USA : Ils volent la vie de Bradley Manning

Nicole Colson 7 août 2013

Un tribunal militaire américain a déclaré le soldat Bradley Manning coupable de 19 des 21 chefs d’accusation portés contre lui. Son "crime" est d’avoir transmis à Wikileaks 250.000 notes et plus de 470.000 rapports sur les activités de l’armée US en Irak et en Afghanistan. Il risque jusqu’à 136 années d’emprisonnement. Nicole Colson, chroniqueuse pour le site du journal Socialist Worker édité par l’International Socialist Organization américaine, analyse cette condamnation et le message d’intimidation qu’elle envoie à tous les dissidents politiques de l’ère de la « guerre contre le terrorisme ». (Avanti)

La juge militaire, le colonel Denise Lind, a déclaré Bradley Manning coupable de presque toutes les accusations portées contre lui pour son rôle en tant que "lanceur d’alerte" - mais non coupable de l’accusation la plus grave, celle de "collusion avec l’ennemi".

Bien que la décision sur cette question de la "collusion avec l’ennemi" soit perçu par ses partisans comme une victoire, Manning, qui a publié des documents et des vidéos classés pour le site d’investigation WikiLeaks, risque toujours pas moins de 136 années de prison pour 19 autres chefs d’accusation, dont six chefs d’accusation portant sur le viol de la loi sur l’espionnage et cinq sur le vol de propriété gouvernementale.

La phase de détermination de la peine a commencé le 31 Juillet et devrait durer au moins un mois avant que Lind annonce publiquement la décision. Mais Manning passera presque certainement l’essentiel du reste de sa vie derrière les barreaux - à moins que la pression exercée sur l’armée fasse fléchir celle-ci.

Un coup d’arrêt bienvenu

Le verdict de non-culpabilité quant à l’accusation la plus grave contre Manning – la collusion avec l’ennemi - est important. L’échec du gouvernement à faire prendre en compte cette charge indique qu’il est allé trop loin.

Les procureurs ont pourtant tenté en dernière minute un geste désespéré pour emporter un verdict de culpabilité sur cette charge également. A la fin du procès, ils ont rappelé à la barre Jihrleah Showman, un ancien spécialiste militaire qui fut un moment le superviseur de Manning - qui a soudainement déclaré que Manning avait exprimé des sentiments "anti-américains", et que lui-même avait à un moment soupçonné Manning d’être un espion. Showman n’avait pourtant jamais fait part auparavant d’aucune de ces prétendues préoccupations à la justice.

Ces accusations brutales étaient en phase avec l’attitude de l’accusation au cours du procès. Manning a été dépeint comme un traître et un "anarchiste", s’acharnant de manière préméditée contre les intérêts américains - plutôt que ce qu’il est : quelqu’un qui croit que le peuple américain a le droit de connaître les crimes commis par son gouvernement en son nom.

La décision sur la charge de "collusion avec l’ennemi" est importante pour une autre raison - elle représente un petit recul imposé à la guerre tous azimuts de l’administration Obama contre les lanceurs d’alerte. Si Manning avait été reconnu coupable sur cette accusation, cela aurait ouvert la porte à la possibilité d’accuser de trahison toute personne responsable de la publication d’informations classifiées, y compris les journalistes travaillant pour des grands médias.

Selon le New York Times, la décision du juge "a imposé un recul aux efforts du gouvernement pour créer un précédent qui, avaient averti les spécialistes de la liberté de la presse, pourrait avoir d’importantes conséquences pour l’avenir du journalisme d’investigation sur la sécurité nationale à l’ère d’Internet."

Poursuivre les lanceurs d’alerte plutôt que les tortionnaires

Malgré cela, la condamnation sur base de 19 des 21 chefs d’accusation enverra un message menaçant à tout autre dénonciateur potentiel du gouvernement qui voudrait passer à l’acte. Le fait que Manning va probablement passer des décennies derrière les barreaux - peut-être même toute sa vie – n’est qu’une parodie de justice envers un jeune soldat dont le " crime" a été de révéler le comportement illégal et barbare du gouvernement américain.

Gregg Leslie, directeur de la défense juridique pour le Comité des Journalistes pour la Liberté de la Presse, l’a déclaré après la condamnation, "Les dénonciateurs savent toujours qu’ils prennent des risques, et plus ils révèlent, plus grande est la menace qui pèse sur eux. Mais nous savons qu’ils ne trahissent pas le gouvernement. Et le fait d’apporter des informations vitales à un débat public important ne devrait pas être un crime - surtout le genre de crime qui vous envoie en prison pour le reste de votre vie."

Il ne peut y avoir aucun doute sur l’importance de ce que Manning a mis en lumière à travers son acte de conscience en remettant des documents à WikiLeaks. Selon un communiqué de Reporters sans frontières : "Les informations que Manning aurait transmises à WikiLeaks - utilisées par des journaux tels que le New York Times, The Guardian, Der Spiegel et Le Monde, en coordination avec le site de Julian Assange - incluaient des révélations de graves abus dans le cadre la "guerre contre le terrorisme" lancée par l’administration Bush ... Cette réalité aurait-elle du être cachée à l’opinion publique américaine et à l’opinion internationale ? Qu’est ce qui était plus le plus grave - commettre de tels crimes ou les révéler au public ? "

Pour l’administration Obama, la réponse à cette dernière question est évidente. C’est pourquoi l’administration a pris l’habitude de poursuivre les dénonciateurs dans le cadre de l’Espionage Act (Loi sur l’Espionnage) de 1917. La loi a été traditionnellement utilisée, comme son nom l’indique, contre les personnes accusées d’espionnage.

Edward Snowden Manning est maintenant le septième dénonciateur à être inculpé en vertu de la Loi sur l’Espionnage pendant les années Obama. Edward Snowden, l’auteur des fuites à la National Security Agency, est le huitième. Sous l’ensemble des administrations présidentielles depuis 1917, il n’y avait eu que trois poursuites similaires !

Comme Widney Brown, directrice générale chargée du Droit et de la Politique International d’Amnesty International, l’a écrit après le verdict :

"Les priorités du gouvernement sont sens dessus dessous. Le gouvernement américain a refusé d’enquêter sur des allégations crédibles de torture et d’autres crimes relevant du droit international, malgré des preuves accablantes. A la place, il a décidé de poursuivre Manning qui, semble-t-il, essayait de faire ce qu’il fallait - révéler des preuves crédibles du comportement illégal du gouvernement. Vous feriez mieux d’enquêter et de poursuivre ceux qui détruisent la crédibilité du gouvernement en se livrant à des actes tels que la torture, qui sont interdites en vertu de la Constitution américaine et du droit international."

Les vraies priorités du président Obama, ancien spécialiste du droit constitutionnel, sont trop claires. Comme l’a écrit David Gespass de la National Lawyers Guild (Association nationale des Juristes) a écrit :

"Obama est arrivé au pouvoir en promettant l’administration la plus transparente qui ait jamais existé. Il affirme que nous avons besoin d’une discussion ouverte et franche sur ce que le gouvernement devrait être en mesure de faire pour nous protéger contre les menaces, mais il ne l’a dit qu’après que ses opérations secrètes aient été exposées au grand jour. Et il poursuit agressivement ceux dont les actions soulèvent les questions auxquelles il prétend qu’il faut répondre par un débat national..."

"Il y a deux manières pour un gouvernement de chercher à contrôler les fuites de sécurité. La première est l’honnêteté et la transparence, en permettant au public d’en savoir suffisamment pour prendre des décisions démocratiques quand au point jusqu’où on peut aller sans aller trop loin. C’est la voie que les Etats-Unis, et ce président, prétendent suivre. L’autre manière est de menacer de conséquences draconiennes toute personne qui exposerait les pratiques et les politiques douteuses à la lumière du jour. C’est le chemin que les États-Unis, et cette administration, ont choisi de prendre en poursuivant Bradley Manning et d’autres. "

"Aucun sophisme, même le plus gros, ne peut cacher cette vérité, quoique tente de faire l’administration Obama. Le résultat, pour Bradley Manning, signifie de nombreuses années en prison. "

Publié le 31 juillet 2013 sur le site américain www.socialistworker.org
Traduction française pour Avanti : Jean Peltier. Intertitres par Avanti