Anton Pannekoek (1873-1960), théoricien du « communisme des conseils »

Pepe Gutiérrez-Álvarez 6 janvier 2013

Anton Pannekoek (2 janvier 1873 - 28 avril 1960) fut, ensemble avec Karl Korsch et Herman Gorter [1], le principal théoricien du « communisme conseilliste », ou anti-léniniste. Né il y a 140 ans à Vassen, aux Pays-Bas, il se consacra entièrement à l’étude de l’astronomie entre 1891 et 1906, étudiant tout particulièrement les étoiles doubles et défendant sa thèse de doctorat en 1902.

Astronome de réputation internationale (un institut d’astronomie aux Pays-Bas porte aujourd’hui son nom), Pannekoek fut l’un des plus importants spécialistes de l’atmosphère stellaire et reçut plusieurs distinctions scientifiques en dépit des discriminations dont il souffrit à cause de ses positions politiques radicales.

Selon son disciple Paul Mattick [2] : « La vie d’Anton Pannekoek coïncide presque entièrement avec l’histoire du mouvement ouvrier moderne. Il en a connu l’essor en tant que mouvement de protestation sociale, sa transformation en un mouvement de réforme sociale, et son éclipse comme mouvement de classe indépendant dans le monde contemporain. Mais Pannekoek a connu également ses possibilités révolutionnaires dans les soulèvements spontanés qui, de temps en temps, interrompirent le cours tranquille de l’évolution sociale. II est entré marxiste dans le mouvement ouvrier, et il est mort marxiste, persuadé que s’il existe encore quelque avenir, ce sera un avenir socialiste. » [3]

Pour Pannekoek : « Les travailleurs ne doivent pas se contenter d’agir : il est nécessaire qu’ils imaginent, qu’ils réfléchissent et qu’ils décident par eux-mêmes. (…) En réalité, le capitalisme n’est pas ce monde que l’on veut nous faire croire composé d’individus signant des contrats sur un pied d’égalité : c’est un monde de classes en lutte (…). L’objectif et la mission de la classe ouvrière est d’abolir le système capitaliste (…). La démocratie, disent-ils, est le gouvernement du peuple. Mais le peuple n’existe pas, seuls existent les classes. »

Paul Mattick souligna la double influence qui s’exerça sur Pannekoek : « Bien que fidèle à la tradition du ‘socialisme libertaire’ de Domela Nieuwenhuis, l’opposition de Pannekoek au réformisme et au révisionnisme social-démocrate était d’inspiration marxiste ».

Pannekoek adhéra au Parti social-démocrate des Pays-Bas (SDAP) en 1902 et, avec Herman Gorter et Henriette Roland-Holst [4], il anima pendant des années l’aile gauche de ce parti, en opposition à la tendance modérée dirigée par P.J. Toelstra.

En 1908, il fut appelé en Allemagne pour enseigner à l’Ecole du parti social-démocrate. Il fut l’un des fondateurs de la revue « De Tribune » de l’opposition de gauche hollandaise, qui critiquait sévèrement la ligne officielle de la IIe Internationale, s’en prenant y compris à Karl Kautsky [5]. Les « tribunistes » furent expulsé du parti et en créèrent un autre, beaucoup plus radical et qui deviendra plus tard le noyau fondateur du Parti communiste hollandais.

Expulsé d’Allemagne en 1914 pour ses convictions internationalistes, Pannekoek collabora avec l’aile bolchevique dans le mouvement zimmervaldien [6], ainsi qu’avec les spartakistes allemands [7]. Co-fondateur du PC hollandais, il participa à la création de la IIIe Internationale en 1919, s’identifiant avec la ligne générale établie lors de ses deux premiers congrès. Développant ses conceptions « gauchistes » et « conseillistes », Pannekoek deviendra l’un des animateurs du Bureau européen de l’ouest de l’Internationale communiste (IC). Ses positions politiques le rapprochèrent du KAPD allemand (Parti communiste ouvrier allemand, scission gauchiste du KPD) qui opposait les conseils ouvriers aux syndicats et au travail parlementaire.

