40e anniversaire de la Révolution des œillets au Portugal

Brais Fernández 23 avril 2014

Le 40e anniversaire du 25 Avril se rapproche et constitue une bonne occasion pour mettre en évidence certains aspect de la « dernière (en date) révolution en Europe ». Ce jour là, un soulèvement militaire mettait fin à la dictature de droite qui avait gouverné le Portugal pendant 48 ans sous le nom d’ « Etat nouveau ». Le gouvernement de Marcello Caetano (qui s’exilera au Brésil, où il mourut en 1980 sans avoir été jugé), successeur du sempiternel Salazar, était délogé du pouvoir au son de la célèbre chanson « Grandola Vila Morena ». S’ouvrit ainsi la période connue comme la « Révolution des Oeillets ».

Il est utile de resituer la révolution portugaise dans le contexte politique international dans lequel elle se développa. Il y avait dans le monde entier « un grand désordre sous le ciel ». La crise de 1973 bouleversait le processus d’accumulation capitaliste. Les révolutions coloniales culminaient dans des processus d’indépendance, où d’autres modèles de construction politique et de relations entre pays étaient expérimentés, mais non sans drames et avec beaucoup de rêves frustrés. En Europe, l’onde longue de l’agitation anti-systémique qui avait commencé en 1968 se traduisait dans une remise en question du développement en vigueur et dans la recherche de nouvelles manières de comprendre et de construire la démocratie.

Toutes ces questions influèrent de manière déterminante les événements au Portugal, même si les inégalités centre-périphérie ne s’exprimaient pas seulement dans le développement économique mais aussi dans la position politique de départ. Dans les pays du centre de l’Europe on remettait en question un modèle démocratique basé sur l’intégration de larges secteurs des classes subalternes mais incapable de satisfaire de nombreux besoins des travailleurs, des femmes et des jeunes. Dans les pays du sud (Grèce, Etat espagnol, Portugal) le fil rouge des résistances était fortement déterminé par la lutte contre des dictatures qui représentaient les intérêts d’une caste militaire, religieuse et patronale minoritaire mais dominant toute la structure de l’Etat.

Le Portugal avait connu pendant les années 1960 et 1970 un processus de développement économique relativement puissant et similaire au cas espagnol, bien que moins explosif. Pour un secteur de la bourgeoisie, il était nécessaire d’accélérer la connexion économique et politique avec l’Europe ; un processus d’homologation qui relierait le Portugal à l’espace européen, qui actualiserait les formes de gestion du pouvoir politique et chercherait des voies d’intégration des classes subalternes qui n’altèrent pas la structure de la propriété tout en permettant certaines libertés et espaces afin d’organiser la dissidence. Un autre secteur, cependant, se cramponnait aux mécanismes de domination de l’Etat corporatiste, avec une posture immobiliste très marquée par sa dépendance envers les marchés coloniaux et par sa crainte d’être absorbé par les capitaux étrangers.

Antagonismes

Tout en bas, parallèlement au développement économique, on assista dans la vie du pays à la mobilisation naissante du monde du travail et des secteurs étudiants. Depuis la fin des années 1960, un nouveau mouvement ouvrier se forma par la mobilisation, avec la fondation de l’Intersyndicale, embryon de la future CGTP-IN (Confédération générale des Travailleurs portugais – Intersyndicale ; le principal syndicat du pays aujourd’hui). En 1973, plus de 100.000 travailleurs participèrent à des grèves. Les occupations d’universités se multiplièrent ainsi que les luttes étudiantes dans l’enseignement secondaire. Pendant les années de la résistance à la dictature, le Parti Communiste portugais était l’organisation hégémonique au niveau de l’implantation populaire, bien qu’on assista progressivement à l’émergence d’une gauche radicale qui introduisit de nouvelles thématiques et perspectives et qui, sans atteindre la force du PCP, se montra capable de dialoguer et de s’implanter dans les mouvements ouvriers et étudiants.

On ne peut pas oublier non plus que toute la vie sociale au Portugal était marquée par un dur conflit armé qui avait pour objectif de préserver les colonies africaines (Angola, Mozambique, Guinée, Cap Vert et Sao Tomé y Principe), conflit dans lequel était impliqué 10% de la population active. Une guerre dont les victimes étaient les classes populaires et les pays colonisés, mais qui minait également le rôle dominant de la caste gouvernante. Celle-ci s’acharnait à résoudre le conflit colonial par la voie militaire, ce qui dépassait les capacités et les ressources d’un pays comme le Portugal et constituait une option hors du temps dans un contexte où la décolonisation était un processus irréversible au niveau international.

Cet équilibre précaire entre des forces sociales antagonistes instaura la sensation d’une « fin d’époque » dans la société portugaise. Depuis le début des années 1970, la classe dominante ne pouvait déjà plus gouverner comme elle l’avait fait jusqu’alors et, en même temps, les classes dominées n’acceptaient plus d’être gouvernées de la même manière. L’accumulation de contradictions internes ouvrit la voie à une crise de régime qui n’avait besoin que d’une étincelle pour éclater et dégager le chemin à une intervention active des masses populaires dans la politique nationale.

Auto-organisation

Le 25 avril 1974, un secteur significatif de l’armée portugaise procéda à la destitution du gouvernement dictatorial de Marcello Caetano. Ces officiers, organisés dans le MFA (Mouvement des Forces armées) ouvraient ainsi une crise dans l’appareil d’Etat mais libéraient surtout toute l’énergie et la soif de liberté latentes dans le peuple portugais. La situation devint complexe en ouvrant ce qu’on appella un « processus révolutionnaire en cours » où les classes, les courants politiques et les différentes conceptions de société bataillaient pour convertir leur projet particulier en un projet de pays pour l’ensemble de la société.

Cette confusion et ces intérêts opposés traversaient également le MFA, divisé entre des secteurs prônant la continuité et liés au général Spinola (premier chef de gouvernement après la chute du régime) et d’autres, plus liés aux mouvements populaires et à la gauche, qui cherchaient à organiser une transition au socialisme - comme le mythique Otelo Saraiva de Carvalho. En dépit de l’importance du MFA, son rôle était conditionné par sa connexion avec les masses révolutionnaires, mais aussi par les pressions qu’il subissait de la part de la bourgeoisie. Pour donner un exemple significatif, seulement 400 des 4.000 officiers que l’armée portugaise avait à l’époque appartenaient de manière organique au MFA. Les militaires furent l’avant-garde qui initia la révolution portugaise, mais ils répondaient sans nul doute à un mouvement de changement plus profond qui traversait toute la société.

L’élement le plus fascinant ouvert par le 25 avril est sans aucun doute le processus d’auto-organisation populaire ultérieur, magnifiquement raconté par Raquel Varela dans « Historia do Povo na revoluçao portuguesa » (Histoire du peuple dans la révolution portugaise). Des Commissions de Travailleurs (CT) surgirent et s’organisèrent de manière autonome en impliquant différents secteurs productifs et en se configurant comme un espace unitaire rassemblant les ouvriers au-delà des différentes tendances politiques et réalisant des expériences d’autogestion contre la propriété privée. Les banques furent nationalisées par les travailleurs eux-mêmes et le gouvernement n’eut pas d’autre choix que de sanctionner cette action. Les soldats n’étaient pas immunisés face à ce processus de renforcement collectif et ils formèrent leurs propres organes, les Soldats Unis Vaincrons (SUV), prenant en uniforme la tête de multiples manifestations populaires.

Les classes subalternes présentaient ainsi, en tant que mouvement réel, leur projet alternatif de pays. Tandis que la classe dominante accusait le mouvement populaire de semer le chaos économique (le « Times » alla jusqu’à dire que le capitalisme était mort pour toujours au Portugal) avec des titres de presse ironiques comme « Le Portugal ne produit que des Portugais ». Ce à quoi la rue répondait avec sérieux que « la plus grande richesse d’un peuple est sa population ».

Il ne fait aucun doute que ce furent des journées de félicité populaire. L’écrivain Gabriel García Márquez, récemment disparu, écrivait ces jours-là qu’à Lisbonne « tous les gens parlent et personne ne dort. Il y a des réunions jusque fort tard dans la nuit et les bureaux sont allumées jusqu’à l’aube. Si cette révolution parvient à quelque chose, ce sera à l’augmentation de la facture d’électricité ».

Normalisation

La révolution a certainement obtenu bien plus que cela (droits sociaux, libertés démocratiques, renforcement d’un secteur public qui garantissait un salaire minimum pour les travailleurs), mais ce fut sans doute moins que ce qu’elle prétendait conquérir. Le Parti Socialiste dirigea la reconstruction de la stabilité capitaliste et le Parti Communiste, sans pour autant légitimer le régime ultérieur, ne parvint jamais à opter clairement en faveur des formes de pouvoir impulsées par les secteurs populaires. En 1975, dans son journal « Avante », il taxait d’ « illusions idéalistes » tout ce « qui amène certains secteurs à voir dans les formes d’organisation populaire les futurs organes de pouvoir de l’Etat ».

L’extrême-gauche et les secteurs plus radicalisés du mouvement populaire firent une dernière démonstration de force à travers la candidature de Otelo Saraiva de Carvalho aux élections présidentielles de 1976 en obtenant 16% des votes. Mais ils furent incapables d’institutionnaliser les embryons de pouvoir populaire surgis à partir d’en bas. La révolution portugaise arracha d’importantes améliorations pour les classes populaires mais elle ne put en finir avec la domination des banquiers et des patrons. Francisco Louça, dans son dernier livre « Os burgueses » (Les bourgeois), dresse un portrait historique des familles les plus riches du Portugal aujourd’hui : ce sont toujours les mêmes qu’avant la révolution.

Mais tout n’est pas motif au pessimisme. Le poids symbolique laissé par le 25 Avril et la Révolution des Œillets est énorme. Il suffit de se promener dans Lisbonne pour constater l’enracinement profond de cet événement dans la conscience nationale. Affiches commémoratives dans des petites boutiques, multiples hommages institutionnels, une présence d’Avril dans tout le panorama politique. Les femmes, les étudiants, les travailleuses et les travailleurs qui luttent aujourd’hui contre la Troïka et l’austérité au Portugal et en Europe ont quelque chose à célébrer le 25 Avril, non pas pour tomber dans la nostalgie mais bien pour regarder vers l’avenir.

Source :
http://blogs.publico.es/dominiopublico/9780/hacia-el-40-aniversario-del-25-abril-tiempos-de-claveles-y-fraternidad/?fb_action_ids=618264694932061&fb_action_types=og.likes
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera