Vingt ans après la rébellion au Chiapas : Les zapatistes, leur politique et leur impact

Dan La Botz 16 janvier 2014

La rébellion menée par les zapatistes au Chiapas a eu lieu il y a vingt ans ce mois-ci. Quelle était l’importance de cette rébellion et des zapatistes ? Quel fut leur impact à l’époque ? Et quel a été son héritage politique ? Quel est le rôle des zapatistes au Mexique aujourd’hui ?

Il y a vingt ans, à l’aube du 1er Janvier 1994, la rébellion au Chiapas a commencé dans cet état méridional du Mexique, dirigée par une organisation jusqu’alors inconnue : l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), avec un mystérieux porte-parole, le « sous-commandant Marcos ». Quelques 3.000 combattants mal armés, en majorité des Mayas, sortirent de la jungle et occupèrent brièvement une demi-douzaine de villes, dont San Cristóbal de Las Casas, capitale de l’Etat. L’EZLN avait choisi la date du 1er Janvier parce qu’elle marquait l’entrée en vigueur de Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), un traité international entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Les rebelles de l’EZLN ont appelé à l’abrogation de l’ALENA, au renversement du gouvernement mexicain et à la convocation d’une assemblée constituante pour rédiger une nouvelle constitution mexicaine. Certains membres de cette guérilla ont déclaré aux journalistes qu’ils se battaient pour le socialisme.

La rébellion au Chiapas a eu un impact énorme à l’époque, non seulement au Mexique mais aussi dans le monde entier. L’EZLN dirigeait ainsi la première rébellion armée de gauche depuis la chute du stalinisme et l’éclatement de l’Union soviétique quelques années avant, ce qui suggérait que, contrairement aux allégations sur la « mort des idéologies » et sur la « fin de l’histoire », une nouvelle gauche venait de surgir dans la forêt Lacandona du Chiapas. Cette rébellion mettait également en lumière que tout n’allait pas très bien dans un Mexique où le président sortant Carlos Salinas avait affirmé qu’en adhérant au GATT (prédécesseur de l’Organisation Mondiale du Commerce) en 1980 et en se joignant à l’ALENA, ainsi qu’avec la privatisation de centaines d’entreprises publiques, le Mexique avait été quitte le Tiers-Monde et était entré dans le « Premier monde » du capitalisme moderne. La rébellion au Chiapas et les manifestes de l’EZLN ont arraché le voile en révélant au monde le Mexique de la pauvreté rurale et, en particulier, de l’oppression et de la pauvreté des populations indigènes.

Le président Ernesto Zedillo, qui avait pris ses fonctions un mois avant, a alors immédiatement réagi en envoyant l’armée mexicaine et la force aérienne pour réprimer la rébellion. Dans tout le Mexique, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont répondu en se rassemblant dans les « zocalos », les principales places publiques, afin de protester et exiger que Zedillo stoppe l’attaque militaire contre les rebelles mayas. Douze jours plus tard, Zedillo mettait un terme à l’offensive et l’EZLN acceptait une trêve, marquant le début d’une impasse de vingt ans au Chiapas.

Quand quelques mois plus tard, les zapatistes ont organisé une consultation, une sorte de sondage ou de référendum, en demandant quel rôle ils devaient jouer dans la société mexicaine. Des centaines de milliers de personnes y ont participé et la majorité a répondu que l’EZLN devait déposer les armes et participer à la vie sociale et politique mexicaine. Les premières protestations contre la répression militaire menée par Zedillo et les résultats des consultations suggéraient que le peuple mexicain rejetait la violence armée de tous les côtés. Pendant la Révolution mexicaine de 1910-1920, un million de personnes étaient mortes et un autre million avait émigré sur une population totale de 13 millions d’habitants. La mémoire de la violence révolutionnaire et contre-révolutionnaire semblait ainsi encore vive dans la conscience du peuple et peu de gens voulaient apparemment répéter cette expérience.

