Bloc historique, intellectuels et parti chez Antonio Gramsci

Orietta Caponi 28 juin 2013

A chaque moment historique, la classe dominante, qui possède le pouvoir économique au niveau structurel, garantit sa suprématie au niveau superstructurel grâce à la diffusion de ses idées et de ses principes, asseyant ainsi son hégémonie sur l’ensemble du bloc social. Gramsci développe le concept de bloc historique en tant que complexe social, déterminé par une situation historique déterminée, constitué par l’unité organique entre la structure, qui est la base réelle de la société et qui inclut les forces productives et les rapports sociaux de production, et la superstructure, autrement dit la domination idéologique-culturelle, constituée par les institutions, les systèmes d’idées, les doctrines et les croyances d’une société. Ces deux éléments sont en rapport de réciprocité et d’interdépendance.

Dans le système capitaliste, le pouvoir des classes dominantes sur toutes les autres classes n’est pas simplement donné par le contrôle des appareils répressifs de l’Etat. Ce pouvoir repose fondamentalement sur l’ « hégémonie » culturelle que les classes dominantes parviennent à exercer sur les classes subalternes, au travers du contrôle du système éducatif, des institutions religieuses et des médias. C’est à travers eux que les classes dominantes « éduquent » les dominés, en diffusant une vision politique, une culture et un système d’idéologies qui empêchent l’expression des intérêts opposés en créant une fausse illusion de consensus.

Hégémonie et culture

Selon la théorie gramscienne, un groupe établit son hégémonie (il domine et dirige) dans la société non seulement avec l’exercice du pouvoir économique et étatique mais aussi au travers du contrôle intellectuel et moral sur les institutions éducationnelles, culturelles, religieuses, communicationnelles et administratives de la société civile. Posséder le pouvoir politique permet qu’un groupe soit dominant mais, pour être dirigeant, il est également nécessaire qu’il possède le pouvoir culturel, autrement dit le pouvoir social et idéologique. C’est pour cette raison qu’une révolution ne peut se résumer à la seule prise de l’appareil d’Etat et à la transformation des conditions économiques ; elle doit nécessairement aussi produire des changements culturels et moraux.

Comme on l’a déjà signalé, la classe dominante exerce non seulement le pouvoir au travers de la coercition mais aussi en diffusant, grâce à ses intellectuels, sa vision du monde, sa philosophie, sa morale et ses coutumes parmi les groupes dominés qui finissent, de manière conformiste, par accepter le « sens commun » de ses dominants. Gramsci affirme que toute révolution doit nécessairement s’accompagner d’un mouvement culturel qui implique l’acquisition de nouvelles idées et la critique des conditions existantes. Si les groupes qui ont été historiquement dominés parviennent au pouvoir, il est nécessaire qu’ils construisent une culture alternative libératrice qui leur permette de gouverner par le consensus légitime. En conséquence ; toute révolution doit nécessairement constituer un fait culturel.

La crise de l’hégémonie se manifeste quand, même en gardant le pouvoir, la classe sociale politiquement dominante ne parvient déjà plus à être dirigeante en ce qu’elle n’est plus capable de résoudre les problèmes de la toute la collectivité et d’imposer à toute la société sa propre conception du monde. Dans cette situation de crise, si l’une des classes subalternes parvient à présenter des solutions concrètes aux problèmes irrésolus et parvient à faire accepter sa vision du monde parmi d’autres groupes sociaux, elle devient alors dirigeante et impulse la création d’un nouveau bloc historique.

L’hégémonie constitue donc l’exercice de la domination politique ensemble avec les fonctions de direction intellectuelle et morale. Le problème réside, selon Gramsci, dans l’analyse de comment le prolétariat, ou en général une classe subalterne, peut devenir une classe hégémonique. Les classes – sous-prolétariat, prolétariat urbain, rural et aussi la petite-bourgeoisie – quand elles sont subalternes vivent dans une illusion d’unité alors qu’elles ne peuvent l’être que lorsqu’elles parviennent à diriger l’Etat. Si ce n’est pas le cas, alors leur union est sans cesse mise en pièce par les groupes dominants au travers des institutions éducatives, religieuses et communicationnelles de la société civile qui diffusent la cosmovision de ces groupes.

