Arguments contre l’exploitation

Rolando Astarita 20 octobre 2013

A une époque où beaucoup de personnes (y compris des intellectuels de gauche et des dirigeants syndicaux) s’abaissent à « remercier » le gouvernement pour telle ou telle concession, et où bon nombre d’autres nous abreuvent de promesses électorales, il convient de souligner que la société capitaliste est une société qui repose sur l’exploitation.

Cela signifie, entre autres choses, que ce que les travailleurs perçoivent comme salaire n’est rien de plus qu’une partie des richesses qu’ils ont produit. Bien entendu, ceci est une idée inacceptable pour les défenseurs de l’ordre existant. Car si exploitation il y a, les exploités n’ont alors strictement aucune raison de dire merci à qui que ce soit, vu qu’ils ne reçoivent jamais qu’une petite partie des richesses qu’ils créent. Et si cette idée se généralise, les travailleurs finiront pas considérer leurs gouvernants et les politiciens du système non pas comme des âmes charitables préoccupées par le bien être du peuple, mais bien pour ce qu’ils sont : des défenseurs d’un ordre social exploiteur.

De là l’acharnement des idéologues du système à nier la validité de la théorie marxiste. Afin d’apporter quelques éléments sur cette question, je présente ici une argumentation simple en faveur de la thèse qui dit que dans la société capitaliste le travail salarié est exploité. Cette thèse a été exposée par Marx (dans « Le Capital ») et je me limite ici à la détailler et à établir ses connexions avec la dite superstructure de la société, ainsi que les conséquences de cette théorie par rapport à ce qu’on enseigne généralement en économie. Cet argumentaire n’est pas seulement logique, il est aussi historique.

Situation A : Une société féodale « idéale »

Partons d’un modèle de petite société féodale. Il y a un seigneur féodal qui possède une surface déterminée de terres. Cette surface de terres se divise en deux parties. Une partie est la terre du seigneur ; l’autre partie, de dimension identique à celle du seigneur, est occupée par 20 familles paysannes. Chacune des 20 familles possède un lot de terre. Avec leur labeur sur ce lot, chaque famille obtient (en décomptant les semences pour les prochaines semailles) une unité nette de céréales qu’elle consomme intégralement sous forme de pain. Les paysans ne sont pas propriétaires des lots, mais ils les possèdent « de fait », ainsi que leurs instruments de travail. Légalement, les lots sont la propriété du seigneur. Pour cette raison, les paysans sont obligés de payer un tribut au seigneur qui consiste à travailler sur sa terre et à ne pas abandonner les parcelles. Il s’agit donc de paysans serfs.

Les serfs travaillent 6 jours : 3 sur leurs lots et 3 jours sur la terre du seigneur, le dimanche ils se reposent. Sur la terre du seigneur ils produisent (également en décomptant les semences pour les prochaines semailles) 20 unités nettes de céréales qui, naturellement, reviennent au seigneur. Ce dernier et sa famille consomment 7 unités de céréales (ils sont mieux alimentés que les paysans).

Le seigneur utilise 1,5 unité de céréales pour entretenir un intellectuel qui explique aux paysans que l’ordre social établi découle de la volonté de Dieu et qu’il n’y a aucun sens à vouloir le changer. Il emploi également 7,5 unité de céréales pour alimenter 5 soldats (les soldats consomment eux aussi un peu plus que les paysans) qui veillent à ce que les serfs ne se révoltent pas et remplissent leurs devoirs. Enfin, il vend les 4 unités de céréales restantes à un commerçant qui vient de loin. Celui-ci lui fournit des armes pour ses soldats, un quelconque livre pour l’intellectuel et des biens de luxe (par exemple, des robes de soie pour la dame du seigneur).

Comment juger cela ? Un marxiste dira que les paysans ne reçoivent aucune rémunération pour les 3 jours hebdomadaires pendant lesquels ils travaillent sur la terre du seigneur. Celui-ci s’approprie un excédent pour lequel il n’a pas travaillé et dont il vit lui-même, ainsi que sa famille, les soldats et l’intellectuel. Par conséquent, les paysans sont exploités. Un intellectuel économiste néoclassique sera d’accord avec cette conclusion.

Situation B : Travail salarié et capitalisme

Le mode de production capitaliste s’est installé. Le seigneur s’est ingénié à dépouiller – par la violence, mais ce n’est là à peine qu’un « détail historique » - les paysans de leurs lots de terres et de leurs instruments de travail. Les paysans ont cessé d’être des serfs et sont devenus des travailleurs libres. Ils sont libres parce qu’ils ont été « libérés » des moyens de production et de la terre et qu’ils peuvent vendre leur force de travail. La terre, les instruments de travail et les semences sont la propriété privée du seigneur. Mais celui-ci n’est plus un « seigneur », c’est un « exploitant capitaliste ».

Les 20 paysans travaillent sur toute la surface de la terre (celle qui était à proprement parler celle du seigneur et celle qui composait leurs lots) et ils produisent 40 unités nettes de céréales. Ils reçoivent en échange une masse salariale en argent, qui équivaut à 20 unités de céréales. C’est tout juste suffisant pour que chaque famille puisse vivre. Le patron porte les 40 unités de céréales au marché le plus proche. Les paysans salariés se rendent aussi à ce marché et achètent 20 unités de céréales avec les salaires qu’ils ont perçus. Avec l’argent reçu de la vente des 40 unités de céréales, le patron paye les salaires consécutifs des paysans, que ces derniers dépenseront en achetant à nouveau des céréales au marché : ainsi l’argent reviendra dans les mains du patron, et ainsi de suite.

Le salaire est une assignation donnée aux paysans pour contribuer au produit qu’ils reproduisent eux-mêmes constamment avec leur travail. Mais, en outre, à chaque cycle il reste aux mains du patron l’équivalent de 20 unités de céréales, qu’il transforme en argent en vendant ce produit sur le marché. Cet excédent en argent, c’est la plus-value.

Désormais, comme avant, il utilise l’équivalent de 7 unités de céréales pour sa consommation. Il lui en reste 13 pour les impôts et autres dépenses. Il paye des impôts pour un montant équivalent à 9 unités de céréales vendues. Avec ces impôts, on peut entretenir 5 soldats et un intellectuel, qui sont engagés par l’Etat. L’intellectuel, qui est désormais un économiste, explique que les paysans reçoivent un juste salaire pour leur travail et que le profit du capitaliste découle en réalité du « sacrifice » réalisé par lui en postposant sa propre consommation - autrement dit le profit provient de son abstinence.

Après avoir consommé et payé des impôts, il reste au patron l’équivalent de 4 autres unités. Mais au lieu de les dépenser en produits de luxe, il est désormais disposé à investir cet argent de manière productive, en achetant des terres voisines et en employant plus de paysans pour y travailler. Il est sur le point de se transformer en une machine qui se consacre à accroître le capital avancé à chaque cycle de production. Son bénéfice serait donc une prime pour son abstinence, car personne ne se sacrifie effectivement comme lui pour le « progrès humain ». Son mot d’ordre devient « accumuler et accumuler ».

Comment juger cela ? Un marxiste dira que, par rapport à la situation A, où l’exploitation apparaît de manière transparente, seule la forme sociale s’est modifiée, c’est-à-dire le rapport social de production entre les individus concernés. Dans la situation A, les paysans produisaient 20 unités de céréales qu’ils consommaient directement et 20 unités de céréales qu’ils remettaient au seigneur. Dans la situation B, les travailleurs agricoles produisent toujours 20 unités de céréales pour leur consommation, et 20 autres unités pour lesquelles ils ne sont pas payés. Comme avant, les producteurs offrent ainsi leur force de travail sans rien recevoir en échange. Tel est le secret de la plus-value, ou profit capitaliste.

La coercition sur les paysans n’a pas non plus disparue. Avant, les paysans étaient attachés à la terre et étaient obligés par les soldats de travailler sur la terre du seigneur. Maintenant, ils sont libres ; mais s’ils ne travaillent pas comme salariés du patron, ils meurent de faim. Ils sont donc obligés de s’engager comme salariés. On voit donc que, contrairement aux dires de l’économiste, le bénéfice ne provient pas du fait que le patron s’abstient provisoirement de consommer (quelqu’un a-t-il jamais fait l’expérience de cesser de consommer pour voir si la valeur de ce qui est ainsi épargné augmente d’elle-même ?).

Les conclusions de l’économiste néoclassique moderne sont très différentes. Héritier de ce vieil intellectuel qui théorisait sur l’abstinence, il dira qu’il n’y a ici aucune sorte d’exploitation. Armé de ses concepts « d’utilités » et de « production », il expliquera que le profit du patron provient du « rendement marginal de la terre et du capital » (le « capital » pour lui, c’est la charrue et les autres outils qui semblent donner un « rendement » sans nécessité de travail humain).

Et il dira aussi que ce que gagne le paysan est égal à la productivité marginale de son travail. Exploitation ? Lutte des classes ? Rapports sociaux de production ? C’est du « blabla » marxiste pour semer la confusion chez les jeunes et détourner la science économique de sa juste route.

Il lui reste néanmoins à répondre à la question clé : s’il n’y a pas d’exploitation dans la société capitaliste, quelle différence fondamentale établit-on entre les situations A et B décrites ici ?

Tel est l’épineux problème à résoudre pour ceux qui contestent la théorie de l’exploitation de Marx.

Source :
http://rolandoastarita.wordpress.com/2011/05/25/argumento-sencillo-sobre-la-explotacion/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera