Comment adapter les moyens révolutionnaires aux buts de la révolution ? Réflexions à partir de l’expérience de la Commune de Paris (1871)

Heinz-Gerhard Haupt, Karin Hausen 27 octobre 2013

Georges Haupt fut aussi un historien de la Commune. Il a notamment mis l’accent sur la résonance internationale de ce soulèvement populaire et révolutionnaire dont il analysait l’importance symbolique et exemplaire [1]. Bien que ce problème, soulevé par lui, soit loin d’être résolu et qu’il nécessite encore des recherches appropriées, il est aussi intéressant d’analyser de plus près les pratiques de la Commune.

Nous sommes partis de l’expérience historique suivante : les buts de la révolution ne légitiment nullement l’emploi de tous les moyens. Le rapport entre les moyens et les buts révolutionnaires s’est avéré au cours de l’évolution historique fort compliqué. Car les moyens et formes d’action choisis par les révolutionnaires peuvent non seulement discréditer, mais aussi éloigner les buts qu’ils veulent atteindre. La Révolution d’Octobre nous apprend comment les formes d’action et d’organisation choisies ont façonné la société post-révolutionnaire et figurent parmi les facteurs rendant difficile l’évolution vers le socialisme [2]. Si l’on cherche une formule brève, on pourrait dire que les moyens employés pour conquérir le pouvoir étaient plus aptes à installer un parti au pouvoir qu’à accorder à la classe ouvrière la domination dans l’Etat.

La dialectique des buts et des moyens

L’histoire de la Commune montre clairement pour sa part que certains buts sont incompatibles avec certains moyens. Si son but avait été de conserver à tout prix le pouvoir conquis, la marche sur Versailles, l’expropriation de la Banque de France, l’organisation de la « nation en armes », bref une sorte de « socialisme de guerre », telle aurait dû être la politique adoptée. Toute une littérature inspirée de la Realpolitik a formulé ces reproches [3]. Etant donné la présence des troupes prussiennes, l’échec des communes de province et l’apathie quasi générale du reste du pays, il est peu probable que même ces mesures énergiques auraient amélioré les chances de succès de la Commune.

En tout cas celle-ci, se définissant comme une « dictature de l’exemple », n’était pas prête à sacrifier l’amélioration concrète de la vie à la défense de la ville. Elle essayait plutôt de convaincre, par des mesures précises, notamment sociales, la population parisienne que les buts de la Commune étaient justes. Si l’on juge les actions de la Commune sous l’angle de la défense contre les troupes versaillaises elles apparaissent comme suicidaires. Mais si on les interprète dans une perspective socialiste, elles anticipent des évolutions futures et prennent figure d’une utopie concrète.

Les communards étaient bien conscients du rapport étroit existant entre les buts et les moyens de la révolution. Il est donc tentant d’analyser ce problème, crucial pour chaque révolution, en partant de l’exemple de la Commune et en posant les questions suivantes : comment concilier les moyens, qui sont souvent dictés par l’adversaire ou les contraintes du moment, avec le but d’une société démocratique ou socialiste ? Ce problème se posait à la Commune, surtout en ce qui concerne la violence et les réactions à la violence que les Versaillais employaient pour écraser la ville insurgée. Comment concilier les principes organisateurs de la Commune, l’appel à l’initiative et au sens civique, avec les nécessités d’un gouvernement effectif ? La contradiction entre différentes formes d’organisation était certes particulièrement vive dans le secteur militaire, mais elle touchait aussi l’administration civile de la ville.

Bien que la politique du gouvernement versaillais n’ait guère été analysée à fond — l’étude systématique des contre-révolutions reste à faire —, les réactions de Versailles au compromis proposé par le « tiers-parti » et les mesures contre-révolutionnaires laissaient entrevoir un plan qui visait à écraser l’insurrection [4]. Dès sa déclaration du 17 mars, le gouvernement de Thiers avait vivement critiqué l’autonomie des membres de la Garde nationale qui avaient pris leur distance par rapport à leur commandant en chef, et il avait incité tous les bons citoyens à se séparer de ces trublions. Il laissait prévoir qu’après cette sommation l’emploi de la violence deviendrait légitime [5]. La ligne suivie après le 18 mars correspondit à la menace formulée. Le gouvernement versaillais ne renonça à aucun moyen : il prenait des otages, traitait comme déserteurs les soldats qui s’étaient rangés du côté de la Commune, maltraitait ou tuait des prisonniers.

