Amérique latine : Le territoire comme espace d’émancipation

Raúl Zibechi 20 février 2013

Les mouvements de base territoriaux, ruraux et urbains, composés par des indigènes et des afro-descendants, des paysans et des secteurs populaires, ont joué un rôle décisif dans la résistance contre le modèle néolibéral et pour sa perte de légitimité. C’est à partir de leurs territoires qu’ils ont lancé de formidables offensives qui ont ouvert des brèches dans le système des partis sur lequel repose la domination et ils ont modifié la scène géopolitique régionale. De manière directe ou indirecte, ils ont influés sur le local, le national, le régional et le global.

Ils ont joué et joueront encore à l’avenir un rôle décisif dans la construction d’un monde nouveau. Si ce monde, comme le signale Immanuel Wallerstein (« La Jornada, 12 janvier 2013), « sera le résultat d’une infinité d’actions nanoscopiques », les « petits papillons » capables de le construire habitent des territoires dans lesquels ils résistent et où ils peuvent construire des rapports sociaux différents de ceux qui dominent aujourd’hui. Ce n’est pas par des manifestations ni des déclarations, aussi massives et nécessaires soient-elles, que se créera le socialisme, mais bien par des pratiques sociales dans des espaces concrets. Des territoires en résistance qui sont en même temps des espaces où naît le nouveau.

Jusqu’ici, il s’agit de questions que nous avons mises en débat ces dernières années. Le capitalisme peut être vaincu si nous sommes capables de lui exproprier les moyens de production (et d’échange) dans un long processus. Mais la question ne s’épuise pas pour autant. Le système a appris à désorganiser, à diluer, à coopter et à annihiler par la force (tout cela à la fois, et pas l’une ou l’autre action) les sujets enracinés dans la résistance territoriale. La combinaison de force brute (militaire et policière) avec des politiques sociales pour « lutter contre la pauvreté » fait partie de cette stratégie d’anéantissement.

Face à cette situation complexe et difficile, la tentation est grande de s’étendre des territoires dans lesquels sont nés de multiples sujets collectifs en cherchant des lieux plus propices pour continuer à croître. On opte parfois pour le terrain syndical, d’autres pour les étudiants et ailleurs pour les élections. Un débat de ce type traverse surtout des mouvements sociaux en Argentine, au Chili, au Paraguay et au Pérou, mais il est présent dans presque tous les pays.

Il est exact que le territorial en soi ne suffit pas. Il doit inclure des façons différentes de faire la politique dans lesquelles les gens ordinaires décident et exécutent ; il doit créer des formes de pouvoir distinctes de l’Etat et, pour garantir l’autonomie territoriale, il est indispensable de garantir la survie matérielle, autrement dit la santé, l’éducation, le logement et l’alimentation pour toutes et tous.

Mais nous ne devons pas oublier que les territoires sont décisifs dans la lutte pour un monde nouveau et cela pour deux raisons, disons, stratégiques : il s’agit de créer des espaces où nous pouvons garantir la vie de ceux d’en bas, dans toutes ses dimensions multiples ; parce que l’accumulation par la spoliation ou la guerre – qui est le principal mode d’accumulation du capitalisme actuel - a transformé les mouvements territoriaux en noyau de la résistance. La mutation du capitalisme que nous connaissons comme « néolibéralisme » signifie la guerre contre la vie.

A ces raisons, on pourrait ajouter un troisième argument : il n’est possible de résister que « dans » les rapports tissés autour des valeurs d’usage, qu’elles soient matérielles ou symboliques. Si nous n’agissons que dans les sphères des valeurs d’échange, nous nous limitons à reproduire ce qui existe. Les « pores » de la vie étant fermés dans les usines par le post-fordisme, c’est dans les territoires, les quartiers, les communautés ou les périphéries urbaines où – et ce sont encore ces mêmes travailleurs – se relient entre eux avec réciprocité, aide mutuelle et coopération qui constituent des rapports sociaux modelés autour de l’échange de valeurs d’usage.

Ce n’est pas une question théorique et on ne peut donc que le « montrer ». On la connaît et elle se pratique, ou bien on ne la comprend pas. Résister, aujourd’hui, c’est protéger la vie et construire la vie dans des territoires contrôlés collectivement. Le point central est que si nous abandonnons les territoires, ceux d’en haut auront gagné. Et sur ce point il n’y a pas deux chemins. Il ne nous reste qu’à nous y rendre forts et autonomes en neutralisant les politiques sociales qui veulent détruire le collectif en « sauvant » individuellement le pauvre.

Le peuple Mapuche résiste depuis cinq siècles en s’agrippant à ses territoires. C’est ainsi qu’ils vainquirent les conquistadores espagnols et c’est là qu’ils reconstituèrent leurs forces après la défaite infligée par la République créole pendant la guerre d’extermination connue sous le nom de « Pacification de l’Araucanie » dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est dans leurs territoires qu’ils ont supporté le déluge de la dictature pinochétiste et les politiques « antiterroristes » de la démocratie, accompagnées comme il se doit par des « politiques sociales » pour obtenir avec des carottes ce qu’ils n’ont pu réussir avec des bâtons.

C’est n’est pas une exception mais la règle. Le Chiapas, le Cauca, le Cajamarca où l’on résiste au Projet Conga, Belo Monte, El Alto ou les banlieues de Buenos Aires, parmi bien d’autres, démontrent que la combinaison de guerre et de domestication constitue la manière de stériliser les résistances. Ce qui différencie ces territoires, c’est qu’il y existe des modes de vie hétérogènes sur lesquels il est possible de créer quelque chose de différent du modèle hégémonique. Ne nous y trompons pas : cette possibilité n’existe pas aujourd’hui dans les usines ni dans les autres lieux où tout est valeur d’échange, que ce soit le temps ou même les personnes.

C’est pour cela que les politiques sociales se sont territorialisées, parce que les gestionnaires du capital ont perçu qu’ils étaient en train d’y perdre pied face à la naissance de sujets composés par ceux qui n’ont plus rien à perdre : des femmes, des hommes et des jeunes sans avenir dans ce système, ceux qui, du fait de la couleur de leur peau, de leur culture et de leur manière d’être n’ont pas de place dans les institutions, même pas dans celles qui se réclament de gauche ou en défense des travailleurs. Ils n’existent dans ces dernières que comme « représentés », autrement dit comme des absents.

Il n’y a pas d’alternatives au travail territorial, ni de raccourci pour rendre plus court et supportable le chemin. L’expérience récente démontre qu’il est possible de faire plier le siège du système contre nos territoires, de dépasser l’isolement, de survivre et d’aller de l’avant. Persister ou non, c’est une question de pure volonté.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/2013/01/25/index.php?section=opinion&article=021a1pol
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Raúl Zibechi est uruguayen. Journaliste et auteur, il est responsable de la section internationale au sein de l’hebdomadaire « Brecha », édité à Montevideo. Il est l’auteur de plusieurs livres sur les mouvements sociaux, dont « Genealogía de la revuelta. Argentina : una sociedad en movimiento » et « Dispersar el poder » (Bolivie). Source et articles de Raul Zibechi en français sur Risal : http://risal.collectifs.net/spip.php?auteur25