Aux racines de la crise européenne : introuvable unité et capital contre démocratie

Julien Salingue, TEAN 14 octobre 2012

L’Europe est devenue le maillon faible du capitalisme mondial. La crise économique et financière a débouché sur une crise des dettes publiques, aggravée par la nécessité pour les États capitalistes de renflouer des banques dont les bilans débordent de créances « pourries ». À son tour, cette crise de la dette a provoqué une crise de la zone euro, désormais menacée dans son existence même. Bousculée par la mondialisation capitaliste, l’Europe fait aussi et surtout face à ses propres contradictions.

Europe, l’introuvable unité

Le constat est désormais partagé par tous. La crise économique qui dévaste les économies capitalistes frappe avant tout l’Europe et son maillon faible – les pays du sud du continent. Tout ceci autorise à parler d’une crise spécifique de l’euro, du dispositif instauré par le traité de Maastricht. Et rares seront les observateurs qui nieront qu’à la racine de cette crise, il y a la fragmentation du continent.

Retour sur une question décisive

Le siècle passé a été celui de l’émergence de l’impérialisme et de la domination américaine sur le monde. Mais d’où venait cette puissance américaine ? Avant tout de la capacité qu’avait eu la bourgeoisie étatsunienne d’unifier le continent nord-américain sous sa houlette, de disposer ainsi d’une base territoriale, démographique, etc. Cette unification, obtenue par une guerre civile terrible, saluée par l’Internationale de Marx-Engels, ouvrit la voie à un développement prodigieux des forces productives.

À l’inverse, les principaux États nationaux d’Europe se sont avérés incapables de se fondre dans des ensembles plus vastes, mieux adaptés aux exigences du capitalisme à son époque impérialiste. L’unification allemande, par exemple, laissa sur le côté des régions telles que le Danemark ou l’Autriche. Résultat : le XXe siècle fut celui d’un déclin des vieilles puissances européennes, morcelées et percluses de contradictions internes.

La question de l’unité européenne – la concurrence entre puissances rivales – a donc été au centre de la politique européenne durant la quasi-totalité du XXe siècle. Elle est largement à l’origine des deux guerres mondiales, dont il faut rappeler que l’épicentre se trouvait en Europe.

Il faut pourtant noter que dès 1926, Briand, alors Premier Ministre, pose la question de l’unité européenne en réaction à ce relatif déclin. Mais son rapport pour la Société des nations (SDN) sera vite enterré. Dans un discours célèbre de 1946, Churchill s’affirma aussi partisan de la construction d’« États-Unis d’Europe », considérés comme la seule alternative possible aux guerres qui avaient dévasté le continent. Mais là encore, les actes ne suivront pas les discours, en l’absence de force sociale apte à prendre le leadership de l’unification continentale.

La « construction européenne »

C’est donc en 1957 que fut fondée la Communauté économique européenne, l’ancêtre de l’actuelle Union européenne. Il est notable que le Traité de Rome se prononce pour « un régime assurant que la concurrence n’est pas faussée dans le marché commun », ce qui serait déjà une raison suffisante pour le dénoncer.

On notera aussi que le traité évite toute allusion à une quelconque fédération européenne, à des États-Unis d’Europe – l’idée était que le « rêve européen » se matérialiserait via la constitution d’un marché européen. Le dispositif mis en place était en fait centré sur la libre circulation des marchandises et capitaux, ainsi que sur l’harmonisation des politiques agricoles. Il se distinguait par ailleurs par le soin extrême mis à ne pas remettre en cause la souveraineté des États membres.

Ernest Mandel constatait d’ailleurs alors que «  [...] Le véritable pouvoir au sein du Marché commun reste dans les mains du « conseil des ministres », sans que celui-ci puisse imposer en pratique des décisions à un quelconque gouvernement qui ne désirerait pas les appliquer ». Étant entendu que «  [...] ils n’ont pas créé un État bourgeois commun, ni un gouvernement commun, ni une monnaie commune ». À l’exception de la question monétaire (on y reviendra), cette caractérisation demeure fondamentalement valable. Ainsi, il n’existe toujours pas d’État européen, même embryonnaire : l’UE reste un nain politique dépourvu de diplomatie, de forces de protection (police, armée), son budget représente à peine plus de 1% du PIB des pays membres...

