Combien vaut une vie humaine ?

Santiago Alba Rico 5 mai 2013

Combien vaut une vie humaine ? L’une des manières de la calculer est celle utilisée par les avocats de la multinationale Union Carbide afin de fixer le montant des indemnités aux victimes du désastre de Bhopal en 1984. Si le « revenu per capita » de l’Inde est (était à cette époque là) de 250 dollars tandis qu’aux Etats-Unis il est de 15.000 dollars, on peut alors conclure que la valeur moyenne d’une « vie indienne » est de 8.300 dollars tandis que celle d’une « vie étatsunienne » atteint 500.000 dollars. Les compagnies d’assurance utilisent habituellement ce type d’évaluations pour augmenter leurs marges de bénéfices.

Il existe d’autres possibilités, que l’on juge plus barbares, à savoir celles de ces systèmes « primitifs » d’équivalents que nous appelons « vengeance ». La forme la plus extrême est la loi du Talion (« œil pour œil, dent pour dent »), mais il en existe d’autres, plus bénignes, parmi différents peuples ; on peut alors échanger une vie humaine contre quatre moutons, ou encore compenser la perte d’un membre par un morceau de terre ou une femme d’âge pubère.

En définitive, quand nous calculons la valeur de la vie humaine nous avons souvent recourt à des « expressions monétarisées », c’est-à-dire que nous tentons de saisir une quantité qui est, elle, incommensurable, en la comparant à des formes comptables extérieures : argent, bétail, marchandises. Mais, à leur tour, quelles sont les valeurs de l’argent, du bétail et des marchandises ?

Le concept de "valeur-travail"

Comme on le sait, David Ricardo et Adam Smith furent les premiers à couler dans une formule un rapport que tous les peuples acceptaient intuitivement dans leurs échanges et rapports sociaux : celui qui associe la « valeur » d’un objet à une combinaison déterminée de Temps et de Travail. Karl Marx a ensuite affiné cette formulation en substituant le « travail » par la « force de travail » et en identifiant la valeur d’une marchandise au « temps socialement nécessaire à sa production ». A partir de là, Marx en a déduit une forme objective et paradoxale d’exploitation, indépendante des coups de fouets et des contremaîtres, cachée dans une donnée chiffrée et attrayante : le salaire. Marx n’a jamais oublié la pré-condition élémentaire (« la source de toute richesse est la nature et non le travail »), mais disons qu’il a élevé à une catégorie « scientifique » une intuition subjective élémentaire : celle qu’un objet vaut d’autant plus que nous avons consacrés plus de temps et d’efforts à l’élaborer ou à le fabriquer.

Le problème réside dans le fait de savoir combien vaut la marchandise appelée « force de travail » ; autrement dit, la vie humaine transférée à l’objet. Pour ce faire, Marx a appliqué la logique valeur/travail et démontré que si une marchandise vaut autant que le travail socialement nécessaire investi dans sa production, la « vie humaine » vaut autant que l’ensemble des marchandises indispensables à sa (re)production : pain, chaussures, un toit… soit tout le nécessaire en fin de compte pour renouveler les énergies physiques du travailleur de telle sorte qu’il soit quotidiennement apte pour une nouvelle journée de travail. [1]

Un paradoxe...

Le fait que le capitalisme (et non Marx) calcule de cette manière la valeur de la vie humaine pose un double dilemme, l’un éthique et l’autre logique. Le dilemme éthique semble évident puisque ce « calcul » (celui des marchandises de base qui permettent la reproduction d’une vie) traite l’être humain comme s’il n’était qu’une marchandise de plus. Mais cela éclaire également un paradoxe dans la mesure où cette marchandise se différencie des autres marchandises dans le fait qu’elle est la seule dont la valeur est strictement définie dans le marché. En effet, tandis que la valeur d’une table ou d’une voiture procède de la « force de travail » humaine dépensée pour les produire (qui est une « force » extérieure ajoutée aux processus productifs), la valeur de cette « force » se fixe par contre en rapport avec les marchandises qu’elle a elle-même produite…

Mais ce paradoxe répond d’une certaine manière à la question fondamentale : l’être humain n’aurait-il aucune valeur propre, aucune valeur autonome du marché ? Le capitalisme lui en reconnaît précisément une : sa capacité à « valoriser », à ajouter de la valeur aux choses par son temps/travail ou, ce qui revient au même, pour sa capacité à produire de la richesse capitaliste. La « force de travail » est une marchandise particulière qui, loin de se consommer en l’usant, ajoute de la valeur aux marchandises qu’elle produit. Le résultat, nous le savons, c’est que cette puissance magique de l’être humain à donner de la valeur se traduit, dans des conditions d’exploitation de classe, par une dévalorisation radicale de l’être humain. Plus il valorise ce qu’il touche, plus il se dévalorise lui-même et au final, précisément parce qu’il est la source de toute valeur, il est l’unique marchandise qui ne vaut rien. Ou seulement 8.300 dollars, comme dans le cas des travailleurs indiens assassinés par l’Union Carbide.

En tous les cas, je crois que nous devrions renoncer à démontrer la valeur autonome de la vie humaine. Si l’être humain vaut quelque chose cela doit être sans doute, de même que dans le cas des objets qu’il produit, pour quelque chose qu’on lui a fait. Les Chrétiens acceptent cette logique en tant que principe ontologique en identifiant le caractère « sacré » de la vie humaine comme une « œuvre » de Dieu : un travail bien léger certes, terminé en quelques jours, mais qui transforme la vie humaine en un « produit divin ». Et les athées ? Pour nous qui ne croyons ni en Dieu ni aux calculs capitalistes, l’être humain ne vaudrait rien ? Le résultat d’une succession de hasards, d’une accumulation de contingences géologiques et chimiques ; pourrait-il être détruit sans remords ni regrets dès que son existence se révèle économiquement non rentable ?

Le travail des corps

Non, l’être humain a une valeur immense et elle est telle, en effet, parce qu’il est le résultat d’un travail. Mais il s’agit d’un travail particulier, réalisé en dehors du marché et avant celui-ci ; un travail qui a toujours, ou presque toujours, été fait par les femmes ; le travail des soins. Le corps humain n’est pas sacré mais bien fragile et sa fragilité le transforme en un objet – le contraire d’une marchandise – dont la survie dépend de l’attention d’un tiers. Si on ne peut tuer sans horreur un être humain et si son existence est irremplaçable, ce n’est pas parce que l’être humain a la capacité de valoriser la matière morte mais bien parce qu’il a été valorisé, éveillé à la vie par un autre être humain qui est presque toujours une femme : il a été alimenté, lavé, peigné, soigné, caressé, protégé par d’autres mains dans un travail du corps qui lui donne cette valeur incalculable, insaisissable et sans équivalent sur lequel se dressent l’éthique et le droit.

Nous ne soignons pas les corps humains parce qu’ils ont de la valeur mais bien parce qu’ils acquièrent au contraire de la valeur dans le mesure où nous les soignons, les éduquons, les touchons et les regardons ; dans la mesure, en définitive, où nous les travaillons. C’est sans doute pour cela qu’il existe plus de coupables de maltraitances masculins que féminins et qu’il existe aussi sans doute autant de femmes prisonnières de leurs bourreaux ; parce qu’il est presque impossible de ne pas aimer celui dont on a lavé les chaussettes et préparé la nourriture, même s’il te maltraite, et il est presque impossible d’aimer ou presque impossible de ne pas maltraiter celui que tu as peu regardé, mal touché et jamais soigné.

C’est cela qui unit le capitalisme et le patriarcat en une intersection de mépris paradoxal : le capitalisme dévalorise le travailleur qui valorise toutes les marchandises tandis que le patriarcat dévalorise la travailleuse qui valorise tous les corps. C’est pour cela que si nous voulons préserver la richesse et la dignité humaines (dont la source est une combinaison de Travail et de Temps) nous devons alors livrer une double lutte simultanée en faveur de l’indépendance économique et de la dépendance réciproque.

Combien vaut donc alors un être humain ? Le temps que nous avons travaillé en lui. Et on appelle cela l’« amour ».

Source : http://cuadernodemateriales.wordpress.com/2013/04/08/santiago-alba-rico-cuanto-vale-la-vida-humana/
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Note d’Avanti


[1« Ce que l’ouvrier vend, ce n’est pas directement son travail, mais sa force de travail dont il cède au capitaliste la disposition momentanée (…). Thomas Hobbes, un des plus anciens économistes et un des philosophes les plus originaux d’Angleterre, avait déjà d’instinct, dans son ‘Leviathan’, remarqué ce fait qui a échappé à tous ses successeurs. Il avait dit : ‘Ce qu’un homme est ou vaut, c’est, comme pour toutes les autres choses, son prix : c’est exactement ce qu’on donnerait pour l’usage de sa force’. Si nous partons de cette base, nous serons à même de déterminer la valeur du travail, tout comme celle de toute autre marchandise (…). Exactement comme la valeur de toute autre marchandise la valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production. Pour pouvoir se développer et entretenir sa vie, il faut qu’il consomme une quantité définie de moyens de subsistance. Mais l’homme, comme la machine, s’use et il faut le remplacer par un autre. Outre la quantité d’objets de nécessité courante dont il a besoin pour son propre entretien, il lui faut une autre quantité de ces mêmes choses de première nécessité pour élever un certain nombre d’enfants qui puissent le remplacer sur le marché du travail et y perpétuer la race ouvrière. De plus, pour développer sa force de travail et acquérir une certaine habileté, il faut dépenser encore une nouvelle somme de valeurs. ».
Karl Marx, Théories sur la plus-value, 1865. Cité dans « Pages de Karl Marx. Pour une éthique socialiste », Tome 1 : « Sociologie Critique ». Payot, Paris 1970.