, président de l’exécutif des soviets (« chef » de l’Etat soviétique).
Karl Kautsky (1845-1938), principal théoricien et dirigeant centriste de la social-démocratie allemande et de la IIe Internationale.
Béla Kun (1885-1937), devenu bolchevique alors qu’il était prisonnier de guerre en Russie, chef de la République hongroise des conseils de 1919, puis dirigeant de l’Internationale communiste, fidèle de Staline, exécuté en 1937.
Antonio Labriola (1843-1904), ami personnel de Friedrich Engels, il fut l’un des principaux diffuseurs du marxisme en Italie, en particulier avec ses « Essais sur la conception matérialiste de l’histoire » (éditions Vrin, Paris, 2011).
Paul Lafargue (1842-1911), dirigeant de la social-démocratie française né et gendre de Karl Marx. Auteur du célèbre pamphlet : « « Le Droit à la paresse ».
Ferdinand Lassalle (1825-1864), pionnier du socialisme et du mouvement ouvrier allemand, allié puis rival de Marx et Engels.
Rosa Luxemburg (1871-1919), d’origine polonaise, théoricienne de la gauche révolutionnaire de la social-démocratie allemande et du courant spartakiste, fondatrice du PC allemand, assassinée par les forces contre-révolutionnaire après la révolution de novembre 1918.
Nestor Makhno (1888-1934), dirigeant anarchiste, leader de l’insurrection et de l’armée paysannes libertaires d’Ukraine.
Franz Mehring (1846-1919) historien et théoricien de l’aile gauche de la social-démocratie allemande, compagnon de lutte de Rosa Luxemburg, participa à la fondation du Parti communiste allemand.
Boris Nikolaïevski (1887-1966) : Historien et militant social-démocrate (plus tard menchévik) ; auteur de « La Vie de Karl Marx : l’homme et le lutteur » (Editions de la Table Ronde, Paris, 1997).
Charles Rapoport (1865-1941), militant du Parti communiste français, d’origine russie, quitta le PCF pendant les procès de Moscou.
Karl Renner (1870-1950), théoricien et dirigeant social-démocrate autrichien, Chancelier en 1919-1920 et président de la République autrichienne de 1931 à 1933.
Max Stirner (1806-1856), philosophe allemand appartenant aux courant des « Jeunes hégéliens », considéré comme un des précurseurs de l’anarchisme individualiste, bien qu’il ait lui-même toujours refusé le qualificatif d’anarchiste.
Albert Thomas (1878-1932), dirigeant de la social-démocratie française, ministre de l’Armement du gouvernement d’ « Union sacrée » en 1917.
Emile Vandervelde (1866-1938), principal dirigeant du Parti Ouvrier Belge, dirigeant de la IIe Internationale, ministre du gouvernement belge pendant la Première guerre mondiale.
Clara Zetkin (1857-1933), secrétaire féminine de la IIe Internationale, dirigeante de la tendance spartakiste, amie de Rosa Luxembourg, puis membre de la direction du Parti communiste allemand.