Il est vrai que depuis 1957, un certain renforcement de la CEE, puis de l’UE a eu lieu. Mais ceci s’est fait dans le strict respect de « l’Europe des nations ». De Gaulle, par exemple, veillait à la préservation jalouse des intérêts de la bourgeoisie française – par exemple ce qui restait de son empire colonial (la « françafrique »).

La bourgeoisie britannique rejoignit la CEE en 1969 tout en s’assurant méticuleusement de pouvoir conserver son autonomie – donc sa capacité de manœuvre autonome. Et encore actuellement, on est frappé par l’effacement de Barroso, Van Rompuy & co face à Merkel ou Sarkozy et Hollande dans la conduite des affaires européennes...

Ce morcellement politique, les peuples d’Europe le paient actuellement au prix fort. Car c’est incontestablement un facteur décisif expliquant la profondeur de la crise actuelle.

À propos de Maastricht

Les lecteurs de Tout est à nous ! savent combien ce traité, qui mit en place l’euro, la BCE et tutti quanti est critiquable – on ne s’étendra pas. Il existe par contre des faiblesses intrinsèques au dispositif fonctionnant depuis 1992 qu’il faut souligner.

La politique monétaire est traditionnellement l’un des attributs centraux d’un État, articulée à d’autres (politique budgétaire, économique...). Or si les États bourgeois de l’UE ont accepté de se défaire de cette prérogative monétaire, ils ont conservé les autres. D’où un compromis bancal et voué à prendre l’eau à la moindre bourrasque. Le TSCG est d’ailleurs censé « corriger » cette faiblesse en permettant une coordination des politiques budgétaires (en clair : appliquer l’austérité partout sans faiblir).

On sait aussi que le traité ne devait initialement englober que les pays satisfaisant à des critères dits « de convergence » – en clair, les pays d’Europe du Nord et la France. Mais Paris était peu désireux d’être vassalisé face à l’impérialisme allemand et ses alliés, bref d’accepter un rôle de puissance de seconde zone. On intrigua donc tant et plus pour permettre aux pays dits du « Club Med » (Espagne, Grèce...) d’intégrer le dispositif.

Tout le problème est qu’une politique monétaire est étroitement liée à l’économie du pays considéré. Or dans le cas européen, ces besoins étaient largement contradictoires, entre pays du Nord tournés vers l’exportation et pays du Sud dont la production était tirée par la consommation intérieure.

Dans ces conditions, depuis 1992, la politique suivie par la BCE a surtout abouti à accentuer les déséquilibres au profit des pays les plus forts. Ainsi, la Grèce a vu disparaître la quasi-totalité du peu d’industrie dont elle disposait alors que l’Allemagne regorge d’excédents commerciaux. Quant à l’Espagne, la croissance dont elle a pu bénéficier était largement factice, facilitée par des taux d’intérêts réels artificiellement bas, car déterminés au niveau européen.

Le redressement allemand

En fait, le traité de Maastricht fut adopté dans une période très particulière, dans la foulée de la réunification allemande, elle-même rendue inséparable de l’effondrement du stalinisme. Dans ce contexte, Kohl, le chancelier d’alors, fut obligé de mobiliser d’immenses ressources pour réunifier le pays et absorber les territoires de l’Est, l’ex-RDA.

Il revint à Schröder, qui succéda à Kohl, de stabiliser la situation via un « agenda 2010 » qui s’avéra catastrophique pour la classe ouvrière allemande. « Entre 1998 et 2007, le coût salarial unitaire nominal est resté constant en Allemagne, alors qu’il a augmenté de 27% dans le Sud et de 15% dans l’ensemble constitué par la France et le Nord hors Allemagne. » On ne le répétera jamais assez : cette politique s’est avérée un véritable désastre social pour les travailleurs allemands, qui n’ont guère vu de retour en échange de ces sacrifices. Notamment, elle a abouti à un boom des délocalisations vers les pays de l’Est à bas salaire (Slovaquie, Pologne...). Parallèlement, en Allemagne, on a assisté à une croissance des emplois dans les services, souvent précaires, mal rémunérés.