A ces pratiques détestables la Commune réagit d’abord avec beaucoup de calme. C’est seulement le 4 avril, après l’échec de sa contre-attaque, et l’exécution par les Versaillais, entre autres prisonniers, du général Duval, que le Conseil de la Commune se décida à des représailles. Le décret sur les otages, daté du 5 avril, prévoyait que si Versailles tuait des prisonniers de guerre, la Commune de son côté en tuerait trois fois autant. Un jury déciderait quels prisonniers versaillais devaient rester emprisonnés ou devaient être considérés comme otages. Un jour plus tard le Conseil de la Commune formula même la menace de répondre à chaque acte terroriste en se conformant à la maxime « Oeil pour oeil, dent pour dent » [6].

Le refus de la Terreur

En réalité, il réagit tout autrement. Malgré le désir, exprimé aussi bien par certains membres du Conseil que par certains clubs, de sauver la Commune en recourant aux moyens connus de la Terreur [7], le Conseil de la Commune n’employa que rarement et prudemment des moyens violents. Lorsque Blanchet proposa, le 3 avril, d’emprisonner les femmes des policiers et espions versaillais, le Conseil exprima son opposition à cette proposition en la faisant traîner. Six jours plus tard il rejetait une autre proposition de Blanchet, qui avait suggéré d’appliquer aux otages versaillais le traitement que devaient subir les communards prisonniers de Versailles [8].

Même lorsque, le 26 avril, le Conseil fut informé que les troupes de Versailles avaient fusillé quatre soldats de la Garde nationale qui s’étaient rendus, la majorité refusa d’appliquer le décret des otages et de faire fusiller douze prisonniers. Contre les blanquistes qui appelaient à fusiller sur-le-champ Mgr Darboy ainsi que douze gendarmes emprisonnés, le Conseil décida de créer une commission d’enquête et donc de gagner du temps et de décider dans une atmosphère plus calme. Cette réaction fut explicitée par Ostyn qui en donna les motifs suivants : « En admettant un seul instant la possibilité que nous succombions, la Commune devra vivre quand même par ses actes, et, pour cela, il faut qu’elle fasse plus grand et mieux que ses adversaires ; il faut que son œuvre soit conçue dans un sentiment plus général, plus humanitaire, que celui de ses ennemis » [9].

La Commune s’est en somme refusée à employer les mêmes moyens que les Versaillais. Elle disait, dans une déclaration du 7 avril : « La violence de nos ennemis prouve leur faiblesse. Ils assassinent ; les républicains combattent : la République vaincra ! » [10]. Si l’on met à part la journée turbulente du 18 mars pendant laquelle il n’était pas possible de sauver les généraux Lecomte et Thomas de la fureur de leurs troupes [11], l’attitude du Gouvernement provisoire, du Comité central de la Garde nationale et du Conseil de la Commune fut donc caractérisée par le fait qu’ils n’employèrent qu’avec beaucoup de précautions des moyens violents. Ils refusèrent, avec clairvoyance et grandeur, les moyens employés sans scrupules par les gouvernements bourgeois. Une seule exception, la Semaine sanglante. Lorsque les troupes de Versailles, en conquérant Paris, entreprirent de tuer, de piller et d’incendier, certains communards réagirent en effet de la même façon, en exécutant des otages et en mettant le feu à des bâtiments publics.

