70e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie : La résistance légitime

Brian Anglo 17 avril 2013

Le ghetto juif de Varsovie a été créé par les troupes nazies qui ont occupé la Pologne en octobre 1939. Trois années plus tard, sur les 400.000 personnes qui y ont habité, seules 60.000 ont survécu aux déportations dans des camps d’extermination, aux assassinats, aux exécutions et aux maladies. C’est pourtant dans cette parcelle de Varsovie, dans ce minuscule territoire entièrement quadrillé que s’est produite l’une des premières révoltes massives contre l’occupation nazie de l’Europe : le soulèvement du 19 avril 1943, mené par l’Organisation Juive de Combat (qui rassemblait plusieurs groupes politiques de gauche, sionistes et antisionistes). Malgré le rapport de forces terriblement disproportionné et le manque criant d’armes et de munitions, les combats se poursuivirent jusqu’au 16 mai 1943. Sur les 50.000 Juifs encore en vie en avril 1943, seuls 500 parviendront à s’échapper de l’enfer et à peine 200 d’entre eux verront la fin de la guerre. Nous reproduisons à l’occasion du 70e anniversaire du soulèvement une traduction d’un texte de Brian Anglo, membre de JUNTS (association catalane des Juifs et des Palestiniens). (Avanti4.be)

Septante ans après le soulèvement du Ghetto de Varsovie du 19 avril 1943, beaucoup de personnes continuent à se poser cette question : comment est-il possible que les Juifs n’offrirent pas une résistance plus généralisée et plus précoce à leur anéantissement systématique par les nazis ?

De fait, c’est précisément la même question que se posèrent plusieurs personnalités juives à l’époque. En octobre 1942, après que les Allemands aient déporté de manière ordonnée 300.000 Juifs de Varsovie vers la mort – et pratiquement sans rencontrer de problèmes en tenant compte de l’ampleur de l’opération -, Emmanuel Ringelblum, chroniqueur officiel de la vie (et de la mort) du ghetto était tourmenté par ce doute : « Nous aurions dû sortir dans la rue, tout incendier, abattre les murs et nous échapper de l’autre côté. Les Allemands auraient pris des mesures de représailles. Cela aurait coûté des dizaines de milliers de vies, mais pas 300.000… Pourquoi n’avons-nous pas résisté quand ils ont commencé à déplacer 300.000 Juifs de Varsovie ? Pourquoi nous sommes-nous laissés porter comme des moutons à l’abattoir ? ».

Cette phrase biblique, « comme des moutons qui vont à l’abattoir », du Psaume 44, résonne comme un leitmotiv dans les réflexions angoissées d’un bon nombre de Juifs à l’époque et par la suite.

Cependant, avant d’examiner cette question, il convient d’introduire une nuance, car cette prémisse n’est pas entièrement exacte. Tant avant qu’après cette révolte, qui fut sans aucun doute la plus significative, se sont produits plusieurs actes de résistance collective, y compris armée, dans d’autres ghettos et aussi à l’intérieur des camps d’extermination.

Il faut également mentionner les groupes de Juifs qui ont rejoint les partisans qui luttaient dans les territoires occupés par les Allemands, ainsi que d’autres formes de rébellion plus passives ou individuelles, comme les évasions des ghettos ou des trains qui transportaient les Juifs vers les chambres à gaz, ou encore les tentatives de se faire passer pour « aryens » ou de se cacher dans la société en dehors des ghettos.

En outre, si nous reculons un peu plus dans le temps, nous pouvons voir comment, dès la fin du 19e siècle, de nombreuses personnes juives se sont pleinement impliquées dans le combat contre la montée de l’antisémitisme, du fascisme et du nazisme dans différents pays d’Europe. Ou encore le fait que les Juifs constituaient jusqu’à 25% des membres des Brigades Internationales pendant la Guerre Civile espagnole, considérée comme la dernière opportunité de stopper le fascisme – bien que, dans la majorité des cas, ils n’y participèrent pas en tant que Juifs mais comme membres d’organisations laïques qui défendaient des valeurs universelles de démocratie, d’égalité et de socialisme.

