Alain Bihr : Les rapports sociaux de classe

Jean Peltier 17 septembre 2012

Derrière ce titre - pas vraiment aguichant en soi - se cache pourtant un petit livre précieux pour tous ceux et celles qui veulent comprendre la société pour mieux la changer. Mais, avant de plonger dans le contenu, un petit mot de présentation sur l’éditeur, la collection et l’auteur permettra de mieux saisir l’intérêt de la démarche.

Editions Page Deux est une maison d’édition progressiste et suisse (ce qui ne va pas de soi !) et la collection Empreintes est sa dernière-née. Cette nouvelle collection vise à « présenter sous la forme de synthèses thématiques claires, informées et argumentées les éléments d’une intelligence critique du capitalisme et des possibilités de s’en libérer, héritées des générations antérieures ou en cours d’élaborations dans le cadre de recherches mais aussi de luttes actuelles, de manière à les mettre à la disposition de tous ceux et celles qui aspirent à un monde émancipé ». D’où un format de poche, un prix raisonnable et un nombre limité de pages (140 pour ce livre) ce qui à la fois oblige à aller à l’essentiel, mais permet néanmoins de développer des raisonnements évitant les simplifications abusives.

Quant à Alain Bihr, il est marxiste (d’orientation libertaire) et alsacien – ce qui ne va pas de soi non plus ! Sociologue, il est professeur émérite à l’Université de Franche-Comté. Il a écrit en trente ans une vingtaine de livres et des dizaines d’articles sur une multitude de sujets, allant de l’histoire du capitalisme à la nature de l’extrême-droite actuelle, en passant par la montée des inégalités sociales, les rapports hommes-femmes et le décryptage de la « novlangue » néolibérale. Il est, à mon humble avis, un des penseurs actuels les plus féconds du marxisme.

Et, disons-le de suite, Alain Bihr relève parfaitement le défi imposé par la collection Empreintes dans le cadre de ce petit bouquin qui traite en 140 pages ce qui en demanderait à d’autres 500 ou 1.000.

Pour présenter ce livre, le plus simple est encore de reproduire la page 4 de couverture :

« Cet ouvrage s’adresse à ceux et celles qui suspectent les discours cherchant à faire croire que les sociétés contemporaines évolueraient vers la constitution d’une « classe moyenne » englobant l’immense majorité de leur population. Des discours qui tiennent pour négligeable le creusement continu, manifeste et accablant des inégalités sociales, qui masquent que ce sont là les effets des « lois du marché » mais aussi de politiques délibérées mises en œuvre par les dirigeants des groupes industriels et financiers et par les gouvernants qui en défendent les intérêts.

L’ouvrage s’adresse donc à ceux et celles qui sentent confusément que nos sociétés restent divisées en classes sociales aux intérêts divergents et même contradictoires, qu’elles sont ainsi le champ d’une intense mais sourde lutte des classes. A ceux et celles qui désirent clarifier et conforter ces intuitions en faisant appel aux notions de classes, de luttes de classes, d’alliances de classes, etc.

A cette fin, l’auteur propose une grille d’analyse marxiste des rapports sociaux de classes qui n’exclut ni des emprunts à des auteurs non marxistes, ni des écarts par rapport à une certaine orthodoxie marxiste. Il vise ainsi à aiguiser la compréhension des enjeux des résistances à la domination et des luttes émancipatrices. »

Dans son introduction, Alain Bihr ne s’attarde pas à fournir des éléments concrets pour illustrer l’existence et la persistance des classes sociales dans la société actuelle (ces données sont largement disponibles dans deux autres livres qu’il a écrit avec Roland Pfefferkorn (Déchiffrer les inégalités, en 1995 et Le Système des inégalités, en 2008). Après avoir montré brièvement en quoi la notion de classe reste essentielle pour comprendre le fonctionnement de nos sociétés, il pose le problème des classes sociales en trois grands points.

1. Il ne sert à rien de partir à la découverte des classes et d’essayer de tracer au couteau des frontières définitives qui feraient qu’untel puisse être rangé dans une classe et son voisin dans une autre. En fait, les classes n’existent que dans les rapports qui les lient entre elles.

2. Ces rapports entre les classes sont des architectures complexes qui touchent à une multitude de domaines. Mais leurs fondements se trouvent en définitive dans les rapports sociaux de production. Et il s’agit bien de rapports sociaux dans la mesure où c’est le rapport à la propriété (juridique ou « pratique ») qui est déterminant et qui fixe la place occupée par chacun.

3.
De ce fait, les rapports de classes sont principalement des rapports d’exploitation et de domination et donc, nécessairement, des rapports de conflit et de lutte.

Les trois chapitres du livre s’enchaînent dès lors avec une logique limpide et une redoutable efficacité.

Le premier chapitre, intitulé « Les rapports de production », décrit comment le capitalisme s’est constitué, sur quelle base il fonctionne, comment une partie de la valeur produite par les travailleurs échappe à leur contrôle et est appropriée par les capitalistes, et enfin comment, sur ces bases, se constituent des classes aux positions sociales et aux intérêts divergents. En soi, ce chapitre est un résumé marxiste assez classique mais réussir à résumer cette matière énorme en trente pages parfaitement claires est un premier exploit.

Le « classicisme » du marxisme de Bihr ne l’empêche pas de proposer des innovations. Sans entrer dans les détails, il développe un des points de vue les plus originaux de son analyse : pour lui, le capitalisme ne met pas en présence deux classes fondamentales mais bien quatre : la bourgeoisie (industrielle, financière, commerciale,…), le prolétariat (les travailleurs salariés dominés que sont les ouvriers, employés, petits fonctionnaires,…), la petite-bourgeoisie (artisans, commerçants, paysans, professions libérales,… en grande partie vestiges des modes de production antérieurs au capitalisme) et l’encadrement (cette nouvelle classe composée elle aussi de salariés non propriétaires mais qui occupent des postes de responsabilité et qui organisent l’exploitation et la soumission des travailleurs dans les entreprises, mais aussi dans toutes les autres institutions liées étroitement à l’Etat).

Mais saisir la réalité des classes dans leurs rapports économiques n’est qu’un premier pas. Car elles ne sont encore, à ce moment de l’analyse, que des ensembles « objectifs », c’est-à-dire occupant une même place dans les rapports de production. Comprendre comment ces « classes en soi » peuvent devenir des « classes pour soi », c’est-à-dire conscientes de leurs intérêts et capables d’intervenir collectivement pour les défendre, est un long processus qui fait l’objet des deux autres chapitres.

Le deuxième chapitre « Les luttes de classes » explique comment les classes en arrivent à percevoir leur identité et à concevoir leurs intérêts à travers les relations conflictuelles entre elles qui constituent la lutte des classes. C’est l’occasion pour Bihr de montrer à quel point ce processus est complexe, loin des simplifications pratiquées par un « marxisme vulgaire » qui réduit cet affrontement au terrain économique.

En réalité, les luttes de classes se déploient également sur toute une série d’autres terrains (ceux liés directement à la politique et à l’idéologie bien sûr, mais aussi les croyances et pratiques religieuses, les habitudes de consommation, l’aménagement des villes, les phénomènes de mode,…). Elles touchent à de multiples enjeux (qui produit les richesses, comment les partage-t-on, quel usage en fait-on, comment l’Etat intervient-il en faveur d’un groupe ou de l’autre, comment certaines idées et conceptions morales qui vont s’imposer à toute la société comme légitimes,… ?). Elles s’expriment enfin sous de multiples formes, de la résistance passive dans l’atelier à l’insurrection armée, de la démocratie parlementaire à la dictature fasciste, de la concertation sociale à la grève, des débats télévisés aux associations de consommateurs,…

Dans des processus d’une telle variété et avec de telles différences d’intensité, les classes ne réagissent évidemment pas comme des blocs prédéfinis, à l’image d’équipes de football ou d’armées sur un champ de bataille. Elles évoluent en permanence, se forgeant une conscience grandissante à certains moments, se décomposant à d’autres, nouant entre elles (ou entre des fractions d’entre elles) des alliances, passant de moments d’extrême tension à des moments de « calme social » parfois profond, trompeur comme l’eau qui dort. Et elles tendent aussi à s’organiser de diverses manières (associations, syndicats, partis,…), notamment en vue de conquérir une influence et un poids auprès de – et dans – l’Etat, qui est à la fois un appareil qu’utilise la classe dominante pour assurer son pouvoir (en l’imposant par la force ou le légitimant par le consensus) mais aussi un lieu proclamé de « conciliation » entre les intérêts divergents des classes et des groupes divers, ce qui en fait central de tous les affrontements et de tous les compromis.

Dans le troisième et dernier chapitre « La subjectivité des classes », Bihr analyse comment les classes développent leur identité, processus qu’il synthétise à travers trois stades. Celui, élémentaire, de la « classe incorporée », celle qui n’est encore unie que par un sentiment d’appartenance commune à un même groupe qui se marque avant tout par des similitudes dans le mode de vie et dans certaines conceptions du monde (souvent définies et imposées par la classe dominante aux classes dominées et subalternes). Celui de la « classe mobilisée » ensuite, qui peu à peu s’auto-détermine et se dote de ses propres organisations et de ses propres représentations (une conscience plus nette de sa place dans la société, de ses intérêts propres, des moyens de les défendre et de les faire partager,…). Et enfin, celui de la « classe transcendée » qui est le stade où une clase parvient à exprimer ses intérêts de manière conséquente face à l’ensemble de la société et à les exprimer dans un programme (une utopie) politique et idéologique de réforme et de réorganisation de la société : le libéralisme pour la bourgeoisie, le corporatisme (pouvant aller jusqu’au fascisme) pour la petite-bourgeoisie, le communisme pour le prolétariat et le social-étatisme (ou capitalisme d’Etat) pour l’encadrement,…

Enfin, dans une courte et dense conclusion, Alain Bihr revient sur la complexité des rapports sociaux, évoquant l’existence d’autres rapports sociaux (les rapports sociaux de sexe et de génération, les rapports entre nations) qu’il regroupe au sein des « rapports de reproduction » afin de les distinguer des « rapports de production » capitaliste, montrant à la fois comment ces rapports de reproduction sont déterminés par les rapports de production tout en gardant une autonomie relative face à celle-ci.

A travers ce livre, Alain Bihr fournit donc un « manuel » d’analyse de la société qui permet de résister aux sirènes de tous ceux qui prétendent que les classes et les luttes de classes ont disparu, et que nous sommes plus qu’une énorme classe moyenne sans projet propre si ce n’est d’éviter de tomber en bas parmi les « exclus » tout en aspirant à rejoindre en haut les « super-riches ». Et il le fait à travers une analyse rigoureuse et systématique mais aussi pleines de nuances, qui montre bien à quel point ce sont les hommes (et les femmes !) qui, à travers leurs luttes collectives, font leur propre histoire. Ce qui en fait un outil tout autant pour les étudiants et les chercheurs en sciences sociales que pour les militants et, plus généralement, tous ceux et celles qui veulent mieux comprendre le monde pour le changer.

Je mettrais juste un petit bémol pour terminer. Si vous aimez réfléchir sur base de concepts, de définitions, d’enchaînements et d’articulations entre eux et elles, ce bouquin est fait pour vous et il fera votre bonheur, de l’introduction à la conclusion. Si, par contre, vous trouvez qu’un petit dessin ou un exemple bien choisi vaut souvent mieux qu’un long discours,… vous ne trouverez heureusement pas de longs discours inutiles dans ce livre mais il vous faudra vous accrocher un peu pour « tenir » tout au long du raisonnement. Mais franchement le jeu en vaut la chandelle.

Les rapports sociaux de classes , par Alain BIHR
Editions Page Deux - Collection Empreinte (140 pages, 9.50 EUR)