Gramsci prévient que, du fait que le peuple a été soumis quotidiennement à l’idéologie de l’oligarchie, il est impossible de penser qu’une nouvelle culture, une nouvelle vision du monde, puissent surgir de manière spontanée. Un dur labeur d’organisation est nécessaire et il n’est possible qu’au travers de nouvelles relations entre les intellectuels et le peuple. En parvenant au pouvoir, un nouveau groupe politique doit créer ses propres intellectuels organiques pour non seulement être « dominant » mais aussi « dirigeant », c’est-à-dire hégémonique.

Le rôle des intellectuels

Gramsci analyse en profondeur la fonction organisationnelle et cognitive que remplissent les intellectuels entre la base économique matérielle et le substrat idéologique, qui sont les éléments fondamentaux d’un bloc historique déterminé au sein duquel se développe et s’établit l’hégémonie du groupe dominant. Pour Gramsci : « Les intellectuels sont les ‘employés’ du groupe dominant pour l’exercice des fonctions subalternes de l’hégémonie sociale et du gouvernement politique ». [1]

Chaque groupe social a ses propres intellectuels organiques qui sont ceux qui lui donnent unité et conscience de leur fonction dans les champs économique, social et politique. Dans la bataille idéologique que les groupes subalternes livrent pour l’instauration d’un nouveau sens commun, d’une nouvelle « culture nationale-populaire », le rôle principal revient à ces cadres (intellectuels organiques) capables de surgir du plus profond du peuple et de rester en contact permanent avec lui.

Les intellectuels organiques ont la tâche d’homogénéiser la conception du monde du groupe social auquel ils sont organiquement liés, c’est-à-dire de parvenir à une correspondance entre la fonction sociale objective de cette classe, dans une situation historique déterminée, et sa conception du monde, en expurgeant d’elle toute idéologie qui déforme sa conscience parce qu’elle correspond à d’autre groupes sociaux. La fonction de ces intellectuels organiques est précisément de préserver, face aux attaques des idées et des intérêts de la classe dominante, l’unité idéologique du groupe social auquel ils sont liés.

L’oligarchie capitaliste a réussi à affirmer son hégémonie, autrement dit elle est parvenue à gouverner au travers de ses intellectuels qui ont organisé et diffusé ses valeurs dans la société civile, obtenant même le consensus des groupes dont les intérêts économiques, sociaux et culturels sont incompatibles avec les intérêts de cette oligarchie.

Les nouveaux groupes sociaux qui ont comme objectif la construction d’une société socialiste doivent développer leur propre groupe d’intellectuels organiques qui permette la création d’un nouveau bloc intellectuel-moral qui rende politiquement possible le progrès intellectuel des bases et non plus seulement de petits groupes élitistes.

Selon Gramsci, le nouvel intellectuel révolutionnaire doit émerger du peuple et, ensemble avec le peuple, il doit élaborer la nouvelle conception socialiste comme partie de la lutte concrète pour dépasser le système capitaliste. Les intellectuels organiques de la révolution doivent ressentir les passions et les besoins du peuple et partager ses aspirations. L’absence d’une telle connexion « sentimentale » entre les intellectuels et le peuple conduirait à l’établissement d’une nouvelle « caste » d’intellectuels n’ayant qu’une relation formelle et bureaucratique avec le peuple.

La tâche de l’intellectuel révolutionnaire est d’aider le peuple à se libérer de la culture et des valeurs imposées par l’oligarchie et à prendre conscience de sa fonction dans la société et de son potentiel révolutionnaire, vu qu’une « masse humaine (…) ne peut devenir indépendante dans le sens le plus large sans s’organiser ; et qu’il n’y a pas d’organisation sans intellectuel ».

C’est précisément par leur fonction organisationnelle que les intellectuels doivent devenir des membres actifs du parti révolutionnaire, qui est l’organisme qui permet de créer une nouvelle volonté collective. Le parti est, d’après la théorie gramscienne, le lieu fondamental pour la formation des intellectuels organiques révolutionnaires et, par conséquent, pour la diffusion de la nouvelle hégémonie, autrement dit la nouvelle culture, les nouvelles valeurs, la nouvelle idéologie. Le parti est l’institution fondamentale des révolutionnaires pour parvenir au contrôle hégémonique dans la société civile.

L’établissement de cette « hégémonie civile » est essentiel pour le succès et la survie de la classe révolutionnaire en tant que nouvelle classe dirigeante et, par conséquent, la tâche du parti est de développer et de consolider cette hégémonie pour que les différents groupes de la société acceptent la vision sociale, la politique et les valeurs morales de la classe révolutionnaire. Dans le processus de conquête de l’hégémonie, qui est un processus vaste et long, le rôle des intellectuels en tant que membres actifs du parti révolutionnaire est prioritaire vu que la conquête et le maintien de l’hégémonie civile est fondamentalement un problème éducationnel. Le succès de ce processus éducatif sera déterminé par la formation d’une nouvelle volonté collective nationale.

