95 ans après l’assassinat de Rosa Luxemburg

Luc Gérard, Michael Löwy 15 janvier 2014

Il y a 95 ans, le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg était assassinée par la soldatesque contre-révolutionnaire à Berlin, avec la complicité directe des dirigeants sociaux-démocrates allemands. Nous revenons dans ce dossier sur cet événement tragique et son contexte historique ainsi que sur un aspect important de l’œuvre de celle qui fut la plus grande théoricienne marxiste du XXe siècle : sa conception de la démocratie socialiste. Cet aspect de son œuvre reste sans nul doute la plus actuelle face à la nécessité de refonder un marxisme révolutionnaire et un projet socialiste débarrassés de toute scorie stalinienne et autoritaire. (Avanti4.be)

L’assassinat de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht

Luc Gérard

La mort des deux grands révolutionnaires marquait l’échec de la première vague de la révolution allemande et allait handicaper la seconde.

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont sommairement abattus par les forces de répression à l’issue de l’écrasement d’une insurrection prolétarienne à Berlin. Cet assassinat ne marque pas la fin de la révolution allemande : elle connaîtra son deuxième temps fort en 1923 ; mais il privait les révolutionnaires allemands de leurs deux dirigeants les plus prestigieux et - surtout en ce qui concerne Rosa Luxemburg - les plus à mêmes de les mener jusqu’à la victoire, jusqu’au renversement du capitalisme. Par ce biais, cet événement allait avoir des conséquences catastrophiques pour la suite de l’histoire du XXe Siècle. Avant de traiter de ce point, il nous faut comprendre comment cela a pu arriver.

Les débuts de la révolution mondiale

Pour Lénine et Trotsky, la Révolution russe d’octobre 1917 n’est que le prélude à la révolution mondiale. L’instauration du socialisme nécessite la victoire de la révolution dans les pays développés. Parmi ces pays, l’Allemagne de 1918 occupe une position de choix : deuxième puissance industrielle du monde - après les Etats-Unis - sa classe ouvrière est la plus nombreuse et la mieux organisée de la planète.

A quelques jours près, l’attente des révolutionnaires russes durera un an. Le 30 octobre 1918, une insurrection à Vienne provoque la chute des Habsbourg, la fin du vieil empire austro-hongrois. Le 3 novembre, - huit jours avant la fin de la Première Guerre Mondiale- les marins de la flotte de guerre allemande, basée à Kiel, hissent le drapeau rouge. Du 5 au 9 novembre, le pays se couvre de conseils d’ouvriers et de soldats. Le Kaiser, Guillaume II, abdique et Friedrich Ebert, le dirigeant du parti social-démocrate, devient chancelier (premier ministre).

Comme la Russie entre février et octobre 1917, l’Allemagne est plongée dans une situation de dualité de pouvoirs : à la base, usines, casernes et villes se sont dotées de conseils qui y exercent le pouvoir ; au sommet, les sociaux-démocrates maintiennent, pour l’essentiel, l’appareil d’Etat bourgeois.

La force des réformistes

A la différence des réformistes russes - que la révolution d’octobre a balayés - les sociaux-démocrates allemands ont acquis une assise puissante et durable au sein de la classe ouvrière. Alors que, dans la Russie tsariste, toutes les forces d’opposition étaient réduites à la clandestinité, le parti social-démocrate allemand a pu, pendant plusieurs décennies, construire son appareil et développer son influence en toute légalité.

Pour garder cette audience, alors qu’en cette fin de 1918 début 1919 les masses sont fortement radicalisées, les sociaux-démocrates usent du mensonge et de l’ambiguïté : ils promettent la nationalisations des mines et de l’industrie ; ils parlent de conduire l’Allemagne vers le socialisme. Pour la majorité des travailleurs, le parti social-démocrate reste ainsi le parti de l’espoir socialiste !

En face, les révolutionnaires se rangent principalement en deux groupes : les « délégués révolutionnaires », particulièrement bien implantés au sein de la classe ouvrière berlinoise, et les spartakistes, dont les leaders sont Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg. Mais aucun de ces deux groupes n’a déjà l’hégémonie parmi les larges masses : celles-ci n’ont pas encore fait l’expérience des trahisons de la social-démocratie (*).

Cela permet de comprendre qu’au congrès des conseils d’ouvriers et de soldats d’Allemagne, réuni à Berlin le 16 décembre 1918, les sociaux-démocrates disposent d’une majorité écrasante : 80 des délégués ; ni Rosa Luxembourg, ni Karl Liebknecht n’ont d’ailleurs été élus ! Forts de cette majorité, les sociaux-démocrates font adopter le principe de l’élection d’une assemblée constituante, qui ôtera tout pouvoir tangible aux conseils. Derrière le masque de la démocratie parlementaire, c’est la première grande victoire de la contre-révolution.

Quelques jours plus tard, les spartakistes décident de donner naissance au parti communiste allemand. Rosa Luxembourg y prône un travail de longue haleine en vue d’amener les masses vers la révolution prolétarienne. Karl Liebknecht hésite quant à la ligne à suivre. Mais ni l’une ni l’autre n’engage la bataille contre la majorité des spartakistes, qui proposent une ligne ultra-gauchiste : il est question de se retirer des syndicats et de renverser le plus vite possible le gouvernement de Ebert ; et il est décidé de ne pas se présenter à l’élection de l’assemblée constituante. Avec de telles positions, il est impossible de rallier le groupe des délégués révolutionnaires, qui, lui, est hostile à tout aventurisme. La gauche révolutionnaire demeure dès lors divisée.

Nous mettons ainsi le doigt sur un deuxième handicap de la révolution allemande par rap-port à son homologue russe ; le parti de la révolution prolétarienne naît, en Allemagne, dans l’improvisation et la division.

L’échec de la révolution allemande

Pour les forces de la réaction, la menace de la révolution socialiste est pourtant bien réelle. Pour y faire face, l’état-major de l’armée organise les « corps francs », ramassis de certains régiments fiables et volontaires d’extrême-droite, tous prêts à en découdre avec les « rouges », avec les « bolcheviks »... Et, dans le même temps, entre au gouvernement un homme résolu à frapper fort : Gustav Noske, permanent du parti social-démocrate.

Au début janvier, le gouvernement Ebert, organise une provocation : il révoque le préfet de police révolutionnaire de Berlin, Eichhorn. Un comité révolutionnaire provisoire se constitue alors à Berlin, rassemblant entre autres des spartakistes et des délégués révolutionnaires. A l’instigation de Liebknecht, ce comité décide de renverser le gouvernement Ebert, et il se lance dans l’insurrection. Noske fait appel aux corps francs ; du 6 au 12 janvier, ils écrasent les insurgés. Le 15, la troupe arrête Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht ; sur ordre des officiers, ils sont tous deux abattus. Ainsi s’achève la première des deux grandes vagues de la révolution allemande.

En 1923, le Parti communiste allemand, sensiblement plus fort et plus influent parmi les masses, sera confronté à une situation plus favorable à la victoire de la révolution prolétarienne. Il laissera pourtant passer l’occasion. Parmi les raisons de cet échec il y a l’absence, à ce moment, de leaders de l’envergure de Luxembourg et Liebknecht.

Avec la fin de la révolution allemande se clôturera la montée révolutionnaire européenne de l’après Première Guerre Mondiale. La Russie révolutionnaire se retrouvera totalement isolée. Et le découragement, la perspective de devoir ébaucher seuls la construction du socialisme dans un pays arriéré et saigné par la guerre civile, allaient constituer un des puissants ferments de la bureaucratisation de l’URSS, de la victoire de Staline sur tous les opposants.