Comme le résume Paul Mattick : « Pannekoek reconnut dans ce mouvement des conseils le commencement d’un nouveau mouvement ouvrier révolutionnaire, et en même temps le début d’une réorganisation socialiste de la société. Ce mouvement ne pouvait naître et se maintenir qu’en s’opposant aux formes traditionnelles. (…) Par des intrigues d’abord et, après 1920, ouvertement, les bolcheviks s’efforcèrent de combattre les tendances antiparlementaires et antisyndicales du mouvement communiste, sous prétexte qu’il ne fallait pas perdre le contact avec les masses qui adhéraient encore aux anciennes organisations. Le Congrès de Heidelberg en 1919 divisa le parti communiste allemand en une minorité léniniste et en une majorité qui adhérait aux principes de l’antiparlementarisme et de l’anti-syndicalisme sur lesquels le parti était fondé initialement. Une autre controverse vint s’ajouter à la première : dictature du parti ou dictature de classe ? Les communistes non-léninistes adoptèrent le nom de Parti des ouvriers communistes d’Allemagne (KAPD). Une organisation similaire fut fondée plus tard en Hollande. Les communistes de parti s’opposèrent aux communistes de conseils et Pannekoek se rangea au côté des seconds. Ceux-ci assistèrent au IIe Congrès de la IIIe Internationale en qualité de sympathisants. Les conditions d’admission dans l’internationale —subordination totale des diverses organisations nationales à la volonté du Parti russe — sépara complètement le jeune mouvement des conseils et l’internationale Communiste. »

Dans son évaluation de la signification de la révolution russe, il coïncida avec la tendance de l’Opposition ouvrière au sein du Parti bolchevique et, au sein de l’IC, avec toute son aile gauchiste qui entra en conflit avec Lénine et Trotsky à partir du tournant en faveur du front unique ouvrier. Avec ses camarades, Pannekoek abandonna l’Internationale communiste en 1921 et dénonça la restauration du capitalisme en URSS au travers de la NEP [8] et du système autocratique imposé par les bolcheviques.

Pour Pannekoek, la révolution russe fut la dernière des grandes révolutions bourgeoises et les bolcheviques représentaient en elle l’aile petite-bourgeoise radicale qui instaura une nouvelle forme de capitalisme. La même année 1921, il sera l’un des fondateurs du Parti Communiste Ouvrier Hollandais (KAPN). Le parti entra rapidement en crise et une scission se produisit autour de la question de créer une nouvelle internationale.

Pannekoek continua à travailler avec le groupe des « communistes internationalistes » jusqu’à la disparition de ce dernier en 1940. Il poursuivit son œuvre de scientifique et de publiciste. C’est à cette époque qu’il rédigea l’ouvrage « Lénine philosophe », où il accuse ce dernier de s’inspirer du matérialisme mécaniciste et petit-bourgeois et de ne pas être, en conséquence, un authentique marxiste.

Son ouvrage majeur, « Les conseils ouvriers », fut écrit de 1942 à 1947. Rejetant la nécessité d’un parti, il s’y attacha à dégager les traits et principes fondamentaux qui caractérisent l’auto-organisation des masses et l’autonomie populaire à l’encontre des organisations ouvrières traditionnelles. [9]

D’après un article publié dans :
www.kaosenlared.net/noticia/tiempos-revueltos-4-anton-pannekoek
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

On peut trouver de nombreux textes de Pannekoek en français sur le site Marxists.org :
http://www.marxists.org/francais/pannekoek/index.htm

La propriété publique et la propriété commune

Anton Pannekoek

L’objectif reconnu du socialisme est de prendre les moyens de production des mains de la classe capitaliste et de les mettre entre celles de la communauté des travailleurs. On appelle cet objectif parfois « la propriété publique » et parfois « la propriété commune » de l’appareil de production. Il y a pourtant, entre ces deux expressions, une différence prononcée et fondamentale.

La propriété publique est le droit de propriété, c’est-à-dire de disposition, exercé par un corps public qui représente la société, par un gouvernement, par le pouvoir d’Etat ou par quelque autre corps politique ; les personnes qui forment ce corps, hommes politiques, fonctionnaires, chefs, secrétaires, directeurs, sont les maîtres immédiats de l’appareil de production ; ils dirigent et règlent les moyens de production ; ils commandent les travailleurs. La propriété commune est le droit de disposition exercé par les travailleurs eux-mêmes ; la classe ouvrière (ce terme est pris ici au plus large de sa signification et fait référence à tous ceux qui prennent part au travail vraiment productif ; il inclut les employés, les fermiers, les hommes de science) est le maître immédiat de l’appareil de production, dirigeant, décidant et réglant la production qui est en fait leur travail commun.

