Australie : Pour un nouveau type d’unité de la gauche

Socialist Alternative 20 janvier 2013

Avanti ne se donne pas pour objectif de suivre méthodiquement l’actualité des évolutions de toute la gauche radicale au niveau international. Par contre, nous trouvons utile de faire connaître certaines initiatives qui nous semblent poser les bonnes questions… et surtout proposer de bonnes solutions.

Le texte qui suit est l’éditorial du numéro de novembre du journal « Socialist Alternative » édité par l’organisation australienne du même nom. C’est un appel à un regroupement des forces se réclamant du socialisme révolutionnaire en Australie.

En quoi cet appel vaut-il la peine d’être mis en évidence ? Pour quatre raisons essentiellement :

- parce qu’il ne se satisfait pas de l’état de fragmentation, de concurrence et de marginalisation de la gauche révolutionnaire et qu’il entend y apporter une réponse unitaire d’ampleur ;
- parce qu’il propose de construire une unité non pas, comme c’est souvent le cas ces dernières années, sur la base de « la plus petite base politique d’accord de manière à pouvoir regrouper le plus largement » mais sur la base, plus exigeante mais plus solide, d’un projet clairement socialiste révolutionnaire ;
- parce que le fonctionnement qu’il propose pour ce parti socialiste révolutionnaire « unifié » à construire tranche avec la pratique de la majorité des organisations actuelles, en affirmant qu’il doit permettre non seulement la libre expression des positions (majoritaires comme minoritaires) en son sein mais aussi l’expression publique des points de vue minoritaires et qu’il est basé sur le débat et le recherche et non sur la crispation permanente sur un ensemble de positions immuables issus des conflits politiques du passé.

L’avenir dira si cet appel et ce projet connaîtront des suites favorables. Mais dans l’état où se trouvent les forces qui se réclament du socialisme et de la révolution, le seul fait d’avancer ce genre de perspectives est déjà une initiative rafraîchissante et un pas en avant. (Avanti4.be)

Pour un nouveau type d’unité de la gauche

Socialist Alternative

Ceci est une édition inhabituelle de notre journal Alternative socialiste. Dans la plupart des numéros, notre première page et l’article principal abordent l’une ou l’autre question essentielle de la politique australienne ou internationale d’un point de vue socialiste : la défense des droits des réfugiés, le soutien aux luttes syndicales ou l’attaque contre le système capitaliste global.

Mais nous n’éditons pas ce journal simplement pour attirer l’attention sur les injustices du monde ou pour fournir une explication marxiste de la manière dont fonctionne la société. Nous voulons contribuer à construire une résistance soutenue contre ce système, un combat qui puisse finir par devenir une remise en cause révolutionnaire de l’ordre existant.

Nous partageons avec beaucoup d’autres dans la gauche socialiste la conviction qu’un élément crucial de tout défi efficace lancé au capitalisme sera la construction dans chaque pays d’organisations socialistes révolutionnaires qui puissent défier les forces réformistes comme le Parti Travailliste pour gagner la direction du mouvement et organiser les travailleurs et les étudiants militants en une force qui puisse mener un assaut soutenu contre les institutions de l’ordre capitaliste.

Nous ne nous nions pas que nous sommes très loin aujourd’hui d’un but aussi ambitieux. Mais même le regard le plus superficiel sur l’avenir sinistre qui attend la planète et sur la crise du capitalisme mondial qui ravage les conditions de vie des travailleurs à travers le monde, indique l’urgence de construire un défi non pas simplement à certains aspects du capitalisme, mais au système dans l’ensemble.

Au cours des derniers mois, Socialist Alternative s’est engagé dans un projet dont nous espérons qu’il sera un pas important sur la longue route menant à la construction d’une force socialiste révolutionnaire sérieuse dans la politique australienne.

Nous avons mené des discussions avec le Revolutionary Socialist Party (RSP) pour unir nos organisations et nous sommes confiants que ces discussions mèneront à une fusion réussie au début de l’année prochaine. Le RSP vient d’une tradition politique différente de la nôtre et nous avons des différences sur des questions importantes. Mais nous sommes d’accord sur les questions principales auxquelles font face les socialistes en Australie et sur les bases sur lesquelles une organisation socialiste en Australie doit se construire, comme cela est souligné dans les déclarations faites par les deux organisations que nous publions ici.

Les discussions avec le RSP, et le fait que plusieurs militants socialistes de longue date issus de traditions politiques différentes de celle de Socialist Alternative nous aient rejoints ces derniers mois, nous a conduit à réfléchir de manière plus générale à la façon dont peut se construire la gauche socialiste en Australie.