Démocratie et Parti

En ce moment où les révolutionnaires vénézuéliens construisent un nouveau parti unitaire, il est extrêmement important d’analyser la conception gramscienne du parti en tant qu’ « intellectuel collectif », c’est-à-dire en tant qu’éducateur. Pour construire la nouvelle société socialiste, qui est l’établissement de la démocratie effective basée sur la justice sociale, il est indispensable que le parti qui contribue à cette construction soit un parti profondément démocratique.

Selon Gramsci, la démocratie dans le parti doit être concrète et inclusive, basée sur un processus de débats et de discussion qui assure l’élévation continue du niveau intellectuel, moral et politique de ses membres. Ce n’est qu’ainsi que l’organisation ne se limitera pas à être une structure de distribution de pouvoir et qu’il acquerra sa véritable fonction éducationnelle et émancipatrice. Cette idée est directement liée à la définition gramscienne de discipline en tant que relation permanente entre gouvernants et gouvernés pour l’établissement d’une volonté collective. D’après Gramsci, « La discipline ne peut être l’acceptation passive et servile des ordres (…), l’exécution mécanique d’un commandement (…) mais bien (…) la compréhension consciente et lucide de la fin à réaliser » [2].

Dans la conception gramscienne, la discipline est un élément nécessaire de l’ordre démocratique qui ne va à l’encontre ni de la personnalité ni de la liberté individuelle tant que l’origine de cette discipline se situe dans un leadership qui repose sur la reconnaissance des habiletés, des compétences et des connaissances des personnes qui exercent l’autorité. De cette manière, la discipline se transforme en discipline consciente et responsable qui est la seule qui peut générer la liberté universelle, c’est-à-dire l’expression individuelle de la liberté collective. En même temps, les personnes qui, de manière circonstancielle, exercent l’autorité ne doivent pas s’éterniser dans cette charge mais bien accomplir une fonction éducationnelle qui permette de préparer de manière constante une relève. Pour prévenir la bureaucratisation, il est nécessaire de mener à bien un processus éducationnel constant qui promeuve de nouveaux cadres dirigeants. Le parti doit être « partie » du peuple et non un élément externe et sa tâche est d’élever le niveau idéologique et politique du peuple de l’intérieur de celui-ci.

Dans le parti révolutionnaire doit exister une participation active et directe des membres. Ces derniers ne doivent pas obéir mécaniquement aux ordres d’un sommet mais bien intervenir activement dans les discussions et appliquer des stratégies et des tactiques qu’ils comprennent parfaitement parce qu’ils ont participé à leur élaboration. De cette manière, tous les membres du parti sont réellement des dirigeants et des acteurs et non des exécutants passifs des ordres.

L’administration du parti doit être flexible, démocratique et désintéressée. Les différents niveaux du parti doivent répondre à des besoins fonctionnels, à une division des tâches et non à des privilèges statiques. Selon Gramsci, l’organisation doit reposer sur l’acceptation que « la relation entre le maître et l’élève est active et réciproque, en conséquence tout maître est toujours un élève et tout élève est toujours un maître ».

Comme on le voit, pour Gramsci, la fonction historique du parti révolutionnaire est précisément de développer la nouvelle volonté collective au travers d’une réforme intellectuelle et morale qui détermine l’établissement de la nouvelle hégémonie dans la société civile et permette la création de la nouvelle société socialiste.

Les éléments de la théorie politique d’Antonio Gramsci analysés ici nous semblent importants pour la consolidation de notre processus bolivarien. Cette tâche a comme arme fondamentale la culture et comme soldat les « intellectuels organiques », c’est-à-dire ces cadres qui émergent du cœur même du peuple pour récupérer, recréer et construire un projet socialiste national, basé sur une vision d’indépendance, de libération et de souveraineté de notre peuple.

Source :
http://kmarx.wordpress.com/2013/05/06/bloque-historico-intelectuales-y-partido-en-antonio-gramsci/#more-3766
Traduction française pour Avanti4.be et intertitres : Ataulfo Riera

Notes :


[1Gramsci, A., Los intelectuales y la organización de la cultura, Juan Pablos Editor, México, 1975

[2Gramsci, A., Passato e Presente, Editori Riuniti, Roma 1979, p. 82.