Article initialement publié dans « La Gauche » n°3, 7 février 1989. Retranscription pour Avanti4.be

(*) II y avait bien sûr eu l’abandon de l’internationalisme en août 1914 : les partis socialistes allemand, français, britannique et belge avaient voté les crédits de guerre ; ils avaient donc capitulé chacun devant leur bourgeoisie, au moment où commençait la guerre impérialiste ; mais ils n’avaient pas encore eu l’occasion de saboter la révolution.

Rosa Luxemburg et la démocratie socialiste

Michael Löwy

Examiner les thèses de Rosa Luxemburg sur la démocratie socialiste n‘est pas simplement une entreprise d’intérêt historique ; il s’agit de redécouvrir une conception et une perspective d’une actualité brûlante et qui se situent directement au cœur des débats contemporains. Au moment où le monde semble connaître une nouvelle période de « guerre froide » et où le mouvement ouvrier risque de se diviser à nouveau, comme dans les années 50, entre les partisans d’une démocratie bourgeoise pseudo-libérale et ceux d’un autoritarisme bureaucratique pseudo-révolutionnaire, l’œuvre de Rosa Luxemburg montre, avec rigueur et cohérence, une autre alternative, celle de la démocratie socialiste.

L‘écrit où cette problématique est formulée de la façon la plus explicite et la plus précise est la brochure sur la révolution russe, rédigée par Rosa Luxemburg en prison, au cours de l’année 1918.

Rappelons brièvement les conditions de publication de ce texte et les polémiques qui s’ensuivirent : en 1921, peu après son exclusion du KPD, Paul Levi publie une version (d’ailleurs incomplète) de ce manuscrit, sous le titre « Die Russische Revolution. Eine Kritische Würdigung aus dem Nachlass von Rosa Luxemburg ». [1]

Deux proches compagnons de Rosa Luxemburg, le communiste polonais Adolf Warski et la dirigeante du KPD Clara Zetkin, vont réagir à cette publication en arguant que la brochure représentait un point de vue erroné que Rosa Luxemburg avait dépassé, par son expérience de la révolution allemande, vers la fin de l’année 1918. Les deux publient dans la Rote Fahne (quotidien du parti communiste allemand) du 22 décembre 1921 une déclaration commune qui affirme : « Ni Rosa Luxemburg ni Leo Jogisches n’étaient d’avis de publier cette critique écrite pendant l’été 1918. (...) Nous constatons en outre que, dans les questions les plus importantes, le contenu de la brochure ne correspond pas au point de vue que Rosa Luxemburg a soutenu publiquement après sa sortie de prison et jusqu’à son assassinat. » [2]

Outre ces commentaires qui n‘examinent pas (ou très peu) le contenu même du texte, il n’y a pas eu beaucoup de tentatives du côté bolchevik, de répondre directement aux arguments et aux critiques de la brochure ; la réponse la plus sérieuse et la plus argumentée a été sans doute celle de György Lukács (lui-même assez influencé, au moins pendant une certaine période, par Rosa Luxemburg), dans un des chapitres d’ Histoire et conscience de classe (1923), « Remarques critiques sur la critique de la Révolution russe de Rosa Luxemburg. »

Par contre, la social-démocratie allemande, dont les dirigeants n’étaient pas sans responsabilité dans le meurtre de Rosa Luxemburg, a essayé d’utiliser ce document posthume pour ses propres fins anti-bolcheviques. [3]

En réalité, la brochure condamne sans appel ceux qu’elle désigne ironiquement comme « les social-démocrates gouvernementaux allemands » et rejette de la façon la plus explicite les critiques d’un Kautsky contre le bolchevisme ; face à eux, elle n’hésite pas à prendre avec passion la défense des révolutionnaires d’Octobre 1917 : « Tout le courage, l’énergie, la perspicacité révolutionnaire, la logique dont un parti révolutionnaire peut faire preuve en un moment historique a été le fait de Lénine, de Trotsky et de leurs amis. Tout l’honneur et toute la faculté d’action révolutionnaire qui ont fait défaut à la social-démocratie occidentale, se sont retrouvés chez les bolcheviks. L’insurrection d’octobre n’aura pas seulement servi à sauver effectivement la révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international. » D’ailleurs, la brochure s’achève avec une proclamation sans équivoque de solidarité avec le bolchevisme. [4]

Cependant, aux yeux de Rosa Luxemburg la solidarité n‘est pas contradictoire avec l’indépendance d’esprit et la réflexion critique – au contraire, elle les exige. Ses critiques se situent notamment par rapport à trois questions essentielles : le problème des nationalités, la question agraire et la démocratie. La discussion des deux premières échappe au cadre de cet article (à notre avis elle avait tort à ce sujet) ; examinons ses remarques sur la démocratie, qui nous semblent de loin l’aspect le plus important et le plus actuel de ce petit ouvrage.

Les thèses avancées à ce sujet par Rosa Luxemburg en été 1918 sont en rapport étroit avec sa philosophie de la praxis. Sa position dialectique est la même que celle de Marx dans la IIIe Thèse sur Feuerbach : dans la praxis révolutionnaire le changement des circonstances coïncide avec le changement (subjectif) des hommes. Cela vaut pour elle tout d’abord pour comprendre l’éveil de la conscience de classe chez les masses ouvrières ; analysant la Révolution de 1905 Rosa Luxemburg souligne l’importance de l’action (la grève générale), de la praxis, de l’école politique de la lutte pour éveiller, pour la première fois, « comme par une secousse électrique » la conscience de classe chez des millions de travailleurs. [5]

C’est aussi du point de vue de cette philosophie de la praxis qu’elle conçoit la révolution elle-même, comme auto-émancipation des masses laborieuses, et le pouvoir prolétarien, comme démocratie socialiste ; dans un passage important de la brochure sur la Révolution russe elle écrit : « La pratique du socialisme exige un bouleversement complet dans l’esprit des masses dégradé par des siècles de domination de classe bourgeoise. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait surmonter toutes les souffrances, etc. (…) La seule voie qui mène à (cette) renaissance est l’école même de la vie publique, une démocratie très large, sans la moindre limitation (…) » [6]

En d’autres termes : c’est seulement par sa propre praxis, par son expérience pratique, concrète, vivante et démocratique de construction de la nouvelle société que le prolétariat se libérera de son passé et s’élèvera à un niveau culturel et moral supérieur. Il ne nous semble pas que Rosa Luxemburg ait changé de position sur cette question après sa sortie de prison en novembre 1918, une question qui touche au fondement théorique et méthodologique de toute sa pensée ; au contraire, la même philosophie de la praxis inspire tous ses derniers écrits et discours, et notamment le rapport sur le programme fait au Congrès de fondation du KPD (Spartakus) en janvier 1919 : en se réclamant de la devise de Goethe « Am Anfang war die Tat » elle insiste : « Exercer le pouvoir, la masse l’apprend en exerçant le pouvoir. Il n’est pas d’autre moyen de lui en inculquer la science. (…) On ne fait pas et on ne peut pas faire le socialisme au moyen de décrets, pas même lorsqu’existe un gouvernement socialiste. (…) Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire. » [7]

Contrairement à la social-démocratie et à Kautsky (et l’on pourrait ajouter les euro-communistes contemporains) Rosa Luxemburg ne met pas en question la nécessité de la dictature du prolétariat ; mais il s’agit, insiste-t-elle, d’une « dictature de classe, non pas celle d’un parti ou d’une coterie ; une dictature de classe, c’est-à-dire une dictature qui s’exerce le plus ouvertement possible, avec la participation sans entraves, très active, des masses populaires, dans une démocratie sans limites. Cette dictature réside dans le mode d’application de la démocratie et non dans sa suppression, en empiétant avec énergie et résolution sur les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise ; sans cela, on ne peut réaliser la transformation socialiste. Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe, et non pas d’une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c’est-à-dire qu’elle doit être l’émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au con- trôle de l’opinion publique dans son ensemble, émaner de l’éducation politique croissante des masses populaires. » [8]