Les éléments de l’extrême-gauche qui existent dans la plupart des pays occidentaux aujourd’hui sont issus pour la plupart des courants dont l’héritage remonte à la lutte de Trotsky et de l’Opposition de Gauche contre Staline dans les années 1920. Mais, durant la plus grande partie des décennies suivantes - en particulier après la Deuxième Guerre mondiale - ces courants se sont divisés et subdivisés, souvent dans une grande acrimonie. Les conflits au sujet de la nature de classe de l’URSS et des autres Etats « socialistes » se sont combinés à des débats au sujet de questions tactiques et stratégiques, conduisant à une gauche de plus en plus profondément divisée, parfois jusqu’à la parodie.

Nous ne voulons pas réduire l’importance de ces conflits historiques ou prétendre que nous renonçons à nos positions historiques. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que citer La vie de Brian est une réponse incroyablement spirituelle et originale à toute personne qui avance un argument contre un autre courant de la gauche. Nous ne voulons pas non plus adopter une approche du type « Ne rallumons pas la guerre » face aux questions qui continuent à nous diviser aujourd’hui.

Mais la réalité est que, non seulement il y a beaucoup plus de points d’accord que de désaccords au sein de l’extrême-gauche mais également que les positions historiques ne sont pas nécessairement des guides pour les positions politiques contemporaines.

Par exemple, la tradition « capitaliste d’Etat » dont provient Socialist Alternative (qui caractérise l’URSS et les autres pays « socialistes » comme des versions « étatisées » du capitalisme, plutôt que comme des Etats « socialistes » ou « ouvriers ») s’est divisée dans les deux débats centraux pour la gauche internationale en 2012 - la révolution syrienne et la percée de SYRIZA en Grèce. Ces questions ont également divisé les autres tendances du trotskisme au niveau international.

Dès lors que proposons-nous ? En termes simples : un regroupement de la gauche socialiste révolutionnaire en Australie. Dans la longue période qui a suivi les grandes luttes des années ‘60 et ‘70 un grand nombre de socialistes sont passés par les diverses organisations de l’extrême-gauche. Beaucoup de ces organisations ont entretemps disparu et quand elles s’en sont allées, beaucoup de révolutionnaires s’en sont allés avec elles, ne pensant pas qu’il y avait un autre groupe qu’ils pourraient rejoindre.

Ce que nous voulons créer, c’est une organisation qui ne commence pas par les différences historiques qui divisent l’extrême-gauche mais par un programme socialiste pour l’Australie aujourd’hui : pour la révolution ; pour un parti marxiste ; contre l’impérialisme ; contre toute oppression ; contre l’Etat capitaliste ; pour le pouvoir des travailleurs.

Nous ne proposons pas un « parti large » qui tente d’impliquer toutes sortes de forces non-socialistes. Nous voulons un parti marxiste, avec un programme et des principes clairs. Nous voulons une organisation politique qui fonctionne sur la base des décisions à la majorité, mais où les minorités ont le droit à défendre leur avis. Nous ne voulons pas une unité « pour l’unité », mais l’unité des forces qui veulent combattre pour un changement révolutionnaire.

Les membres d’Alternative Socialiste qui viennent de la tradition « Socialiste Internationale » ne sont pas sur le point d’abandonner leurs points de vue – et nous ne nous attendons pas à ce que des gens qui viennent d’autres traditions abandonnent les leurs, et nous ne l’exigeons évidemment pas. Si et quand ces différentes traditions nous amènent à être en désaccord sur des questions de politique pratique, nous discuterons de celles-ci d’une manière démocratique, y compris dans nos propres publications.

Nous ne partageons pas l’idée que le « léninisme » exige une presse de parti qui mette seulement en avant les positions des majorités. Cette caricature n’a rien à faire avec tout ce que Lénine ou les bolcheviks ont jamais dit ou fait. Cela ne veut pas dire que notre journal deviendra une publication de « gauche large » dans laquelle tant les positions révolutionnaires et réformistes seront tolérées. Mais les débats entre les révolutionnaires, si - absolument.

Nous pensons que c’est une initiative relativement nouvelle à gauche, pas simplement en Australie, mais internationalement. Il y a naturellement eu d’innombrables projets d’unité à gauche depuis la chute de l’URSS, mais presque tous ont abandonné une ligne marxiste claire ou ont édulcoré leurs positions politiques.

Dans certains pays – la Grèce est le cas le plus évident - il y a un espace sérieux pour que les révolutionnaires contribuent à la construction de partis de masse des travailleurs qui puissent donner une cohésion à l’ensemble de la classe des travailleurs dans son ensemble, ou au moins des sections conséquentes de la classe. Dans ces situations, il serait fou pour des révolutionnaires d’opposer leurs propres organisations à la masse des travailleurs en voie de radicalisation.

Mais ce n’est pas la situation à laquelle nous faisons face dans la plupart des pays, et en particulier en Australie. Ici nous commençons à construire la base pour l’avenir. Affronter le capitalisme contemporain, ce n’est pas simplement une question de construire des campagnes et des mouvements mais de bâtir une alternative idéologique systématique, en opposition à l’hégémonie des idées capitalistes. Nous voulons construire une organisation clairement marxiste révolutionnaire, intransigeante dans sa lutte contre le réformisme, déterminée à poursuivre une ligne de lutte de classe dans les mots et dans les actes.

Nous nous sentons très encouragés par les réponses que nous avons reçues jusqu’ici à nos déclarations et à nos démarches.

Nous sommes réalistes : il y a inévitablement des éléments sectaires dans la gauche avec qui il serait impossible de s’unir véritablement, car s’ils rejoignaient nos rangs, ce serait seulement en vue de créer la discorde et la rancoeur.

Mais à tout qui veut sérieusement construire une organisation socialiste révolutionnaire en Australie, nous disons : nous voulons être un groupe que vous pouvez faire vôtre. La gauche révolutionnaire a été trop petite, trop divisée et trop marginalisée depuis trop longtemps. Nous avons un monde à gagner. Commençons donc.

Depuis le lancement de cet appel, les Congrès respectifs de Socialist Alternative et du Revolutionary Socialist Party ont voté en faveur de la fusion qui est annoncée pour le printemps. Un projet de programme a été élaboré. Le débat s’est engagé avec d’autres organisations. Même si celui-ci n’en est pas aussi avancé qu’avec le RSP, deux autres organisations – la Socialist Alliance et Solidarity – ont accepté de s’associer à la préparation au weekend de débat et de formation Marxism 2013, organisé chaque année par Socialist Alternative.

Pour en savoir plus sur les étapes du regroupement révolutionnaire, les déclarations, débats et prises de position, vous pouvez visiter la section “Towards unity on the left” sur le site de Socialist Alternative.


Petit panorama de la gauche révolutionnaire australienne

Quoi qu’ayant toujours été marginale dans la vie politique australienne, la gauche révolutionnaire y a une longue histoire où les déchirements et les changements de nom n’ont pas manqué.

Depuis 50 ans, elle est essentiellement organisée de deux grands courants. La principale organisation a été pendant longtemps le Socialist Workers Party (SWP) qui était la section locale de la Quatrième Internationale. Au début des années ’70 est ensuite apparue l’International Socialist Organization (ISO), liée au SWP britannique dans le cadre de la Tendance Socialiste Internationale.

Ces deux courants ont connu depuis lors une existence mouvementée.

Au cours des années 1980, le SWP s’est rapproché de plus en plus du castrisme et éloigné du trotskisme ; il a fini par quitter la Quatrième internationale en 1990 et a alors pris le nom de Democratic Socialist Party.

De son côté, l’ISO a exclu en 1995 une partie de ses dirigeants historiques et de ses membres qui ont formé Socialist Alternative. Après avoir connu de nombreux soubresauts, l’ISO, fortement affaiblie, s’appelle aujourd’hui Solidarity.

En 2001, le DSP a pris l’initiative d’appeler à un vaste regroupement des organisations (grandes et petites) de la gauche radicale. Cet appel a été largement entendu et a débouché sur la création de la Socialist Alliance. Seule Socialist Alternative s’est tenue à l’écart de ce regroupement.

Après quelques succès militants et échecs électoraux, la Socialist Alliance s’est peu à peu vidée de ses occupants (chaque groupe reprenant son indépendance) et de son contenu (jusqu’à devenir une formation plus simplement « anticapitaliste » que « socialiste révolutionnaire »). Seul le DSP est resté dans la Socialist Alliance et s’est en fait dissous en son sein. Une minorité de gauche dans le DSP a refusé cette évolution, a quitté ce parti et fondé le Revolutionary Socialist Party (RSP).

Aujourd’hui, la Socialist Alliance reste sur papier la formation la plus nombreuse : elle annonce 700 membres mais le nombre de militants réels ne doit pas dépasser la moitié de ce nombre. Elle édite cependant un hebdomadaire Green Left Weekly dont le rayonnement reste important, y compris hors d’Australie.

Longtemps centrée sur le milieu étudiant et la formation marxiste de ses membres, Socialist Alternative s’est fortement développée ces quatre dernières années (elle compte aujourd’hui 300 militants actifs) et a joué un rôle significatif dans plusieurs luttes syndicales et mouvements sociaux. Elle est en train d’être rejointe par le RSP et a lancé à cette occasion l’appel à l’unité (reproduit plus haut) en direction des autres organisations de la gauche révolutionnaire : la Socialist Alliance, Solidarity et d’autres petits groupes (Socialist Party, Workers’ Liberty,…).

Cet appel peut sembler être une répétition de ce qui s’est passé il y a dix ans – à l’initiative d’une composante qui avait boudé le précédent essai. Il semble néanmoins y avoir une différence de projet : la Socialist Alliance visait à construire une formation « large » de la gauche sur une base politique « assouplie » ; l’appel actuel de Socialist Alternative vise à construire un parti ouvertement marxiste et révolutionnaire mais ouvert au débat interne et à l’existence possible de courants en son sein.