Sous le régime de propriété publique, les travailleurs ne sont pas les maîtres de leur travail : peut-être sont-ils mieux traités et payés que sous le régime de propriété privée, mais ils sont malgré tout toujours exploités. L’exploitation ne veut pas simplement dire que les travailleurs ne reçoivent pas le produit entier de leur travail ; une grande partie de celui-ci doit toujours être utilisée pour l’appareil de production et pour les secteurs improductifs mais nécessaires de la société.

L’exploitation a pour essence le fait que d’autres qui forment une autre classe disposent des produits et de leur distribution, qu’ils décident quelle part sera attribuée aux travailleurs comme salaires, quelle part ils retiennent pour eux-mêmes et pour d’autres effets. Sous le régime de propriété publique, ceci appartient à la régulation du processus de production, ce qui est la fonction de la bureaucratie. Ainsi, en Russie, la bureaucratie en tant que classe dirigeante est le maître de la production et des produits, et les travailleurs russes forment une classe exploitée.

Dans les pays occidentaux, on connaît seulement la propriété publique (dans quelques branches) de l’Etat capitaliste. On peut citer ici le célèbre écrivain « socialiste » G. D. H. Cole pour qui le socialisme équivaut à la propriété publique. Il a écrit :

« Toute la population ne serait pas plus capable que tout le corps des actionnaires dans une grande entreprise moderne de diriger une industrie ( . . . ) Il faudrait, sous un régime socialiste autant que sous le capitalisme développé, confier la direction des entreprises industrielles à des experts salariés choisis pour leurs connaissances spécialisées et leur habilité vis-à-vis de certaines branches du travail » (An Outline of Modern Knowledge, édité par Dr. W. Rose, 1931, p. 674).

« Il n’y a aucune raison pour supposer que la socialisation d’un secteur de l’industrie signifierait un grand changement dans son personnel de direction » (p. 676).

En d’autres mots : la structure du travail productif reste tel qu’il est déjà sous le système capitaliste ; les travailleurs restent soumis aux directeurs qui les commandent. Il est clair qu’il ne vient pas à l’esprit de l’auteur « socialiste » que « le peuple entier » consiste principalement en des travailleurs qui, en tant que producteurs, sont parfaitement capables de diriger les industries dans lesquelles ils travaillent.

On revendique quelquefois le contrôle ouvrier comme moyen de corriger le système de production géré par l’Etat. Mais voyons, le fait de demander le contrôle, la surveillance à un supérieur montre bien l’esprit de soumission d’objets désespérés soumis à l’exploitation. Ainsi donc, on peut contrôler les affaires d’un autre homme, mais on ne contrôle pas ses propres affaires, on les fait soi-même. Le travail productif, la production sociale est l’affaire authentique de la classe ouvrière. C’est le contenu de sa vie, sa propre activité. Elle-même pourrait s’en occuper si la police et le pouvoir d’Etat ne l’en empêchait. Elle a les outils, les machines à sa disposition ; elle les utilise et les manie. Elle n’a besoin ni de maîtres pour la commander, ni de finances pour contrôler les maîtres.

La propriété publique est le programme des « amis » des travailleurs qui souhaitent remplacer l’exploitation dure du capitalisme privé par une exploitation modernisée plus douce. La propriété commune est le programme de la classe ouvrière seule, combattant pour son auto-libération.

Nous ne parlons pas ici bien sûr d’une société socialiste ou communiste où la production sera organisée de façon à ne plus être un problème, où chacun se servira de l’abondance des produits selon ses besoins et ses désirs et où le concept « propriété » aura complètement disparu. Nous parlons du moment où la classe ouvrière a conquis le pouvoir politique et social et fait face à la tâche d’organiser la production et la distribution dans des conditions extrêmement difficiles. Le combat de classe des travailleurs d’aujourd’hui et de demain sera fortement déterminé par leurs idées sur les objectifs immédiats – la propriété publique ou bien la propriété commune – à réaliser à ce moment-là même.