Dans sa polémique avec la brochure de Rosa Luxemburg, Lukács rejette catégoriquement cette distinction capitale entre dictature du parti et de la classe, qui relève à son avis d’une « exaltation d’espoirs utopiques » et de «  l’anticipation de phases ultérieures de l’évolution. » [9] Que veut dire cette étrange affirmation de Lukács ? Que le pouvoir démocratique des travailleurs est une « utopie » ? Ou que la dictature de la classe ne pourra être établie qu’ « ultérieurement » ?

Rosa Luxemburg avait répondu d’avance à cet argument, dans un passage ironique et lucide de sa brochure : « la démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l’infrastructure de l’économie socialiste est créée, ce n’est pas un cadeau de Noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l’hégémonie de classe et la construction du socialisme. Elle commence au moment de la prise du pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat. » [10]

La démocratie socialiste impliquait nécessairement aux yeux de Rosa Luxemburg la liberté ; comme elle l’écrira dans une des pages les plus célèbres de la brochure sur la Révolution russe : « sans une presse libre et dégagée de toute entrave, si l’on empêche la vie des réunions et des associations de se dérouler, la domination de vastes couches populaires est alors parfaitement impensable. (…) La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour les seuls membres d’un parti – aussi nombreux soient-ils – ce n’est pas la liberté. La liberté est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement. » [11] La réponse de Lukács à cette proposition rigoureusement cohérente est peu convaincante, et relève d’une pétition de principe : pour lui « la liberté (pas plus que par exemple la socialisation) ne peut représenter une valeur en soi. Elle doit servir le règne du prolétariat et non l’inverse. » [12]

Or, ce qu’il faudrait démontrer c’est que le prolétariat puisse « régner » sans liberté de presse, d’association et de réunion, ou sans pluralisme, et donc sans contrôle démocratique sur ses représentants. Il nous semble que soixante années d’expérience historique ont largement confirmé la lucidité prémonitoire des idées de Rosa Luxemburg et l’importance décisive des libertés démocratiques pour l’existence même du pouvoir prolétarien. Loin d’être « utopique » la démarche de Rosa Luxemburg était la seule réaliste, parce qu’elle seule pouvait garantir l’Etat issu de la révolution et le pouvoir des soviets contre la dégénérescence bureaucratique – c’est-à-dire contre le Golem stalinien, dans les mains duquel allaient périr en 1935-40 les bolcheviks de 1917 eux-mêmes. Lukács reconnaît malgré tout que la possibilité d’une « auto-critique du prolétariat (…) doit être préservée, même pendant la dictature, au moyen d’institutions », mais n’explique pas de quelles institutions il s’agit, et comment la critique prolétarienne du pouvoir révolutionnaire peut s’exercer sans libertés démocratiques. [13]

On a parfois reproché à Rosa Luxemburg d’avoir une conception « formelle » des libertés ou de la démocratie ; en réalité elle opposait clairement la démocratie socialiste à la démocratie bourgeoise, tout en soulignant que le pouvoir ouvrier ne signifie pas l’abolition des libertés anciennes mais la conquête de libertés nouvelles, inexistantes dans le cadre de l’ordre bourgeois. [14]