Mais en ce qui nous concerne, le problème essentiel est que ce redressement allemand, en l’absence de toute planification économique à l’échelle européenne, s’est largement fait aux dépens des autres pays européens, surtout les plus affaiblis. La compétitivité renforcée des produits allemands a permis qu’ils remplacent nombre de productions locales.

Une Union Européenne à plusieurs vitesses ?

On est désormais entrés en plein dans la crise. Après la Grèce et le Portugal, l’Espagne est désormais frappée de plein fouet. Le système bancaire vacille.

Pour donner une idée de ce qui est devant de nous, indiquons que des économistes prévoient que « fin 2016, la demande intérieure serait inférieure de plus de 25% à son niveau de 2007 en Grèce et de près de 15% au Portugal ».

Selon Berlin, l’« assainissement » de la situation passe nécessairement par une austérité renforcée. Mais ça ne peut suffire à stabiliser la situation. Dans ce contexte, Merkel a annoncé son intention de progresser dans la voie de l’Union politique de l’Europe. En fait, il ne s’agit pour Berlin que de se donner les moyens politiques de poursuivre l’offensive contre les peuples en renforçant la « légitimité » des institutions de l’UE (par exemple par l’élection du président de la Commission).

Au-delà, sous une forme ou une autre, on s’achemine vers une UE à plusieurs vitesses. Déjà, nombre de voix s’élèvent à Londres pour quitter l’UE. Quant aux pays « faibles », ceux qui ne pourront suivre les injonctions de l’impérialisme seront laissés à leur sort.

Quelle politique européenne ?

Comme on le voit, en matière d’unification européenne, de planification économique, le constat de faillite de l’Europe des capitalistes, est sans appel.

Partant de ce constat, la gauche réformiste (« antilibérale ») en arrive à préconiser un renforcement des politiques de l’UE. Ces vœux pieux ne mènent nulle part. En fait, l’absence de coordination économique européenne est la conséquence de l’incapacité des bourgeoisies d’Europe à s’unir au sein d’une fédération européenne. Dépasser cette fragmentation, discipliner les intérêts nationaux contradictoires, demanderait de recourir aux méthodes révolutionnaires mises en œuvre par Lincoln ou les bourgeoisies d’Europe au XXe siècle.

Les bourgeoisies d’Europe savent bien qu’elles n’ont pas les moyens d’avancer dans cette voie. C’est pourtant la seule solution envisageable pour enrayer le recul du continent.

En ce sens, la perspective d’unification européenne est inséparable de celle de rupture avec le capitalisme. Les États-Unis d’Europe seront socialistes ou ils ne seront pas !

Aux racines de la crise européenne

Comme les analystes bourgeois le reconnaissent eux-mêmes, la « construction européenne » est restée bancale, orpheline d’un État même embryonnaire. Elle a été fondée sur un marché unique, puis sur une monnaie unique, mais sans unification des politiques économiques ni a fortiori sociales. Et après que les niveaux de développement ont semblé pendant un temps se rapprocher, la crise a révélé puis aggravé une divergence croissante entre les différentes économies de l’Union européenne.

Marché européen, monnaie européenne, mais intérêts nationaux

Le marché est européen, mais les intérêts qui pilotent l’économie restent avant tout nationaux. Les produits et services (comme les capitaux) circulent sans frontières, mais l’organisation de leur production reste déterminée fondamentalement par les bourgeoisies nationales. Pour dix-sept pays la monnaie est européenne, mais leur intégration économique est absente et il n’y a nulle harmonisation fiscale ni sociale – celle-ci étant même formellement interdite par les traités de l’Union européenne.

Loin des idéaux initiaux de coopération, l’Union européenne et l’euro organisent une concurrence exacerbée… d’abord entre les États européens eux-mêmes. Les seuls bénéficiaires en sont les grandes entreprises multinationales1, libres de décider d’installer leurs sièges sociaux ou d’effectuer leurs facturations dans des paradis fiscaux (Luxembourg, Irlande…), ou encore de délocaliser leurs usines dans l’est européen où le coût de la main-d’œuvre et les impôts sont infiniment moins élevés que dans leurs pays d’origine.