La révolution armée au Mexique ne semblait donc pas figurer à l’ordre du jour. Les zapatistes ont refusé de déposer les armes mais, d’autre part, depuis ces vingt dernières années, ils ne les ont plus utilisées. L’EZLN a continué la lutte sous d’autres formes.

Qui étaient les zapatistes ?

Le mouvement zapatiste a été fondé en novembre 1983 par un groupe de militants de gauche dans le nord du Mexique. La gauche mexicaine s’inscrivait dans une longue tradition de rébellion armée, qu’on pourrait presque faire remonter aux temps de la conquête coloniale, mais dont l’héritage principal est certainement la Révolution nationaliste mexicaine de 1910. En outre, il y eu l’impact de la Révolution cubaine de 1959 et la théorie du « foco » (foyer) de la guérilla inspirée d’Ernesto « Che » Guevara (théorie popularisée par l’intellectuel français Régis Debray) et dont les conséquences furent désastreuses dans toute l’Amérique latine.

Dans tout le Mexique, dans les années 1970 et 1980, on pouvait trouver des petits groupes de guérilla rurale et urbaine, certains se proclamant marxistes-léninistes et combinant généralement une version de gauche du nationalisme mexicain avec les idées de la théorie cubaine du « foco », ou parfois avec des idées maoïstes de la « guerre populaire prolongée ». Des centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes ont été assassinés ou ont disparus pendant cette « guerre secrète » au Mexique dans les années 1970. Les zapatistes plongent donc leurs origines dans ce milieu politique. Initialement appelés « Forces de Libération Nationale », un nom qui était devenu populaire dans la gauche dans plusieurs pays après la Révolution algérienne, le groupe a ajouté plus tard, après s’être installé au Chiapas, le qualificatif de « Zapatistes », inspirés par la figure d’Emiliano Zapata, le chef du mouvement paysan révolutionnaire pendant la Révolution mexicaine.

Dans les années 1980, ce groupe a donc décidé de s’implanter au Chiapas, dans le sud du Mexique ; un Etat ayant une très importante population indigène composée de plusieurs groupes ethniques mayas. Comme dans le reste du Mexique à l’époque, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) contrôlait tous les niveaux du pouvoir dans cet Etat ainsi que les syndicats et diverses organisations paysannes et indigènes. Il y avait, cependant, une alternative sociale de développement. Depuis 1959, l’évêque du Chiapas était Samuel Ruiz, qui avait participé à Vatican II (1962-1965) et à la Conférence de Medellín des évêques d’Amérique latine (1968) et qui s’était entièrement impliqué et identifié avec la Théologie de la Libération, une doctrine selon laquelle l’Eglise doit être du côté des pauvres.

Sous la direction de Ruiz, l’Eglise catholique au Chiapas marquait non seulement un intérêt pour le salut des âmes des indigènes, mais aussi dans l’amélioration de leurs conditions de vie matérielles et leur traitement social et politique. Les membres de cette Eglise étaient non seulement des porteurs de l’Evangile, mais aussi les organisateurs des mouvements sociaux naissants des peuples indigènes. C’est dans ce milieu que les zapatistes se sont alors insérés, et cela avec le soutien tacite de Ruiz. Ils ont souvent travaillé en étroite collaboration avec les représentants de cette Eglise et d’autres dirigeants indigènes. Ruiz a déclaré que, bien que partageant les objectifs des zapatistes, il n’était pas favorable à leur stratégie de rébellion armée. Mais en même temps, il n’a pas empêché l’EZLN de s’organiser. Ainsi, pendant près d’une décennie, les zapatistes ont établi leur organisation au Chiapas, recruté des Indiens maya et des militants métis et élaboré leurs plans pour un soulèvement armé.

Quelles sont les idées des zapatistes ?

Qu’est-ce que les zapatistes avaient à l’esprit quand ils se révoltèrent le 1er Janvier 1994 ? Les zapatistes croyaient apparemment que s’ils allumaient une étincelle dans le sud du Mexique, l’explosion gagnerait tout le pays comme une traînée de poudre. Qu’ils y adhéraient ou non, c’était une conception très semblable à celle de la « propagande par le fait » des anarchistes à la fin du XIXe siècle et ressemblait à l’idée du « foco » des révolutionnaires dévoués qui, à partir de la sierra, allument la mèche de la révolution dans les plaines. L’idée est que les exploités et les opprimés attendent simplement un exemple héroïque de lutte révolutionnaire pour leur montrer le chemin et qu’ils se lèveront alors pour renverser le capitalisme.

Le peuple mexicain, comme cela a été démontré dans les premiers mois de 1994, n’était pourtant pas prêt à suivre les zapatistes ou à se soulever. Même si des millions de personnes étaient indignées par la pauvreté et les outrages subis par les indigènes, ils ont rejeté l’idée de la lutte armée. Le Mexique n’était pas très différent des autres pays où le changement social a tendance à venir non pas d’actions héroïques de quelques-uns mais par des années d’organisation, d’éducation et de propagande, et par de nombreuses petites actions concertées à la base de la société avant que les gens soient prêts pour un changement révolutionnaire.

En août 1994, les zapatistes ont appelé à une Convention dans leur bastion de la jungle dans laquelle ils ont invité quelques 2.000 intellectuels mexicains , des écrivains et des artistes, des universitaires et des militants des mouvements sociaux, ainsi que quelques délégués officiels des États-Unis, dont je faisais partie. Une fois à San Cristóbal, nous sommes allés à la Convention dans des bus publics affrétés par le gouvernement de l’État et assisté à la cérémonie d’ouverture. Marcos a alors parlé devant un énorme drapeau mexicain et les soldats zapatistes (certains portants des bottes, mais la plupart ayant de simples sandales ou même pieds nus) ont défilé devant la plate-forme, la plupart armés de fusils en bois. L’immense drapeau et la rhétorique de Marcos suggéraient que l’EZLN était nationaliste et se positionnait radicalement en défense des droits indigènes. Elle lançait un appel pour une assemblée constituante afin de rédiger une nouvelle constitution et on ne parlait pas de socialisme. Ce n’était pas vraiment une convention, juste quelques discours tenus jusqu’à ce que l’événement s’acheva dans une averse tropicale de proportions bibliques qui éteignit les lumières et emporta nos tentes. La politique de l’EZLN resta toujours en évolution.

L’échec des zapatistes à déclencher une révolution et le siège par l’armée mexicaine de la zone dans laquelle ils opéraient les a forcés à battre en retraite et à se replier sur les populations pauvres indigènes locales où ils avaient leur base. Les zapatistes firent alors désormais plus ouvertement ce qu’ils avaient fait dans la clandestinité pendant des années : l’organisation de leurs partisans indigènes et métisses dans les communautés qui constituent une sorte de zone libérée, mais entrecoupée avec d’autres communautés autochtones et métisses qu’ils ne prennent pas en charge, le tout étant entouré et parfois harcelé par l’armée.

Tout au long des années 1990 et 2000, les zapatistes ont organisé des manifestations remarquables des femmes indigènes qui, avec leurs costumes traditionnels, expulsaient littéralement à mains nues les soldats armés de leurs villages. L’EZLN a organisé des réunions des peuples indigènes de tout le pays au Chiapas et ailleurs qui ont conduit à la création du Congrès National Indigène. Après des mois de négociations, le 16 février 1996, les zapatistes et le gouvernement du président Ernesto Zedillo ont signé les Accords de San Andrés, un traité accordant une autonomie et la reconnaissance de ses droits au peuple maya du Chiapas. Néanmoins, le parlement mexicain n’a pas adopté ces accords et le gouvernement Zedillo les a bientôt violés. Les zapatistes ont alors annoncé qu’ils rompaient toute négociation et se sont à nouveau retirés dans leurs bases.