Ces formes de violence peu contrôlées étaient dues à la situation et différaient de la violence symbolique maintes fois employée pendant les semaines précédentes. Détruire la guillotine par exemple, c’était en effet tourner le dos à l’emploi de la violence et à la Terreur. Faire tomber la colonne de la place Vendôme signifiait dire adieu à la barbarie, à la fausse gloire et à la force brutale [12]. Enfin la destruction de la maison de Thiers exprimait la colère contre le gouvernement de Versailles [13]. La Commune ne faisait pas seulement un emploi de la violence autre que le gouvernement de Versailles, elle employait aussi une autre sorte de violence.

La question militaire

L’attitude de la Commune fut moins claire lorsqu’elle affronta le problème de l’efficacité. Dès le début, d’un côté elle favorisa un apprentissage souvent chaotique de formes et de méthodes démocratiques, et, de l’autre, elle dut mettre en place une administration efficace. C’est surtout dans le secteur de la défense que ces deux objectifs entraient en contradiction.

Si l’on suit l’analyse de Decouflé [14], il faut souligner que la Garde nationale utilisa souvent son self government pour ne pas obéir, profita de son autonomie institutionnelle pour dépasser les limites fixées par la loi et interpréta les nécessités de la défense en proclamant la primauté du secteur militaire. Cette définition de son rôle aboutit à des situations désastreuses : le service était souvent mal fait, le nombre de soldats enrôlés était fantaisiste, la Garde nationale commettait des fautes de stratégie graves en luttant contre les Versaillais, pendant que certains gardes nationaux confisquaient des biens sans autorisation, voire emprisonnaient certaines personnes.

Pour remédier à cette situation, il y avait, selon la formule de Louise Michel, deux possibilités : la méthode Rossel, c’est-à-dire le rétablissement de la discipline traditionnelle, ou la méthode Delescluze, c’est-à-dire l’appel à l’initiative et à la créativité de la population [15]. Rossel, déjà officier au temps de Napoléon III, arriva à Paris pour soutenir la Commune, le 20 mars. Il occupa différents postes : d’abord chef de la Légion du XVIIe arrondissement, il devint à partir d’avril chef de l’Etat-major de Cluseret ; à partir de la mi-avril il présida la Cour martiale, et enfin, du 1er au 9 mai, il fut délégué à la guerre. Confronté avec une situation militaire qui se dégradait et avec l’indiscipline de la Garde nationale, il essaya de rétablir le principe de la subordination.

Ses plans visaient à restaurer une juridiction militaire sévère, à centraliser le commandement des troupes sur la rive gauche de la Seine, à établir en ville un système de défense, à contrôler et coordonner les différentes parties de l’armée. En bref, sa thérapie c’était la concentration et la surveillance. Malgré son dévouement personnel, il ne réussit pas à faire accepter son plan et rencontra souvent plus de critiques que d’appui de la part des révolutionnaires « purs » qui, cependant, avaient besoin de lui [16].

On peut illustrer cet état de choses en prenant l’exemple de la Cour martiale. Le Conseil de la Commune la créa à la mi-avril pour réagir contre le manque de discipline de nombre de gardes nationaux. Mais lorsque la Cour prononçait des sentences sévères, les gardes nationaux protestaient en manifestant, et le Conseil de la Commune, qui répugnait à de telles méthodes, annulait le jugement. Certains de ses membres disaient de Rossel : « On dirait qu’il y a un parti pris de la désorganisation. Prononcer de tels jugements c’est démoraliser la Garde nationale » [17]. Et Vallès formulait la même opinion en expliquant que même des officiers de la Garde nationale étaient blessés par ces jugements : « Si cela continue, nous arriverons à désorganiser entièrement le service de la Garde nationale » [18].

Pour ne pas heurter cette milice qui faisait figure d’avant-garde et de soutien indispensable de la Commune, le Conseil de la Commune ne pouvait pas accepter la juridiction traditionnelle. Ne proposant pas de formes nouvelles, il se résignait en fait au manque de discipline qui devait précipiter la défaite militaire de Paris. C’est par une porte non gardée que les Versaillais entrèrent dans l’enceinte de la capitale. Rossel démissionna le 9 mai du poste de délégué à la guerre et l’ancien révolutionnaire Delescluze, un non-militaire qui devait mourir en combattant sur les barricades, prit sa succession. Il organisa les derniers jours de la lutte armée, et appela le 21 mai à l’initiative populaire, à laquelle il accordait plus de confiance qu’à l’organisation et à la technique militaire : son appel exprimait le désespoir, mais aussi une conception de la lutte différente de celle de Rossel.

On est plus proche avec lui de Giap que de Clausewitz : « Citoyens, assez de militarisme, plus d’états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures ! Place au peuple, aux combattants, aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné. Le peuple ne connaît rien aux manoeuvres savantes, mais quand il a un fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratèges de l’école monarchiste » [19]. Ni Rossel ni Delescluze n’avaient cependant réussi à remédier à la situation chaotique de la Garde nationale.

Démocratie et buraucratie

Dans le gouvernement civil aussi, démocratie directe et efficacité entraient en contradiction. Le conflit entre les deux principes ne rendait pas seulement difficile la défense de la Commune, mais aussi le respect des droits des citoyens. Toutes les recherches font en effet état du manque d’efficacité des travaux du Conseil de la Commune. Il se concentrait souvent sur des questions de détail, anodines ; il changeait son ordre du jour et se montrait plus verbeux qu’efficace. Comme les délégués n’avaient pas d’attributions clairement définies et distinctes et que les décisions du Conseil n’étaient pas toujours appliquées, cette situation se perpétuait au plan de l’exécutif.

Si l’on prend l’exemple des délégués responsables de la sûreté et de l’ordre public, on doit constater qu’il y eut, tout au long de la Commune, maint conflit entre eux et leurs collaborateurs [20]. Les structures de gouvernement étaient d’autant plus enchevêtrées que le Comité central de la Garde nationale proclama, après l’élection du Conseil de la Commune, qu’il renoncerait à toute action politique ; mais en fait il continua à jouer un rôle important, gênant ainsi aussi bien les Conseils de Légion que le gouvernement [21]. Etant donné cet imbroglio institutionnel, il n’est pas étonnant que le Conseil de la Commune n’ait pas souvent réussi à faire appliquer ses décisions.

Avrial s’en plaignit pendant la séance du 2 mai : « Aujourd’hui, quand vous votez des décrets, vous n’avez aucun moyen de les faire exécuter. Les attributions des municipalités ne sont pas définies, on se renvoie réciproquement la responsabilité et on ne fait rien de bon. Il faudrait une organisation plus sérieuse ; c’est cela que nous devons viser si nous voulons constituer la Commune » [22].

Les relations entre le Conseil et les municipalités des différents arrondissements ne fonctionnaient pas bien, elles non plus. Administrateurs des arrondissements et en même temps membres du Conseil de la Commune, les délégués pouvaient d’autant moins s’occuper des affaires de leurs quartiers qu’ils étaient en outre actifs dans la Garde nationale [23]. Si l’on fait confiance à un rapport de police, Frankel, élu du XIIIe arrondissement, ne se mêla pas à l’administration de sa municipalité [24]. Ce n’était pas un cas unique. Les travaux immenses entrepris par le Conseil de la Commune rendaient impossible une activité continue dans les arrondissements.

Certes un décret du 26 avril limitait les attributions des membres du Conseil et élargissait celles de leurs adjoints. Mais des différences importantes subsistaient entre les activités entreprises par chaque arrondissement [25]. Une organisation administrative peu claire et la double charge qui pesait sur les élus, voilà qui semble avoir eu des répercussions jusque sur la vie quotidienne des administrés.

Cette dispersion institutionnelle rendait difficile la défense de la ville. Pour pallier les insuffisances administratives, on songea, dans le cadre du Comité central de la Garde nationale, à préconiser une dictature militaire, et le Conseil de la Commune se rallia à l’idée d’un Comité de Salut public. Au cours du mois d’avril en effet, des gardes nationaux ont discuté du remplacement des instances civiles par la Garde nationale, ce qui aurait conduit à subordonner la vie sociale et économique aux impératifs de la défense [26].

Ces plans n’ont pas été réalisés. Ils témoignent, ainsi que la décision, prise le 1er mai par le Conseil de la Commune, de créer un Comité de Salut public, de l’opinion répandue selon laquelle, pour abolir le désordre, il fallait recourir à la centralisation administrative. Les membres de la majorité du Conseil et les adhérents des clubs espéraient qu’une direction centralisée permettrait une politique plus efficace. C’est pourquoi ils optaient pour le modèle de 1793, même si celui-ci rendait encore plus difficile le contrôle du Conseil par les citoyens [27]. Mais le Comité qui comprenait cinq membres ne put modifier la situation ni rendre plus efficace le gouvernement de Paris, et le changement de personnel entrepris le 10 mai n’y fit rien.

En fait une organisation plus centralisée au sommet ne pouvait pas résoudre les problèmes dus aux conflits qui se manifestaient entre les différents ressorts de la Commune et le Comité central de la Garde nationale, ainsi qu’au manque de coordination entre le Conseil et les administrations dans les arrondissements. Certes des monographies manquent encore pour pouvoir discuter ce problème de plus près. Mais les plaintes de certains citoyens et les souvenirs d’Andrieu témoignent d’une bureaucratisation incomplète. La Commune n’a pas eu les qualités dont Max Weber décèle l’existence au sein de la bureaucratie : des compétences clairement définies et acceptées, des procédures stables. Ce défaut n’affectait pas seulement la capacité de défense de la Commune, mais aussi l’établissement des règles qui protègent les droits des citoyens.

Ainsi le 20 avril le délégué à la Justice, Protot, expliquait au Conseil que la situation actuelle dans laquelle les droits et les devoirs des délégués à la Justice, à la Sûreté générale et à la Guerre n’étaient pas clairement définis et distingués avait abouti à des emprisonnements arbitraires ; il avait dû faire mettre en liberté 680 citoyens qui avaient été emprisonnés sans aucun motif valable [28]. Des nouvelles tout aussi alarmantes furent données par Jules Vallès le 12 mai : « Je dois dire cependant, au sujet des prisons, une chose qui ne peut être indifférente à la Commune. J’ai visité la prison du Cherche-Midi où il se passe des choses déplorables. C’est un va-et-vient continuel d’arrestations, de mises en liberté. Sans qu’on sache pourquoi, des citoyens restent dix à douze jours sans être interrogés, se figurant quelque-fois qu’on va les fusiller, quand il s’agit de leur infliger vingt-quatre heures de prison » [29].

Démocratie et efficacité

Les expériences de la Commune dans le secteur civil comme dans le secteur militaire posent la question de savoir si démocratie et efficacité sont compatibles. Les possibilités récemment acquises d’élire leurs chefs et d’organiser librement la consultation à l’intérieur de la Garde nationale n’avaient abouti à une autodiscipline qui rendît possible l’abandon de la discipline traditionnelle que chez un petit nombre de gardes nationaux. En leur donnant la chance d’expérimenter leur nouvelle liberté, la Commune leur faisait confiance, mais, par cette décision, elle négligeait les nécessités d’une défense efficace. On pourrait même avancer l’idée que cette tolérance a abrégé la vie de la Commune.

Dans le secteur civil, le manque d’efficacité aboutissait à rendre plus difficile l’exercice des droits et jouait au détriment de la démocratie. Le manque d’attributions claires, l’absence d’une bureaucratie capable de fonctionner pouvaient même menacer les droits des citoyens. Tout en enregistrant ces contradictions, il faut noter que la Commune essaya de vivre avec elles. Elle refusa de choisir entre activités de base et démocratie d’un côté, bureaucratie et efficacité de l’autre. Si l’on fait abstraction de la phase finale, il semble que les communards aient été conscients qu’il n’existait pas une voie royale, mais seulement des possibilités de s’approcher de l’idéal. La Commune essaya tout au moins de soumettre les administrations au contrôle et à l’élection des masses, et de faire de la bureaucratie non pas une entité sociale à part, munie d’un revenu fixe, de prestige et de conscience professionnelle, mais une partie de la société qui ne se distinguât des autres que par sa fonction. Une tentative toujours à reprendre et combien actuelle !

Une première version du texte qui va suivre a été discutée avec Georges Haupt dans le cadre du séminaire qu’il avait organisé avec Reinhard Rürup à l’Université libre de Berlin pendant l’été 1975. Ce texte est un chapitre remanié d’une étude de Heinz-Gerhard HAUPT et de Karin HAUSEN, Die Pariser Kommune. Erfolg und Scheitern einer Revolution, Francfort-New York, Campus Verlag, 1979.

Texte paru dans la revue « Le Mouvement Social », n°111, 1980. Intertitres : Avanti.

Notes :


[1Cf. surtout G. HAUPT, « La Commune de Paris comme symbole et comme
exemple », Le Mouvement social, avril-juin 1972, p. 205-226.

[2Ce problème est traité dans une forme classique par I. DEUTSCHER, Trotsky,
Munich, 1972, tome 2, p. 27.

[3Cf. J. BRUHAT et al., La Commune de 1811, Paris, 1971, p. 214.

[4P. ANGRAND, « Les Versaillais », La Pensée, 1958, n° 81, p. 75-108 ; M.R. WALD-
MANN, « The Repression of the Communards », Canadian Journal of History, 1973,
p. 225-245.

[5Les Murailles politiques françaises, Paris, 1874, tome 2, p. 3.

[6G. BOURGIN/G. HENRIOT (éd.), Procès-verbaux de la Commune de 1871, Paris,
1924-1945, tome 1, p. 125.

[7J. ROUGERIE, Paris libre 1871, Paris, 1971, p. 208 et suivantes.

[8BOURGIN/HENRIOT, op. cit., tome 1, p. 113, 151.

[9Ibid., p. 505.

[10Murailles..., tome 2, p. 211.

[11J. ROUGERIE, « Spontanéité et organisation dans la Révolution Communale de 1871 », La Commune, 1975, n° 1, p. 41.

[12(12) BOURGIN/HENRIOT, op. cit., tome 2, p. 190.

[13G. LARONZE, Histoire de la Commune de 1871 d’après des documents « des souvenirs inédits, La Justice, Paris, 1928, p. 132 et suivantes.

[14A. DECOUFLÉ, La Commune de Paris (1871). Révolution populaire et pouvoir révolutionnaire, Paris, 1969, p. 119 et suivantes.

[15Cf. surtout P. KESSEL (éd.), 1871. La Commune et la question militaire (Cluseret-Rossel), Paris, 1971.

[16BOURGIN/HENRIOT, tome 2, p. 309.

[17Cité par DECOUFLÉ, op. cit., p. 151.

[18BOURGIN/HENRIOT, tome 2, p. 470.

[19Cité par DECOUFLÉ, p. 186.

[20BOURGIN/HENRIOT, tome 1, p. 47, 117 et suivantes ; Les 31 Séances officielles
de la Commune de Paris, 1871, Paris, 1970, p. 140 et suivantes, 164 et suivantes.

[21BOURGIN/HENRIOT, tome 1, p. 470 et suivantes ; DECOUFLÉ, p. 119 et suivantes.

[22Séances officielles, p. 148.

[23Séances officielles, p. 148 ; cf. aussi les remarques critiques de G. LEFRAN-
ÇAIS, Etude sur le mouvement communaliste à Paris, 1871, Paris, 1968, p. 212 et suivantes.

[24J.-C. FREIERMUTH, Le XIIIe Arrondissement pendant la Commune, mémoire de maîtrise. Université Paris I, 1973, p. 24.

[25BOURGIN/HENRIOT, tome 1, p. 501 et suivantes.

[26CHOURY, La Commune au coeur de Paris, Paris, 1967, p. 326 et suivantes.

[27J. ROUGERIE, Paris libre, op. cit., p. 158 et suivantes.

[28BOURGIN/HENRIOT, op. cit., tome 1, p. 471 et suivantes.

[29Ibid., tome 2, p. 358.