Une totalité différenciée et hiérarchisée

L’Europe est une réalité historique et culturelle, et dans une certaine mesure (malgré les obstacles que place le capitalisme) économique. Son unification est une nécessité pour le progrès de tous les peuples, de toutes les sociétés qui la composent. Les conceptions libérales, présentes dès l’origine mais qualitativement aggravées par l’Acte unique (1986) puis le traité de Maastricht (1992), ont cependant démontré leur incapacité à la faire avancer dans cette voie.

L’Union européenne, et en son sein la zone euro, sont ainsi devenues des totalités de plus en plus différenciées et hiérarchisées, dans lesquelles les bourgeoisies des États impérialistes les plus puissants ont étendu leur influence, et même leur domination, au détriment des peuples des États les plus faibles.

L’euro, instrument des forts

Le marché unique a logiquement permis aux capitalistes offrant les produits ou services les plus performants et compétitifs, de gagner des parts de marché au détriment de leurs concurrents moins affûtés. L’euro, calqué sur l’ancien mark allemand, a aggravé la situation en imposant à des pays nettement moins développés, ou aux économies plus fragiles, une monnaie surévaluée au regard de leurs capacités.

La désindustrialisation massive de l’Espagne et de la Grèce a été en grande partie un corollaire et une conséquence de l’avancée des groupes capitalistes d’autres pays européens. En Espagne, la bourgeoisie et ses gouvernements – de droite ou « socialistes » – ont alors misé sur le secteur de la construction, qui a fait l’objet d’une spéculation effrénée alimentant une croissance largement artificielle, avant de s’effondrer lorsque la bulle immobilière mondiale a explosé, d’abord aux États-Unis. En Grèce, le système a utilisé à fond les possibilités d’endettement facilitées par l’Union européenne, et qui profitaient avant tout à ses grandes banques (principalement allemandes et françaises) ; jusqu’à ce que le déclenchement de la crise mondiale mette à nu des déséquilibres que les marchés financiers ont alors considérés comme insoutenables.

Dans l’un et l’autre cas, les bourgeoisies nationales s’étaient adaptées de bon gré à la nouvelle division internationale du travail imposée par leurs homologues les plus fortes, et engagées à fond dans les nouvelles opportunités de profit basées sur les mécanismes spéculatifs. Aujourd’hui, toujours soutenues pas les institutions de l’Union européenne, elles se retournent violemment contre leurs classes exploitées, appelées à supporter tout le poids de la crise.

La crise de la dette et ses bénéficiaires

Les États les plus endettés de l’Europe du Sud ne le sont pas davantage qu’un pays tel que le Japon. Prise globalement, la dette publique des pays de la zone euro atteint 87% de leur PIB, contre plus de 100% pour les États-Unis d’Amérique. Mais les États-Unis, où les réalités économiques et sociales sont pourtant très différentes selon les territoires, ont une politique et des institutions économiques communes, capables de garantir en dernière instance la solvabilité des différents États. De même disposent-ils, comme le Japon ou la Grande-Bretagne, de la maîtrise de leur politique monétaire : capacité à émettre de la monnaie ou des obligations d’État, à racheter de la dette, à dévaluer ou réévaluer.

Rien de tel dans la zone euro, où les États les plus faibles n’ont aucun moyen de se défendre, en vertu de « l’orthodoxie financière », sanctionnée par le traité de Maastricht et renforcée aujourd’hui par le TSCG, qui traduit la volonté des bourgeoisies les plus puissantes de ne pas courir le moindre risque de devoir payer pour les autres. Dans cette situation, les pays à la fois les plus endettés et les plus fragiles deviennent des proies faciles pour les « marchés financiers ».