Les zapatistes et leurs partisans ont affirmé qu’ils avaient créé de nouvelles formes démocratiques d’organisation dans les villages où les femmes ont un rôle égal aux hommes. Marcos et d’autres porte-parole de l’EZLN ont fait valoir qu’ils reconstituaient la société de bas en haut, un village à la fois. Évitant les institutions de l’Etat contrôlées par le PRI, les zapatistes ont créé leurs propres écoles et gouvernements locaux mais ils ont peu ou pas du tout de ressources économiques alternatives aux institutions gouvernementales. Marcos et les zapatistes ont commencé à développer une nouvelle rhétorique et à proclamer une nouvelle idéologie résumée dans l’expression « mandar obedeciendo » ; commander en obéissant. Cela signifie que ce sont les gens qui décident tandis que les dirigeants se contentent simplement d’exprimer leurs points de vue. On a été suggéré qu’il s’agissait là du socialisme par en bas auquel beaucoup d’entre nous croyons et pour lequel nous avons oeuvré.

A la fin des années 90, l’avocat et sociologue John Holloway a popularisé et développé les idées des zapatistes, et son livre « Zapatista ! Reinventing Revolution in Mexico » est devenu un best-seller de la gauche. Il y avancait la conception que, en partie sous l’influence de la culture indigène, l’EZLN avait rejeté l’ancien paradigme marxiste du prolétariat luttant pour le pouvoir de l’État en mettant à l’ordre du jour une nouvelle théorie et pratique de la révolution qui semblait avoir plus en commun avec l’anarchisme : n’importe qui, de n’importe quelle classe sociale, pouvait commencer à faire la révolution en affirmant sa dignité et la formation d’une communauté libérée là où il se trouvait. Les zapatistes semblaient construire une telle alternative communautaire au capitalisme dans les collectivités reculées du Chiapas.

Il était pourtant très difficile pour les étrangers de voir et de comprendre exactement ce qui se passait réellement dans les vallées du Chiapas où un groupe d’hommes armés travaillaient parmi les indigènes. La persistance de l’EZLN en tant que groupe de guérilla armée aux côtés et parmi les populations indigènes a conduit à se demander quel était le fonctionnement démocratique du mouvement, comment les décisions étaient-elles vraiment prises et qui sont les véritables dirigeants ? Les réponses qu’offrent les zapatistes et leurs partisans sont à accepter en grande partie sur base de la confiance (du moins pour la plupart d’entre nous) à cause de l’impossibilité d’entrer physiquement, intellectuellement et psychologiquement au sein du monde politique indigène au Chiapas.

Le zapatisme, tel qu’interprété par Holloway et d’autres, a eu un énorme impact sur le nouveau mouvement altermondialiste qui a commencé dans les années 1990 et a culminé lors de la bataille de Seattle, une coalition d’organisations écologiques et sociales qui a organisé les manifestations contre l’OMC en 1999 dans cette ville. Partout les jeunes portaient des cagoules et des foulards rouges des zapatistes sur leurs visages et s’identifiant souvent avec l’anarchisme. Chaque grande ville et de nombreux collèges aux États-Unis avaient des groupes de soutien aux zapatistes. La jeunesse américaine du sud-ouest du pays a été particulièrement inspirée par les zapatistes. La combinaison romantique d’hommes et de femmes masqués, de la lutte armée et de l’idée utopique d’une marche immédiate vers un avenir égalitaire a imprégné toute une génération, inspirant de nombreux jeunes à devenir des activistes.

Ensuite, cette vague du mouvement altermondialiste s’éteignit soudainement avec les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center de New York et le Pentagone par des terroristes fondamentalistes islamiques, ainsi que par la guerre en Irak de 2003. Ces événements ont conduit à un soudain glissement à droite soudaine, à de nouveaux niveaux de surveillance et de répression du gouvernement étasunien et à une recrudescence du patriotisme américain. D’autres combattants armés occupaient désormais l’attention de l’opinion publique.

Les zapatistes et les mouvements sociaux et ouvriers

Au Mexique, au cours des deux premières années qui ont suivi la rébellion, les zapatistes jouissaient d’une énorme autorité morale. Une grande partie de la société mexicaine admirait les zapatistes pour leur courage et pour pris la parole avec et pour les indigène. Beaucoup ont été charmés par l’esprit ironique du sous-commandant Marcos et sa grande créativité, à la fois en tant que conférencier et écrivain. La jeunesse mexicaine, des quartiers aisés de Mexico aux quartiers les plus pauvres des villes frontalières, a adopté un look zapatiste et couvrit les murs de graffitis radicaux. Les zapatistes ont tenté de capitaliser leur autorité morale en se projetant comme une force dans la société mexicaine en général.

Vivant au Mexique dans ces années là, j’ai assisté à Mexico et à Tijuana à des réunions du Front Zapatiste de Libération Nationale (FZLN), fondé en tant qu’organisation nationale en 1997. Les zapatistes, cependant, semblaient n’avoir aucun intérêt dans la constitution d’un véritable front, c’est-à-dire d’une coalition de diverses organisations de gauche et de mouvements sociaux. Les dirigeants de l’EZLN trouvaient difficile de donner vie à la construction d’une véritable coalition dans un pays où il y avait des dizaines de mouvements sociaux, de syndicats et de partis politiques de gauche. L’insistance de l’EZLN à dominer et contrôlé le supposé front qu’il avait créé signifiait qu’il n’allait jamais grandir ou devenir populaire et il n’a en effet jamais eu un impact dans la société mexicaine dans son ensemble.

A peu près au même moment, l’EZLN a également tanté, à l’aide de militants de gauche du mouvement ouvrier, de mettre sur pied une organisation de travailleurs zapatistes. Les militants syndicaux que je connaissais et avec qui j’ai parlé m’ont dit que les zapatistes étaient opposés à la participation dans les syndicats existants, non seulement parce qu’ils estimaient qu’ils étaient bureaucratiques, mais aussi en partie parce que les syndicats organisaient des élections et que l’EZLN ne croyait ni aux élections ni au vote.

Avec cette réticence à traiter avec les syndicats et leurs structures existantes et avec anciennes organisations syndicales de base, l’organisation ouvrière zapatiste était mort-née. La tentative des zapatistes de se transformer en une force politique inscrite dans l’ensemble de la société mexicaine a également complètement échouée et ils se retirèrent à nouveau dans leurs bases du Chiapas.

Les zapatistes ont mieux réussi au Chiapas et dans d’autres régions dans l’organisation de leurs municipalités autonomes, qu’ils appellent « Caracoles » et « Juntas de Buen Gobierno ». Alors que la quasi-totalité de ces communautés étaient initalement au Chiapas, les zapatistes en ont inspiré un certain nombre dans d’autres Etats. Dans leur « Plan Realidad Tijuana » de 2003, ils se proposaient d’unir cet archipel de communautés libérées au Mexique en une nation libre émergent au sein de la nation. Bien que ce plan n’a jamais été couronnée de succès à l’échelle nationale, les zapatistes n’en continuent pas moins à organiser avec succès leurs propres communautés autonomes du Chiapas.

L’EZLN et les élections nationales

Lorsque les élections présidentielles de 2000 approchèrent, l’EZLN annonça qu’il ne soutiendrait ni les deux partis de droite - le Parti d’Action Nationale (PAN) et le PRI - ni le Parti de gauche de la Révolution Démocratique (PRD), dirigé par Cuauhtémoc Cárdenas. Cárdenas, qui avait été candidat à la présidentielle en 1988 et 1994, était resté très populaire dans le peuple de gauche. Beaucoup espéraient que les zapatistes allaient le soutenir, bien que les organisations de la gauche révolutionnaire fussent divisées sur la question de savoir s’il fallait ou non soutenir Cárdenas ou présenter un quelconque candidat socialiste indépendant. L’EZLN a toutefois rejeté ces élections en général et Marcos a fustigé les partis politiques du Mexique de tous bords comme étant compromis et corrompus.

Pourtant, l’élection s’est avéré ne pas être sans rapport avec les zapatistes. Lorsque Vicente Fox, candidat du PAN, a remporté l’élection et est devenu président, mettant fin à plus de sept décennies de gouvernements du PRI, les zapatistes ont décidé de profiter de ce qui était apparemment une nouvelle situation politique. Les représentants zapatistes se sont rendu à Mexico où, dans un acte historique, ils se sont adressés au parlement mexicain pour lui demander de remplir les engagements énoncés dans les Accords de San Andrés. Bien que Fox semblait montrer une certaine sympathie vis-à-vis de l’EZLN, rien de nouveau n’est finalement sorti de cette visite au parlement national.

« L’Autre Campagne »

En 2006 eurent lieu les élections présidentielles suivantes. Marcos et l’EZLN ont alors adopté une approche différente. Une fois de plus, la plupart de la gauche mexicaine espèrait que l’EZLN allait soutenir le candidat de gauche, Andrés Manuel López Obrador, candidat du PRD, qui parlait avec force contre l’ALENA, le néolibéralisme et la corruption du PRI et di PAN. L’EZLN rejetait pourtant toujours tout autant les élections et les partis existants, mais elle avait d’autres plans. Marcos annonça l’organisation de la « Otra Campaña » (l’Autre Campagne). Contrairement aux partis politiques, l’EZLN n’allait pas mettre en avant ses propres candidats et elle n’allait pas soutenir les candidats des autres partis, elle organisa à la place une campagne qui voyagea à travers le pays pour parler contre le gouvernement mexicain et contre le capitalisme.

L’Autre Campagne de l’EZLN a été rejointe par plusieurs autres groupes de gauche, du Parti Révolutionnaire des Travailleurs (PRT) trotskyste aux adeptes du stalinien albanais Enver Hoxa du Parti Communiste Marxiste-Léniniste (CPML). La campagne a eu lieu pendant une période ou se déroulèrent un certain nombre de conflits sociaux dramatiques, le plus important étant les émeutes de Sal Salvador Atenco dans l’Etat de Mexico. Lorsque la police interdit les vendeurs de fleurs et autres vendeurs de rue, le Front Populaire pour la défense de la terre a appelé l’EZLN à le soutenir. Marcos et l’EZLN ont exprimé leur solidarité et amené des milliers de sympathisants. Au cours de l’Autre Campagne, Marcos et d’autres orateurs ont tenu des réunions et des rassemblements dans tout le pays, avec un succès relatif, parlant parfois à des milliers de personnes contre les maux du capitalisme. Partout où ils allaient, des portraits géants de Staline accrochés au fond de la salle par le CPML jetèrent le doute dans les esprits sur le sens de tout cela.

Pendant ce temps le candidat de gauche du PRD, López Obrador, haranguait avec sa rhétorique populiste des foules de jusqu’à un million de personnes, pour la plupart des travailleurs et des pauvres. Quand il était devenu clair que le président Fox et le parti PAN au pouvoir violaient la loi électorale et préparaient une énorme fraude, qui en fait a effectivement eu lieu le jour de l’élection en juillet, il y eut un énorme mouvement de protestation dans la défense d’une élection équitable et pour le droit des citoyens à ce que leurs votes comptent. Des dizaines, et peut-être des centaines, de milliers de personnes dans la ville de Mexico se sont joints aux manifestations, bloquant les boulevards et occupant des places publiques.

Plusieurs des groupes de la gauche révolutionnaire impliqués dans l’Autre Campagne s’en allèrent pour se joindre aux protestations par rapport aux élections pour une question de principe car, même s’ils n’avaient aucune affinité avec les partis et les candidats présents aux élections, ils estimaient que les citoyens ont le droit de voter et que leur vote doit compter. Marcos et l’EZLN, opposés au principe même des élections, refusèrent de participer aux manifestations de défense du vote et se retirèrent à nouveau au Chiapas. L’attitude sectaire des zapatistes envers ce mouvement à causé d’énormes dommages à leur réputation parmi les sympathisants de gauche et d’extrême gauche. Ils ont alors perdu une grande partie de l’autorité morale qu’ils avaient acquise depuis le soulèvement de 1994.

Questions posées pour la gauche et pour l’EZLN

Au cours des vingt dernières années, les zapatistes ont eu un énorme impact sur la société mexicaine et sur la gauche, tant au Mexique qu’à l’étranger. Alors que la gauche semblait moribonde, ils ont restauré l’espoir. Alors que les indigènes étaient été opprimés, ils les ont encouragés à se lever. Leur exemple a enthousiasmé les radicaux dans les Amériques et en Europe et lors de leurs réunions internationales dans la jungle du Chiapas, on pouvait trouver des activistes de gauche de dizaines de pays qui échangeaient des expériences et des perspectives communes. Rétrospectivement, il est surprenant qu’aucune tendance internationale organisée, qu’aucune « nouvelle internationale » ne soit sortie de cette expérience.

En dépit de toutes les vicissitudes de leur longue carrière de vingt ans, les zapatistes demeurent à la fois un mouvement social local du Chiapas et les porte-étendards d’une certaine politique radicale dans tout le Mexique, associée à l’auto-organisation locale, au soutien aux indigènes et à l’abstentionnisme politique.

L’expérience des zapatistes soulève d’importantes questions pour la gauche. Il ne fait aucun doute que, dans un système capitaliste et dans son État démocratique libéral, comme on l’appelle, les principaux partis politiques et les élections fonctionnent principalement à la fois pour soutenir le système et placer régulièrement des représentants du capitalisme au pouvoir. Il est cependant également vrai que les élections, pour les partis qui sont véritablement indépendants, sont l’occasion pour la gauche de propager ses idées et d’utiliser des postes élus pour contribuer aux luttes et à l’organisation des mouvements sociaux.

Les zapatistes avaient raison d’estimer que le Parti de la Révolution Démocratique et ses candidats Cuauhtémoc Cárdenas et López Obrador étaient des représentants et des variantes démocratiques et sociales populistes de la politique capitaliste. Il est vrai aussi que le PRI, le PAN et le PRD ont tous prouvé être très corrompus. Mais que ce serait-il passé si les zapatistes avaient utilisés l’énorme autorité morale dont ils jouissaient dans les premières années après la rébellion pour aider à organiser – sans insister pour le contrôler - un mouvement social national et un parti politique national véritablement indépendant ? Combien plus grande aurait pu être alors leur influence au cours de ces dernières décennies, pendant lesquelles le pouvoir du capital mexicain est devenu bien plus important tandis que les forces du mouvement ouvrier s’affaiblissaient, en partie à cause de l’impact de l’ALENA auquel ils s’étaient opposés.

Selon moi, les zapatistes restent opaques et leur politique mystérieuse. Je me demande s’il existe encore un cadre rigide au sein de l’EZLN dans lequel on s’accroche à la politique de la guérilla classiques des années 1970 et 1980, ou si les zapatistes sont tout simplement devenus anarchistes sous l’influence des indigènes et de leurs propres expériences. Quelle est la vraie nature et l’importance des Caracoles et Juntas de Buen Gobierno ? Les zapatistes pourront-ils jamais surmonter leur sectarisme et se projeter comme une force idéologique et d’organisation dans la société mexicaine, ou vont-ils continuer à se couper des autres secteurs de la gauche radicale ?

Vingt ans après, les zapatistes n’ont pas disparu et incarnent toujours un défi à la fois pour le gouvernement, les partis politiques établis, mais aussi pour les partis de la gauche révolutionnaire. La nouvelle et plus profonde intégration du Mexique dans les économies américaine et mondiale qui a été atteinte par l’adoption des réformes structurelles du président Enrique Peña Nieto, représente elle aussi de nouveaux défis et va très probablement produire de nouveaux mouvements sociaux de masse. Nous verrons alors dans cette nouvelle période si, oui ou non, les expériences et les idées de l’EZLN se révèlent pertinentes pour une nouvelle génération de radicaux.

Dan La Botz est membre de l’organisation anticapitaliste « Solidarity » à New York et est rédacteur à la revue « New Politics ».

Source :
http://www.solidarity-us.org/site/node/4082
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret