Culture et révolution (III). La propagande du prolétariat, c’est la vérité

Marcel Martinet 15 décembre 2013

« Traiter le prolétariat comme un moyen qu’on manœuvre suppose à quelque degré qu’on le méprise – ce prolétariat qu’on veut sauver, oui, mais sans qu’il ait à se mêler de la manière dont il devra être sauvé. » . Pour Marcel Martinet, la culture « prolétarienne » doit se construire non pas à partir de dogmes édictés par un quelconque parti, ni par des « chefs éclairés » ; elle doit s’inscrire dans le même principe fondamental résumé par Marx : « l’émancipation du prolétariat sera l’œuvre du prolétariat lui-même ». Et dans ce combat culturel, la vérité est la clé de son émancipation. Écrivain, poète et militant révolutionnaire français, Marcel Martinet (1887-1944) a collaboré aux journaux « La Vie ouvrière » et « L’École de la fédération » pendant la Première Guerre mondiale. Premier directeur littéraire du journal « L’Humanité » (1921-1923), il quitta le PCF en voie de stalinisation en 1924 et participa aux combats du petit noyau de militants syndicalistes groupés avec Pierre Monatte autour de la revue « La Révolution prolétarienne ». Nous reproduisons ci dessous un extrait de son recueil de textes sur la culture prolétarienne. (Avanti4.be)

Nous restons encore quelques uns qui n’avons pas perdu l’habitude de penser que le mensonge est toujours contre-révolutionnaire.

Les humiliés et offensés de la vie sociale, les dépouillés à la naissance, les prolétaires, n’ont jamais su assez, ne savent jamais assez, ne sauront jamais trop que la vérité – mais non une demi-vérité, non une vérité d’occasion, soit disant arrangée à la mesure d’un instant du combat – que la vérité totale, sans limites aucunes dans nul domaine de la chair ou de l’esprit, sans atténuations aucunes ni accommodements d’aucun sorte, que la vérité est leur arme la plus sûre, la plus forte pour la défense et pour l’attaque, l’arme éclatante devant quoi rien ne prévaut ni ne prévaudra jamais.

Aux prolétaires, seule la vérité totale donnera jamais la connaissance profonde de leur condition et, selon le grand mot de Pelloutier, la science de leur malheur ; elle seule les sauve du découragement et du désespoir, elle seule leur donne la confiance raisonnée, la confiance invincible. Leurs maîtres, si elle est vraiment la vérité totale, dans son éclat simple et nu, reculeront toujours devant ce spectre de leurs injustes privilèges ; troublés et affaiblis par la constatation de leur mauvaise conscience, ils sentent glisser de leurs mains ce qu’ils considéraient comme leurs droits légitimes, ils perdent confiance dans la durée de leur pouvoir, ils se savent déjà destinés à la défaite.

Je n’ignore pas qu’en prêtant de tels sentiments aux privilégiés sociaux je fais figure de rêveur devant la rigidité dogmatique des « purs », que je peux paraître me détourner de la réalité pour lui préférer d’agréables illusions. Des illusions pourtant, je pense n’en avoir jamais eu beaucoup quant à la contrainte qui, cernant les privilégiés en tant que classe, les rabats presque immanquablement sur la défense de leurs privilèges. C’est là une part de la réalité, une part essentielle. Mais ce que je dis du sentiment des individus en face de l’ensemble du fait social, du fait humain, cela aussi, loin d’être utopie, cela aussi est déjà la vérité sur les hommes et sur les rapports entre les hommes.

Dans ce domaine de la culture, pour la conquête de la culture par le prolétariat, pour le salut de la culture humaine par la révolution prolétarienne, c’est le devoir du prolétariat révolutionnaire de faire usage de toutes ses armes, et le sentiment individuel d’inquiétude et de défection du privilégié mis en face de la vérité totale est l’une de ces armes. Je n’ ignore pas qu’il est plus commode d’affirmer que les maîtres, capitalistes, bourgeois, sont et demeurent entièrement et insolemment sûres de la légitimité et de l’éternité de leur domination. Et il est vrai qu’ils gardent cette certitude et cette sécurité tant qu’ils ne rencontrent devant eux qu’une demi-vérité, une vérité arrangée et prétendue habile, une vérité opportuniste et politicienne. Mais prétendre qu’en face de la vérité totale ils gardent et garderont toujours leur certitude paisible, (…) Que le prolétariat dresse toute sa vérité sans l’affubler de déguisements et d’oripeaux, il n’en effrayera que plus surement la classe ennemie.

Les maîtres, les riches, ont besoin, pour se défendre et pour se maintenir, de mentir à ceux qu’ils tiennent dépouillés et de se mentir à eux-mêmes pour ne pas ruiner leur foi dans leur propre cause, pour ne pas détruire eux-mêmes leur force. Tactiquement, ils ont raison de mentir. C’est une loi constamment évidente, et dans les moindres détails, tout au long de l’histoire humaine. Elle se double de la loi corrélative que les dépouillés, que les pauvres ont besoin de la vérité et qu’ils trahissent leur cause toutes les fois qu’ils mentent. La propagande du prolétariat, c’est la vérité.

Mais sans culture, si élémentaire ou si étendue qu’on imagine la culture, quel moyen de connaitre, de préserver et de répandre la vérité ? C’est en ce sens que la culture est pour nous propagande, que la propagande ne peut se passer d’une culture vrai, loyale.

Une propagande qui récite et qui fait réciter, sans appel à l’expérience, au contrôle critique et à l’initiative des intéressés, un catéchisme sommaire et truqué, d’une intransigeante rigidité de dogme et dont en fait on change les articles de semaine en semaine, comme au jeu de bonneteau, selon les convenances opportunistes d’une politique de secret, selon les promotions et les limogeages qui se trafiquent dans l’ombre des états-majors, un catéchisme imposé du dehors au prolétariat par des hommes qui se croient des chefs, une telle propagande, si excellentes que puissent être les intentions finales des nouveau maîtres qui l’édictent, une telle propagande est une trahison, trahison de l’homme et immédiatement trahison du prolétariat. Car elle abîme l’homme, elle méprise et elle détruit ce qui, dans l’animal humain, est l’homme, et qui est toute la justification de notre exigence révolutionnaire. Et, quant au prolétariat, elle le trahit dans la bataille en lui fournissant des armes de cartons, elle le trahit dans son être même, car traiter le prolétariat comme un moyen qu’on manœuvre suppose à quelque degré qu’on le méprise – ce prolétariat qu’on veut sauver, oui, mais sans qu’il ait à se mêler de la manière dont il devra être sauvé.

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes

Ce n’est pas notre façon. Le mépris des masses par les « chefs », toute l’histoire du mouvement ouvrier nous enseigne ce qu’il fait des masses et ce qu’il fait des chefs, et à quel désastre il conduit. La trahison des internationales ouvrières en 1914, avec tout ce qui s’en est suivi et qui n’a pas fini de s’ensuivre, n’est dans un sens qu’un chapitre de ce mépris.

Ce n’est pas notre façon. Le problème de la culture n’est qu’un aspect de tout le problème révolutionnaire ouvrier, et les grandes règles qui commandent l’ensemble le commandent impérieusement lui aussi. Et d’abord la règle majeure : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Nous ne répétons pas cette phrase du bout des lèvres comme une formule rituelle qu’on marmonne d’autant plus dévotieusement qu’on est résolu à ne l’appliquer jamais ; elle est plus que la règle, elle est la substance même de notre pensée. Nous ne la répétons pas non plus comme la première parole magique de ce qui serait déjà un catéchisme et un formulaire d’incantations. Personne, ni prophète, ni saint, ni héros, ni génie – « Ni dieu, ni césar, ni tribun » -, ne peut se substituer, ne se substituera jamais valablement, utilement, pour le prolétariat, à la volonté, à la décision réfléchie, à l’initiative du prolétariat. Des aides, des alliés, possible – et j’ai dit que nous nous refusions à écarter de principe les concours, au moins momentanés, passifs ou actifs, de bourgeois généreusement traitres à leur classe -, mais nul classe ne s’est jamais sauvée que par sa propre force et par son propre effort. Ce n’est pas là une affirmation de croyant, c’est la constatation de l’expérience et de la raison.

Ordonner à Lazare de se lever de son tombeau ne nous a jamais paru très sûr pour Lazare. Et si par miracle Lazare se lève en effet, tant pis peut-être pour Lazare, et tant pis pour celui qui aura donné l’ordre. L’action par ordre et sans volonté propre, même le salut par ordre nous semble d’une efficacité douteuse mais d’un risque certain pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit l’ordre.

(…) On répond que les défaites des masses viennent de ce que les chefs manquent des qualités qui font les chefs, qu’ils n’ont pas assez de clairvoyance, de culture (on convient qu’aux chefs, il faut une culture, au moins politique), d’abnégation, de prudence, d’audace, et qu’il suffira donc de remplacer les chefs insuffisant par des bons chefs pour que tout aille bien. Mais qui désignera les nouveaux chefs, sinon d’autres chefs, sinon les anciens chefs eux-mêmes ? Et alors, que peut-il y avoir de changé ?

Si nous essayons d’ouvrir les yeux sur les réalités, et de dissiper les dangereuses illusions qui nous déplaisent, ce n’est pas pour leur substituer d’autres visions qui nous flattent. Nous voulons bien passer pour bêtes, mais pour les bêtes que nous sommes et non pour d’autres. Nous n’avons pas la confiance ingénue des vieux anarchistes dans l’organisation spontanée des masses, nécessairement, magiquement lucides, parfaites d’instinct et promises à la victoire. Nous croyons juste le contraire puisque nous croyons à la nécessité de la culture, à la nécessité de l’organisation, à la nécessité de la culture pour l’organisation.

Et il est vrai que cela implique une sorte d’enseignement mutuel où ceux qui savent plus, qui savent mieux, devront – dans ceux qui savent – soutenir et guider les autres, lesquels à l’occasion leur rendront la pareil. Mais cette entraide mutuelle n’implique nullement l’existence d’états-majors autonomes, tels que nous les voyons fonctionner et sévir. Elle implique leur suppression et la transformation radicale de l’idée même de chef. (…)

Confiance en la classe ouvrière

Nous cherchons les routes de continuité et d’expansion de la culture vers l’avenir et le destin des hommes, nous cherchons la place immédiate et la légitimation de la culture dans la tâche d’émancipation révolutionnaire du prolétariat. Nous ne craignons pas, nous jugeons obligatoire d’opposer la culture à un aventurisme pseudo-marxiste. Est-ce pour l’installer dans la fausse sagesse paresseuse d’autres pseudo-marxistes pour qui la dialectique matérialiste et la prétendue fatalité de l’histoire servent de prétextes commodes à une résignation passive, au laisser-faire universel et à un hypocrite et néfaste désarmement du prolétariat ? Tout au contraire.

Nous cherchons à voir et à éclairer toutes les difficultés, en tout temps, de l’œuvre à accomplir. Ce n’est pas pour qu’on se croise les bras devant elle. Plus l’œuvre est difficile et vaste, et plus il y a de travail pour tout le monde et plus il est nécessaire que tous – tous les hommes de bonne volonté et de désintéressement -, que tous, et quelques soient les exigences grandes ou misérables de l’époque, se collent à la besogne du moment, à la place que leur assigne et leur capacité et les circonstances, non en chef, mais en compagnon qui apporte du dedans, leur contribution à l’œuvre commune. C’est cela, la culture, c’est la culture même.(…)

La situation actuelle du mouvement ouvrier n’est pas pleine de promesses immédiates, il s’en faut. Elle est, et pas seulement en France, partout plus ou moins dans le monde, lamentable et angoissante. Piètre révolutionnaire, qui n’ose pas voir le fait comme il est, et le dire. Et le voir et le dire sans désespoir aucun, péripétie d’une dure bataille, mais non péripétie dernière ! Voir et dire ce qui est, avec la certitude raisonnée, absolue, non même ou non seulement que la victoire est au bout, mais qu’en tout temps, il y a quelque chose à faire, quelque chose de nécessaire, quelque chose de possible, quelque chose de certainement utile.

Certitude qui suppose, je le sais, une immense confiance dans la capacité et dans les destinés de la classe ouvrière. C’est vrai, j’ai cette confiance. Si je la ramène, intacte, d’à travers tous nos désastres et toutes nos fautes, et d’à travers ma vie, c’est peut-être aussi qu’elle était fondée sur quelque chose de solide et qui pour d’autres que pour moi, peut créer du solide.

Extrait de Marcel Martinet, « Culture prolétarienne », éditions Maspero, Paris 1976. Réédité en 2004 aux éditions Agone. Retranscription pour Avanti4.be