La Grèce supporte ainsi le poids d’une monnaie totalement surévaluée, tout en étant prise dans le carcan de traités européens qui lui interdisent toute politique autonome par laquelle elle pourrait tenter de se redresser. L’autre raison de la crise apocalyptique dans laquelle le peuple grec ne cesse de s’enfoncer est la volonté des bourgeoisies européennes de défendre à tout prix leurs profits, même si cela implique une spirale récessive qui aggrave encore les déséquilibres globaux de l’UE et de la zone euro.

Les (non) solutions bourgeoises

Jusqu’à présent, les gouvernements européens n’ont trouvé aucune solution cohérente viable pour remédier à cette crise. En couverture de son édition du 26 mai, l’hebdomadaire The Economist énonçait l’alternative posée selon lui à l’Europe : « rupture » ou « super-État ». En précisant dans son article central : « Une voie mène à la disparition complète de l’euro, avec toutes ses répercussions économiques et politiques. L’autre implique un transfert de richesses sans précédent dans les frontières européennes et, en retour, un abandon correspondant de souveraineté. »

De fait, le sommet européen de la fin juin n’a débouché à nouveau que sur un bricolage : un peu (pas beaucoup) de transfert pour maintenir à flot les États les plus menacés, et un peu (plus) d’abandon de souveraineté. Ces derniers, au profit d’institutions européennes qui, comme on le sait, sont tout sauf dotées de la moindre légitimité démocratique. Avec toujours, au cœur, une austérité renforcée contre les travailleurs et les peuples.

Les États-Unis d’Europe contre l’Union européenne

La crise de l’Union européenne et de la zone euro mettent donc en évidence l’incapacité des capitalistes à unifier le continent, à organiser une coopération harmonieuse entre ses peuples, à libérer ses forces productives tout en les maîtrisant en fonction des besoins sociaux et environnementaux.

La vieille idée des États-Unis d’Europe apparaît chaque jour davantage comme une nécessité, mais il est tout aussi clair que la réaliser impliquera de mettre à bas l’échafaudage institutionnel et réglementaire de l’UE et de l’euro. Ce que seuls pourront accomplir des gouvernements au service des travailleurs, commençant à rompre avec la loi du profit.

(1) Le terme « multinational » se réfère ici au champ d’opération des grands groupes financiers, industriels et de services, non à leurs centres de décision et aux intérêts qu’ils représentent, qui restent essentiellement basés dans les vieux États nationaux.

Articles publiés dans la revue du NPA « Tout est à Nous » et sur le site :
http://www.npa2009.org/content/aux-racines-de-la-crise-europ%C3%A9enne

Le Capital contre la démocratie

Julien Salingue

« En rejetant le suffrage universel dont elle s’était jusqu’alors drapée, et dans lequel elle puisait sa toute-puissance, la bourgeoisie avoue sans détours : “Notre victoire s’est maintenue jusqu’ici par la volonté du peuple, il faut l’affermir maintenant contre la volonté du peuple. »

Karl Marx, Les luttes de classes en France

Depuis de longues années, les atteintes aux droits démocratiques se sont multipliées en Occident : du Patriot Act aux États-Unis aux LSI, LSQ et LOPPSI en France en passant par une criminalisation toujours accrue du mouvement social, les gouvernements ont exploité la « menace terroriste » pour renforcer le contrôle sur leurs populations et museler la contestation. Ces reculs ne sont en réalité que l’expression la plus visible d’une tendance de fond particulièrement marquée en Europe : le divorce progressif entre économie de marché et démocratie.

Acte I : une Constitution ratifiée malgré les peuples

Le 14 juillet 2004, Jacques Chirac annonce qu’un référendum sera organisé pour l’adoption du projet de traité constitutionnel européen (TCE) : « J’espère que les Français comprendront qu’on leur pose une question essentielle pour leur proche avenir et surtout pour celui de leurs enfants ». Le 29 mai 2005, « les Français » donnent raison à Chirac en rejetant le texte. Ils sont suivis un mois plus tard par les Néerlandais. Pris de panique, les gouvernements européens décident de rédiger un nouveau texte : le traité de Lisbonne, finalisé en 2007. « Dans le traité de Lisbonne, rédigé exclusivement à partir du projet de traité constitutionnel, les outils sont exactement les mêmes. Seul l’ordre a été changé dans la boîte à outils ». Celui qui s’exprime ainsi n’est autre que Valéry Giscard d’Estaing, que l’on ne peut guère soupçonner de sympathies altermondialistes. Cependant, bien qu’il ne soit qu’une version remaniée du TCE, le traité de Lisbonne est présenté comme un simple « traité modificatif ». Pas besoin, dès lors, d’en appeler aux peuples.

Les enquêtes d’opinion indiquent pourtant que ceux-ci souhaiteraient s’exprimer. Le 18 octobre 2007, le Financial Times publie une étude selon laquelle 76 % des Allemands, 75 % des Britanniques, 72 % des Italiens, 65 % des Espagnols et 63 % des Français souhaitent un référendum. Mais il y a des affaires trop sérieuses pour les laisser entre les mains des peuples : à l’exception de l’Irlande, les parlements nationaux se chargeront de la ratification du traité. Les votes desdits parlements sont révélateurs du gouffre qui sépare les populations et leurs « représentants » : dans l’État espagnol, les députés adoptent le traité par 322 voix contre 6 (et 2 abstentions), et les sénateurs par 232 voix contre 6 (et 2 abstentions) ; en Allemagne, le Bundestag (514 pour, 58 contre, 1 abstention) et le Bundesrat (65 pour, 0 contre, 4 abstentions) donnent également leur aval à la ratification du traité ; mention spéciale aux élus italiens qui ont dû susciter bien des jalousies en Corée du Nord : le Sénat a approuvé le traité par 286 voix contre… 0, tandis que la Chambre des députés, tout aussi nuancée, ratifiait le traité par 551 voix contre… 0. Rompez les rangs.

En France, Nicolas Sarkozy réunit en février 2008 le Congrès (Assemblée + Sénat) pour faire ratifier le traité. Grâce aux courageux élus socialistes qui, en répondant à la convocation de Sarkozy et en ne votant pas contre le texte, offrent l’indispensable légitimité institutionnelle au Congrès pour se prononcer sur le traité, la France emprunte elle aussi le chemin de la négation démocratique. Un certain Jean-Marc Ayrault explique alors : « Nous ne prendrons pas la responsabilité au PS de provoquer une crise en Europe ». Le changement, c’était déjà maintenant.

Acte II : coup(s) d’État de la finance

Le 1er décembre 2009, les obstacles démocratiques ayant été contournés, le traité de Lisbonne entre en vigueur dans l’UE.

Les gouvernements européens ont eu l’occasion de démontrer que leurs préoccupations démocratiques ne pèsent guère dans la balance face aux impératifs de la construction de l’Europe du capital. Les conséquences de la crise économique internationale vont amplifier ce phénomène. Leur attitude à l’égard de la Grèce est à ce titre exemplaire : les conditions dans lesquelles les plans d’austérité ont été imposés et leurs conséquences sur le système politique grec sont hautement révélatrices des contradictions grandissantes entre intérêts du capital européen et aspirations élémentaires des populations de l’UE.

Du printemps 2010 à l’automne 2011, la Grèce est secouée de mobilisations sociales massives : journées de grève générale, occupations… C’est dans ce contexte quasi insurrectionnel que le Premier ministre Papandréou annonce le 31 octobre 2011 la tenue d’un référendum sur les politiques d’austérité. Le lendemain de l’annonce du référendum, les Bourses européennes montrent que profits et consultation des peuples ne font pas bon ménage en tant de crise : - 4, 19 % à Madrid, - 5 % à Francfort, - 6, 8 % à Milan, - 5, 38 % à Paris. Les gouvernements de l’UE choisissent leur camp : « Papandréou porte une très lourde responsabilité […]. Les marchés ont besoin de stabilité et de sécurité » (Yves Leterme, Premier ministre belge) ; « La décision grecque de retarder la résolution du Parlement grec ne favorise en rien la croissance économique » (José Blanco, porte-parole du gouvernement espagnol), etc.

La Troïka va alors contraindre Papandréou à revenir sur sa décision, ce qui le conduit à démissionner. Sans que soient organisées de nouvelles élections, un nouveau gouvernement est formé, dirigé par Loukas Papadémos, ancien vice-président de la Banque centrale européenne (2002-2010) et ex-directeur de la Banque centrale de Grèce (1994-2002). Comme le souligne alors Stathis Kouvelakis, « autant dire qu’avec ce nouveau Premier ministre, ce sont de façon quasiment directe les milieux financiers européens, et secondairement grecs, ainsi que les pays du directoire de l’Union européenne (UE) qui gouvernent le pays, au mépris de tout mandat populaire ».

Une crise de la gouvernance bourgeoise ?

La troïka obtient ensuite la tête de Silvio Berlusconi, jugé inapte à gérer la crise qui s’approfondit en Italie. Christine Lagarde, directrice générale du FMI, avait prévenu : « nous soumettrons l’Italie de Silvio Berlusconi au test de la réalité ». Il est remplacé par Mario Monti, dont le CV en dit long : ancien membre de la Commission européenne (1995-2004) et ex-consultant chez Goldmann Sachs (2005-2011). Là encore, pas d’élections, bien que Monti ne soit membre d’aucun parti politique. Ce qui ne l’empêche pas d’obtenir le plus large vote de confiance jamais enregistré au Parlement italien, et d’occuper simultanément le poste de président du Conseil et de ministre de l’Économie et des Finances…

Même si la mobilisation populaire en Italie n’avait pas atteint le niveau grec, la nomination de Monti participe de la même tendance que celle de Papadémos : une prise de contrôle directe, par la finance et son directoire politique, des institutions démocratiques des pays les plus touchés par la crise et les plus instables politiquement. Un court-circuitage des structures institutionnelles de l’État bourgeois par la bourgeoisie elle-même, en somme. Ce qui peut s’apparenter à une crise de gouvernance de la bourgeoisie, qui craint désormais d’en appeler aux peuples lors d’élections ou de référendums qui sont pourtant loin d’être le parangon de la démocratie, est un phénomène structurel : les politiques nécessaires pour sauver le système ont des conséquences si brutales sur les populations qu’il est de plus en plus hasardeux de se risquer à consulter ces dernières.

La récente séquence des élections grecques s’inscrit dans cette dynamique. La campagne orchestrée au niveau européen contre Syriza, les menaces et les pressions venues de toute l’Europe, sans même parler de la perte de crédibilité des institutions grecques, ont (provisoirement) permis aux partis pro-austérité de former une coalition gouvernementale. Mais la nature même de cette alliance confirme la tendance de fond que nous venons de décrire : une « grande coalition » qui transcende les clivages traditionnels entre les partis bourgeois, réunis par la nécessité de maintenir en place un système à bout de souffle, exprime en réalité une rupture avec les règles élémentaires de l’alternance en démocratie parlementaire et n’est pas viable à moyen terme.

À l’échelle européenne, deux options se dessinent : sauver les institutions, qui s’autonomiseront de plus en plus des cadres traditionnels d’expression de la démocratie représentative, ou œuvrer à leur remplacement par des structures permettant une « démocratie réelle ». S’il est indispensable de souligner la nature antidémocratique de l’UE, en dénonçant le rôle de la Commission ou l’autonomie de la BCE, ou en revendiquant un référendum sur le pacte de stabilité, il serait vain d’entretenir des illusions sur une possible démocratisation de l’UE. Le contexte de crise renforce en effet les phénomènes de polarisation politique et sape les bases de ces solutions intermédiaires. La bourgeoisie, qui sait que capitalisme ne rime pas nécessairement avec démocratie parlementaire, l’a compris. À la tentation autoritaire qui se développe en Europe, les anticapitalistes doivent opposer, en s’appuyant sur les mobilisations sociales, une politique qui n’hésite pas à poser ouvertement la question du pouvoir et des institutions, dont l’actualité va être de plus en plus brûlante dans les mois et les années à venir.

Article publié sur le site du NPA :
http://www.npa2009.org/content/le-capital-contre-la-d%C3%A9mocratie