Malgré tout, si nous nous centrons sur la Pologne, où les nazis liquidèrent presque toute la population juive constituée par plus de 3 millions d’êtres, la question n’en demeure pas moins sensée.

Les causes de la « non-résistance »

Bien entendu, il n’y a pas de réponse facile. L’une des explications les plus fréquentes invoque une combinaison d’illusions et d’auto-illusions. Les nazis ont fait tout leur possible pour occulter leurs intentions, semant de faux espoirs, introduisant la division parmi la population (les personnes « productives » seront sauvées), promettant une réinstallation avec de nouvelles opportunités. Ils allèrent même jusqu’à organiser l’envoi postal de lettres de Juifs racontant les merveilles de leur nouvelle destination. Face à cela, il n’était pas évident de croire à l’énormité de ce que racontaient les publications clandestines dans les ghettos, qui se basaient sur les témoignages de rescapés des camps ou d’informations fournies par la résistance polonaise : « Une telle chose ne peut pas se produire ici ».

Un autre élément important est l’isolement, non seulement l’isolement relatif des Juifs dans la société avant l’occupation et suivi par la séparation physique totale avec l’implantation des ghettos, mais aussi le fait de ne compter sur aucun soutien externe, comme un gouvernement en exil par exemple, ou un pouvoir extérieur allié.

Au sein du ghetto, la police juive exerçait un contrôle strict et exécutait les ordres des Allemands, transmis par le Judenrat, ou Conseil Juif, avec lequel les nazis maniaient le bâton et la carotte. Les Allemands ne se privaient pas non plus d’user de menaces terrifiantes alternant avec les leçons les plus brutales, parfois sélectives, parfois totalement arbitraires.

Certaines explications cherchent des raisons plus fondamentales et parlent d’une tradition d’adaptation, du souci permanent d’éviter les « provocations » et de minimiser les dégâts. Dans le ghetto, cette attitude était incarnée par le Judenrat, « composé précisément par ces éléments de la communauté qui avaient tout misé sur la coopération la plus complète avec l’administration allemande » (Raul Hilberg, « The Destruction of the European Jews », Holmes & Meier , Nueva York, 1985).

Changement de mentalité

Ce furent des secteurs de la jeunesse qui rompirent avec cette « tradition ». « Pour les laïcs modernes, la tradition juive du martyr, ‘kiddush ha-Shem’ [littéralement, "sanctification du nom de Dieu"], incarnait la représentation paradigmique du destin de la Diaspora contre lequel ils étaient en révolte » (Lucy S. Dawidowicz, « The War against the Jews 1933-45 », Penguin Books, Londres, 1990).

Au début, une bonne partie de la population du ghetto considérait cette jeunesse comme irresponsable et la regardait avec scepticisme ou crainte. Cependant, au fur et à mesure que l’Organisation Juive de Combat (ZOB), formée par différents groupes politiques de gauche, tant sionistes qu’antisionistes, éliminait certains des policiers et des collaborateurs les plus haïs, elle recueillait prestige et soutien au détriment du Judenrat, au point que le président de ce dernier confiait aux Allemands : « Je n’ai aucun pouvoir dans le ghetto. C’est une autre autorité qui dirige ici ».

Ainsi, l’Organisation Juive de Combat put se préparer pour l’affrontement final en rassemblant difficilement quelques armes et en convaincant également des milliers de personnes de construire des refuges souterrains pour eux-mêmes et pour offrir une certaine protection aux combattants. Il faut noter, en passant, comme le fait Raul Hilberg (op. cit.), que même dans une situation aussi extrême les frontières de classes n’étaient pas effacées vu que « les Juifs aisés jouirent de refuges notablement plus luxueux que ceux des pauvres ».

Il faut rappeler qu’à ce moment-là, 85% des Juifs qui avaient habité le ghetto étaient déjà morts - plus de 300.000 dans les camps d’extermination, le reste dans le ghetto par la faim, les maladies contagieuses ou fusillés – et que des 60.000 qui restaient, la moitié était enregistrée auprès des autorités tandis que l’autre moitié était passée dans la clandestinité.

L’acte final

Quand les nazis entrèrent dans le ghetto le 19 avril 1943 pour commencer à déporter les survivants, ils se heurtèrent à des groupes armés qui les attendaient et ils durent se replier. Naturellement, malgré la surprise initiale, ils ne tardèrent pas à revenir et se consacrèrent sans pitié à leur tâche de liquidation. Ils interrompirent l’approvisionnement en eau, gaz et électricité, mirent le feu à tous les édifices et introduisent de la fumée dans le réseau de refuges souterrains et dans les égouts.

Quand l’opération de nettoyage se termina le 16 mai, quelques 56.000 Juifs s’étaient rendus, plusieurs milliers étaient morts brûlés dans les incendies ou enterrés sous les décombres et 5 ou 6.000 s’étaient échappés (dont une majorité fut cependant capturée peu après). Quelques 70 membres de l’Organisation Juive de Combat, dont Marek Edelman, l’un de ses dirigeants (dont nous reparlerons plus loin) survécurent et purent quitter le ghetto par les égouts et participèrent, l’année suivante, à l’insurrection de Varsovie avec l’armée de résistance polonaise.

Pour sa part, selon le rapport de Jürgen Stroop, qui fut chargé de la dernière phase de l’opération, les Allemands (et les troupes d’autres nationalités qui y participèrent) eurent 16 tués et 85 blessés. Le ghetto fut entièrement rasé.

Comment pouvons-nous évaluer ce défi héroïque quoique tardif ?

Une épopée purement nationaliste ?…

« Quant au développement ultérieur du processus de destruction, cet événement n’a eu aucune conséquence. Dans l’histoire juive, par contre, cette bataille représente littéralement une révolution car, après deux mille ans d’une politique de soumission, la roue a tourné et les Juifs ont utilisé à nouveau la force ». Telle est l’interprétation de Raul Hilberg, l’historien le plus réputé de l’Holocauste.

Les Juifs employèrent donc la force avec légitimité. Depuis lors, personne n’a, à juste titre, mis en doute la justification de leur entrée en révolte armée. Il faut par contre questionner le fait qu’on puisse, de cette justification, en faire dériver une autre, comme le fait par exemple Yisraël Guttman. Selon cet ancien historien principal et actuel conseiller scientifique du musée de Yad Vashem, le centre israélien dédié à l’Holocauste qui « sauvegarde la mémoire du passé et transmet sa signification pour les générations futures », la « révolte du ghetto de Varsovie (…) s’est transformée en un symbole pour ceux qui ont lutté pour l’indépendance d’Israël ». Ou, pour le dire avec les mots de Dina Porat, l’actuelle historienne principale de Yad Veshem ; en « Une source de fierté pour les survivants et pour toute la nation juive ».

Abba Eban, ex vice-Premier ministre d’Israël, a également voulu s’approprier cette épopée au profit du projet sioniste : « La force la plus positive qui a surgi des cendres de l’Holocauste fut le ‘nouveau juif’ (…). L’exemple le plus significatif de cette nouvelle attitude juive fut le soulèvement du ghetto de Varsovie (…). Le lieu où le ‘nouveau juif’ a surgi le plus clairement était en Palestine (…) la première force juive combattante en Terre Sainte depuis près de 1.800 ans » (« Heritage, Civilisation and the Jews », Channel4Books, Londres, 1984).

…Ou internationaliste et universelle ?

Comme l’affirme par contre Idith Zertal (« Israel’s Holocaust and the Politics of Nationhood », Cambridge University Press, 2005) ; « nationaliser les révoltes du ghetto fut une manière de nationaliser leur récit et d’en retirer tous les éléments contradictoires, non-sionistes (…). Le fait que les organisations unitaires impliquées dans la rébellion incluaient tous les partis politiques fut minimisé ou occulté. »

L’Encyclopédie de l’Holocauste, éditée par Guttman, mentionne à peine Marek Edelman, bien qu’il fut l’un des dirigeants du soulèvement. Son livre sur cet épisode exceptionnel, l’unique écrit par l’un des protagonistes et publié en Pologne en 1945, n’a pas été édité en Israël jusqu’en 2001. Sans doute parce qu’Edelman était membre du Bund, un parti socialiste qui avait fortement critiqué la politique d’émigration en Palestine préconisée par les sionistes, en partie pour sa similitude avec l’émigration massive (où que ce soit) proposée comme solution au « problème juif » par le régime polonais d’avant-guerre, très hostile aux Juifs.

Il est vrai que la majorité des partis intégrant l’Organisation Juive de Combat étaient sionistes (plus ou moins de gauche) et que son commandant en chef, Mordechaï Anielewicz, à peine âgé de 24 ans, appartenait à « HaShomer HaTzair » (La Jeune Garde), un parti socialiste-sioniste. Ils se distinguaient cependant des composantes de l’Union Militaire Juive (ZZW), essentiellement des partis sionistes de droite, dont certains étaient, pour le moins, fascisants. Strictement nationaliste, la ZZW resta en marge de l’Organisation Juive de Combat, qui concevait sa lutte dans le cadre d’une lutte plus vaste contre le nazisme.

Ainsi, la fameuse proclamation émise par l’Organisation Juive de Combat le 23 avril 1943, lancée au dessus des murs du ghetto, s’adressait aux « Polonais, citoyens, combattants pour la liberté » et rejetait avec emphase tout particularisme à sa lutte : « C’est pour votre liberté et la nôtre que se livre la bataille. Pour l’honneur et la dignité humaine, civique, nationale ».

La légitimité d’une autre résistance

Si la révolte du ghetto de Varsovie contre la politique exterminatrice d’Hitler et des nazis ne peut en aucune manière justifier la politique de l’Etat d’Israël contre les Palestiniens, elle peut par contre offrir une comparaison valable qui justifie la résistance du peuple palestinien contre son oppression et l’occupation de ses terres par cet Etat.

Il convient bien sûr de préciser qu’on ne tente pas ici d’établir une équivalence entre la Shoah et la Nakba (l’expulsion forcée et violente des Palestiniens de leurs terres en 1948 par les sionistes, NdT). L’extermination systématique de 6 millions de personnes pour leur classification comme « race inférieure » - un authentique génocide – est d’une magnitude et d’une abomination qui n’admet que peu de comparaisons. Mais, même ainsi, le nettoyage ethnique, les châtiments collectifs, l’oppression et la persécution tout aussi méthodiques pratiqués par l’Etat israélien sont des faits qui, si on leur applique les mêmes critères, sont plus que suffisants pour légitimer une résistance palestinienne dirigée non pas contre « les Juifs », mais bien contre un Etat qui prétend fallacieusement parler et agir au nom des « Juifs ».

Et c’est bien ainsi que le voyait Marek Edelman. En 2002, en se présentant comme « ancien sous-commandant de l’Organisation Militaire Juive en Pologne, un des acteurs de l’Insurrection du ghetto de Varsovie », il a envoyé une lettre « à tous les leaders des organisations militaires, paramilitaires et de guérillas palestiniennes ». Autrement dit, il s’adressait à eux comme un égal pour critiquer, avec un grand respect, certaines actions de cette résistance (concrètement, les attaques suicides contre la population civile).

Cardiologue de profession, il avait pris contact avec Mustafa Barghouti, directeur de l’Union Palestinienne des Comités d’Aide Médicale et apporta son soutien à Marwan Barghouti, l’un des leaders des deux Intifada, condamné à cinq peines de prison à vie après un simulacre de procès.

A la différence de certains survivants de la ZOB, qui fondèrent le kibboutz « Lohamé ha-Guetot » (les Combattants du Ghetto), Edelman resta toute sa vie en Pologne en maintenant une attitude critique et indépendante. A l’occasion du 45e anniversaire du soulèvement, il refusa de participer aux commémorations officielles avec les autorités staliniennes de Pologne et des dignitaires sionistes venus d’Israël, préférant assister à une cérémonie alternative en honneur aux dirigeants bundistes assassinés par ordre de Staline pendant la guerre.

Cette phrase était la sienne : « Etre Juif signifie être toujours avec les opprimés et jamais avec les oppresseurs ».

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article7860
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Note d’Avanti : Deux livres remarquables de Marek Edelman - décédé en 2009 - ont été traduits en français et publiés aux Editions Liana Levi (Paris). "Mémoires du ghetto de Varsovie" est paru en 2002 et "La Vie malgré le ghetto" en 2010.