Quant au reproche d’ « utopisme » que lui fait Lukács, il est d‘autant moins fondé que Rosa Luxemburg était tout à fait consciente des difficultés objectives immenses (guerre civile, intervention étrangère, désorganisation économique, famine, etc.) avec lesquelles se confrontaient les bolcheviks et de la nécessité de mesures provisoires d’urgence pour parer au plus pressé ; ce qu’elle met en question ce sont moins les actes eux-mêmes des bolcheviks en 1917-18 que leur prétention à les ériger en paradigme universel de la dictature du prolétariat : « ce serait réclamer l’impossible de Lénine et de ses amis que de leur demander encore dans de telles conditions de créer, comme par magie, la plus belle des démocraties, la plus exemplaire des dictatures du prolétariat, une économie socialiste florissante. Par leur attitude révolutionnaire décidée, leur énergie exemplaire et leur fidélité inviolable au socialisme international, ils ont vraiment fait tout ce qu’ils pouvaient faire dans des conditions aussi effroyablement compliquées. Le danger commence là où, faisant de nécessité vertu, ils cherchent à fixer dans tous les points de la théorie, une tactique qui leur a été imposée par des conditions fatales et à la proposer au prolétariat international comme modèle (…) » [15].

Ce passage dévoile, soit dit en passant, la superficialité de ceux qui, de 1922 jusqu’aujourd’hui, ont essayé de faire de cette brochure une machine de guerre idéologique contre le bolchevisme. Comme le reconnaît P. Nettl, l’historien (académique) et biographe de Rosa Luxemburg, à propos de cet écrit, «  ceux qui sont remplis de joie par une critique des fondements de la révolution bolchevique feraient mieux de chercher ailleurs. » [16] Une dernière remarque : Rosa Luxemburg rejetait la terreur comme méthode d’exercice du pouvoir révolutionnaire ; cette position se manifeste aussi bien dans sa critique aux bolcheviks en été 1918 que dans le programme de Spartakus en janvier 1919 : c’est une donnée invariable de sa pensée politique.

Cependant, elle n’avait rien d’une pacifiste : dans la brochure sur la révolution russe et dans ses écrits sur la révolution allemande (novembre 1918 – janvier 1919) elle insiste sur la nécessité inéluctable de la violence révolutionnaire pour faire face à celle de la contre-révolution, aussi bien au cours de la lutte pour le pouvoir que pour sa défense après l’insurrection victorieuse. L’aspiration humaniste d’un monde sans violence, qui traverse tous ses écrits – et notamment ses remarquables articles et pamphlets contre la guerre mondiale – ne l’empêche nullement de mettre à l’ordre du jour, comme tâche essentielle des révolutionnaires allemands, l‘armement du prolétariat, la formation de la milice ouvrière, et la préparation à l’affrontement violent avec la réaction. [17]

Rosa Luxemburg a-t-elle changé d’avis au cours des derniers mois de sa vie, par rapport aux critiques qu’elle avait formulées envers les dirigeants bolcheviks en été 1918 ? Nous avons déjà suggéré ci-dessus des éléments pour une réponse (plutôt négative) à cette question. Examinons de plus près les arguments qui semblent plaider pour une telle révision. Il est vrai que, comme l’ont souligné Warski et C. Zetkin, Rosa Luxemburg n’avait pas voulu publier le manuscrit, mais la raison qu’ils mentionnent pour expliquer cette décision – son désir de rédiger un travail plus développé et plus large sur la révolution russe – ne préjuge pas du contenu politique (essentiellement identique ou modifié ?) de cet ouvrage, par rapport aux thèses qu’elle avait défendues en été 1918. [18]

Il est certain qu‘au moins sur un aspect important, on peut documenter de façon précise une évolution de sa position : la question de l’Assemblée constituante. Dans la brochure Rosa Luxemburg critique la décision des bolcheviks de dissoudre l’Assemblée constituante (au profit des soviets), et défend l’idée que, sous la pression de la mobilisation populaire, ces institutions parlementaires peuvent jouer un rôle révolutionnaire – comme le montrent les exemples historiques du « Long Parlement » anglais de 1642 et des Etats généraux français de 1789. Dans ses remarques critiques sur la brochure Lukacs avance à ce propos un argument significatif : les soviets (c’est-à-dire les conseils d’ouvriers et de soldats) sont la forme spécifique et nécessaire de la révolution prolétarienne, en opposition aux formes structurelles des révolutions bourgeoises (la Convention, etc.). [19]

Or, sur ce point il semble bien que Rosa Luxemburg ait révisé son point de vue, puisque dans un article sur la situation en Allemagne elle écrivait en décembre 1918 : « Assemblée nationale ou tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et soldats, abandon du socialisme ou lutte de classe la plus résolue du prolétariat armé contre la bourgeoisie : voilà le dilemme. » [20] Mais au-delà de cette question sur la forme institutionnelle du pouvoir prolétarien, reste le problème de la démocratie socialiste elle-même, et des libertés ; à ce sujet, Rosa Luxemburg a-t-elle fondamentalement modifié ses idées, après sa sortie de prison en novembre 1918 ? C’est la thèse développée, de façon insistante, par l’historiographie officielle (récente) en République Démocratique Allemande (avant la mort de Staline et le XXe Congrès ce fut, au contraire, la doctrine de la contradiction irréductible entre le « luxemburgisme » et le bolchevisme qui fut proclamée, en partant du célèbre article de Staline de 1931) [21].

De façon plus nuancée et critique Gilbert Badia défend une idée semblable ; selon lui, à partir des articles de la Rote Fahne en 1918-19 « on peut, sans extrapoler outre mesure, imaginer la réponse de Rosa Luxemburg » à la question des rapports entre révolution et liberté : « pour une période limitée, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la durée, le pouvoir révolutionnaire sera amené à restreindre par la force cette liberté de la presse, cette liberté de réunion que Rosa Luxemburg, dans La Révolution russe, voulait illimitées. » [22]

Cette réponse « imaginée » nous semble quelque peu « extrapolée », dans la mesure où elle s’appuie, chez Badia, sur des arguments fort discutables : 1) des articles de la Rote Fahne mettant en question, du moins implicitement, la liberté de presse illimitée. Or, ces articles n’étaient pas signés par Rosa Luxemburg et ils n’expriment pas nécessairement son point de vue. Contrairement au KPD stalinisé de l’avenir, le Spartakus Bund de 1918-19 n’était pas une organisation monolithique et il y avait dans les articles de sa presse plus que des nuances sur beaucoup de questions de la tactique révolutionnaire ; 2) l’approbation par Rosa Luxemburg de l’occupation du journal Vorwärts par des manifestants berlinois en décembre 1918 et janvier 1919.

A notre avis, l’occupation d’un journal au cours d’une offensive révolutionnaire ne saurait être assimilée à la fermeture d’un journal d’opposition par un pouvoir ouvrier, et encore moins à une restriction générale de la liberté de presse et de la liberté de réunion. On peut être d’accord avec G. Badia et H. Wohlgemuth que Rosa Luxemburg avait, pendant les derniers mois de sa vie, « précisé ou corrigé beaucoup de ses points de vue », mais il ne nous semble pas, à la lecture de ses écrits et discours de fin 1918-début 1919, qu’elle aurait abandonné l’essentiel de sa conception de la démocratie socialiste, telle qu’elle s’exprime dans la brochure sur la Révolution russe.

Cette conception n‘a encore réussi à se réaliser nulle part ; le prétendu « socialisme réellement existant » en Europe de l’Est en est aux antipodes par son système autoritaire et bureaucratique de pouvoir, tandis qu’en Europe de l’Ouest, les régimes social-démocrates se sont intégrés à l’Etat bourgeois et au système de l’ « économie de marché » (i.e., capitaliste). Le programme de démocratie socialiste avancé par Rosa Luxemburg en 1918-19, fondé sur une perspective de combat révolutionnaire irréconciliable contre l’ordre établi, nous apparaît d’autant plus actuel qu’il constitue l’alternative la plus cohérente et la plus réaliste à ces deux échecs tragiques du mouvement ouvrier moderne.

Source :
Article paru dans la revue Praxis International, 1er trimestre 1981, pp. 72-78.
http://www.preavis.org/breche-numerique/article1784.html

A voir : Vidéos de la Conférence Internationale sur Rosa Luxemburg à Paris (octobre 2013)
http://www.lesfilmsdelan2.org/lesfilmsdelan2/Rosa_Luxemburg.html

Notes :


[1Ce n‘est que bien plus tard (1928) que Felix Weill va découvrir l‘ensemble du manuscrit ; cf. F. Weill, « Einige unveröffentliche Manuskripte“, Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, 1928.

[2Cité par G. Badia, Rosa Luxemburg (Paris, 1975), p. 311.

[3"Le malheur de l‘histoire a voulu que dès le début la social-démocratie réformiste se soit emparée de La Révolution russe comme d’une arme qui lui aurait été destinée" – Robert Paris, Préface à R. Luxemburg, La Révolution russe (Paris, 1964), p. 13.

[4R. Luxemburg, "La révolution russe“, in Oeuvres II (traduction et présentation de Claudie Weill) (Paris, 1971), p. 65 ; cf. aussi p. 90 : "A cet égard, Lénine, Trotsky et leurs amis ont les premiers, par leur exemple, ouvert la voie au prolétariat mondial. (...) Et en ce sens, l’avenir appartient partout au ‘bolchevisme’. »

[5Rosa Luxemburg, Grève générale, parti et syndicats ; 1906, Spartacus (Paris, 1947), p. 30.

[6R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 84.

[7R. Luxemburg, „Discours sur le Programme“, 1919 in André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin 1918-19 (Paris, 1949), p. 80, 87.

[8R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 87-88.

[9G. Lukács, Geschichte und Klassenbewusstsein, 1923, Luchterhand, Neuwied, 1968. La traduction française des éditions de Minuit est ici très peu fidèle.

[10R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 88.

[11Ibid, p. 82-83.

[12G. Lukács, Histoire et conscience de classe (Paris, 1960), p. 331.

[13Ibid.

[14
14 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 88 : “Nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle, cette phrase n’a qu’un seul sens ; nous distinguons toujours le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours dégagé l’âpre noyau d’inégalité et de servitudes sociales qui se cache sous l’écorce sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pas pour les rejeter mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’écorce, à conquérir plutôt le pouvoir politique pour la remplir d’un nouveau contenu social ; la tâche historique du prolétariat lorsqu’il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non pas de supprimer toute démocratie. »

[15R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 89.

[16P. Nettl, Rosa Luxemburg (Oxford, 1969), p. 436.

[17Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de N. Geras, The Legacy of Rosa Luxemburg, New Left Books, 1976, notamment le dernier chapitre : « Bourgeois power and socialist democracy : on the reaction of ends and means. »

[18Voir à ce sujet les témoignages de A. Warski et Clara Zetkin dans leur déclaration à la Rote Fahne du 21/12/1921, in G. Badia, op. cit., p. 287.

[19G. Lukács, Hist. et consc. de classe, p. 321.

[20R. Luxemburg, „Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?“, Décembre 1918, in R.L., L’Etat bourgeois et la révolution, Editions La Brèche, 1978, p. 45.
21 Cf. Arnold Reisberg, Lenins Beziehungen zur deutschen Arbeiterbewegung (Berlin, 1970), Günter Radczun, „Vorwort“, in R. Luxemburg, Gesammelte Werke (Berlin, t.I, 1970), p. 41, etc. Par ailleurs, comme le souligne à juste titre G. Badia, jusqu’ici ce texte sur la Révolution russe n’a été publié dans aucun des pays qui se réclament du socialisme. . . . (G. Badia, op. cit., p. 310)

[21Cf. G. Badia, op. cit., p. 321 et Heinz Wohlgemuth, Die Entstehung der Kommunistischen Partei Deutschlands 1914 bis 1918, (Berlin, 1968), p. 256.

[22Cf. G. Badia, op. cit., p. 321 et Heinz Wohlgemuth, Die Entstehung der Kommunistischen Partei Deutschlands 1914 bis 1918, (Berlin, 1968), p. 256.