Si la classe ouvrière rejette la propriété publique, sa servitude et son exploitation avec, et demande la propriété commune et sa liberté et son auto-détermination, elle ne peut le faire sans remplir certaines conditions et désirs. La propriété commune implique tout d’abord que les travailleurs dans leur totalité sont les maîtres des moyens de production et les font fonctionner en un système de production sociale bien ordonné. Ensuite, elle implique que dans tous les ateliers, dans toutes les usines et toutes les entreprises, le personnel réglemente son propre travail collectif en fonction de toute la production. Le personnel doit donc créer les organes grâce auxquels il dirigera en tant que personnel son propre travail, ainsi que la production sociale en général. L’institution de l’Etat et du gouvernement ne peuvent être utilisée pour ce but, car c’est essentiellement un organe de domination, qui concentre les affaires publiques entre les mains d’un groupe de dirigeants. Mais sous le socialisme, les affaires publiques consistent en la production sociale, aussi sont-elles l’affaire de tous, de chaque personnel, de chaque travailleur qui discuteront et décideront à tout moment de leur propre initiative. Leurs organes doivent se composer de délégués envoyés en tant que messagers de leur opinion, qui devront continuellement revenir rendre compte et rapporter les résultats obtenus dans les assemblées de délégués. Par l’intermédiaire de ces délégués, qui pourrait être rappelés et révoqués à tout moment, la liaison entre les masses travailleuses formées en groupes plus petits et plus grands peut être également établie et l’organisation de la production peut être également assurée.

De pareils corps de délégués, désignés communément par le terme « conseils ouvriers », constituent ce que l’on peut appeler l’organisation politique de la classe ouvrière qui se libère de l’exploitation. Ces corps ne peuvent pas être créés à l’avance ; ils doivent être formés suivant l’activité des travailleurs eux-mêmes au moment où ils en auront besoin. Ces délégués ne sont pas des parlementaires ni des dirigeantes ou chefs, mais ce sont des médiateurs, des messagers spécialisés qui assurent la liaison entre les personnels des diverses entreprises et qui unissent leurs diverses opinions en une résolution commune. La propriété commune demande la direction commune de travail ainsi que l’activité productive commune. Ceci ne peut être réalisé que si tous les travailleurs participent à cette autogestion de ce qui est la base et le contenu de la vie sociale, et s’ils en viennent à créer les organes qui uniront la variété de leurs désirs en une seule action commune.

Puisque de tels conseils ouvriers devront à aucun doute jouer un rôle considérable dans l’organisation future de la lutte et des objectifs de la classe ouvrière, il vaut, pour tous ceux qui soutiennent la lutte sans compromis et la liberté de la classe ouvrière, la peine de leur prêter une attention et une étude profondes.

Source : http://www.marxists.org/francais/pannekoek/works/1948/01/pannekoek_19480100.htm


[1Herman Gorter (1864-1927), poète et militant communiste néerlandais qui joua un rôle important dans les premières années du mouvement communiste aux Pays-Bas et en Allemagne, s’illustrant ensuite dans la mouvance de la gauche communiste, opposée aux conceptions léninistes. Karl Korsch 1886-1961 : théoricien et militant du communisme de conseils, membre du Parti social démocrate indépendant allemand et de son aile gauche, puis co-fondateur du KPD. (source : Wikipédia)

[2Paul Matthick (1904-1981), militant et théoricien marxiste du « communisme de conseils ». Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Mattick

[5Karl Kautsky, (1845-1938), principal théoricien et dirigeant centriste de la social-démocratie allemande et de la IIe Internationale, surnommé (bien à tort) le « pape du marxisme ».

[6La conférence de Zimmerwald est une rencontre de personnalités socialistes qui s’est tenue dans le village suisse de Zimmerwald du 5 au 8 septembre 1915, au cours de la Première Guerre mondiale. L’objectif de la conférence était de rassembler les socialistes fidèles à l’internationalisme et de lutter contre la guerre et contre le triomphe du chauvinisme et du militarisme dans la social-démocratie (source : Wikipédia)

[7D’abord tendance du Parti social-démocrate d’Allemagne, puis du Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne, la Ligue spartakiste forme ensuite en décembre 1918 le Kommunistische Partei Deutschlands (KPD, Parti communiste d’Allemagne). Ses principaux fondateurs et dirigeants, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, sont assassinés en janvier 1919.

[8La Nouvelle Politique Economique (NEP) fut décidée par le Xe congrès du Parti communiste russe en mars 1921 afin de stimuler la production dévastée par la guerre civile en lâchant la bride à certaines formes de propriété privée et en rétablissant partiellement le marché capitaliste.

[9Un extrait de cet ouvrage est disponible ici : http://infokiosques.net/article.php3?id_article=310