Ukraine/Crimée : hypocrisie sur les deux fronts. Quelle autodétermination ?

Alex Chklovski, Catherine Samary 2 avril 2014

C’est sous une avalanche d’applaudissements, à grands renforts de larmes et de félicitations que Vladimir Poutine a signé, au Parlement russe, le décret qui intègre la Crimée au territoire russe. Cette annexion a été présentée par Poutine comme une réponse au désir exprimé démocratiquement par la Crimée, faisant référence au récent référendum dont le résultat a été une vague de votes en faveur de l’unification avec la Russie. Cet intérêt nouveau de Poutine pour la démocratie est certainement une des évolutions personnelles les plus étonnantes dans l’histoire politique ; on ne pourrait faire plus étonnant qu’avec la conversion soudaine d’un nazi au judaïsme.

Comment comprendre que 93 % des votes étaient en faveur de cette annexion ? Sous le regard attentionné des troupes russes, des tanks et au milieu du black-out complet exercé par les médias pro-Kremlin, les habitants de la Crimée ont eu le choix entre deux options : rejoindre la Russie ou réinstaurer le statut obscure de 1992 avec une constitution qui la définissait comme une « République indépendante » ; un état des choses qui a tenu pendant deux semaines à l’époque.

L’option de continuer à faire partie de l’Ukraine semble s’être accidentellement perdue en chemin lorsque les formulaires de vote ont été imprimés. Chose curieuse, bien que 24% de la population de Crimée soit d’ethnie ukrainienne et que 12% supplémentaires sont des Tatars de Crimée - deux populations qui n’ont jamais été vraiment fans de la Russie -, il n’y a quand même eu que 7% des votes en faveur du « non »…

Pour être honnêtes, même si le référendum avait été transparent et juste, il semble que Poutine aurait tout de même gagné. La raison n’en n’est pas un intérêt profond pour la fraternité avec la Russie mais bien une combinaison entre le malaise par rapport au nouveau gouvernement nationaliste de droite ukrainien et une longue histoire d’exploitation économique brutale de cette région qu’est la Crimée.

Le long règne de Yanoukovitch et de Timochenko a vu la construction d’immeubles très élevés au milieu du célèbre jardin botanique de Crimée ainsi que la dégradation de l’écologie locale, la contamination de l’eau potable et une forte baisse du niveau de vie, ainsi que la généralisation des privatisations.L’oppression russe quant à elle ne va pas tarder à arriver, mais l’oppression par les oligarchies ukrainiennes a déjà fait son temps. Cela ne rend évidemment pas le référendum plus démocratique.

Poutine désire mettre en place une sphère d’influence pour mettre la main sur le reste de l’Ukraine. Il veut le contrôle des importants pipelines de gaz qui vont traverser l’Europe et désire « nationaliser » les compagnies pétrolières ukrainiennes afin qu’elles puissent être intégrées à la société de l’Etat russe, Gazprom.

Les Etats-Unis ont imposés des sanctions à la Russie, en commençant par la banque russe SMP et la banque Rossiya, toutes deux appartenant aux associés de Poutine et dirigées par eux. Obama a évoqué la menace d’actions supplémentaires contre l’économie russe si Poutine intervient ailleurs en Ukraine.

La gauche doit s’opposer aux sanctions contre la Russie. Les Etats Unis et l’Union Européenne ne sont pas moins vicieux ou hypocrites. Les discours cyniques des dirigeants occidentaux à propos des droits démocratiques du peuple ukrainien ne sont qu’une couverture pour un agenda impérialiste.

Malheureusement, bon nombre d’analyses dans la gauche continuent à soutenir une sorte de « moindre mal ». Eammon McCann par exemple, socialiste de longue date, écrit dans un article de l’Irish Times que « lorsqu’on parle de double discours, cependant, il n’y a pas de contestation possible. Poutine ne sera jamais capable d’égaler Obama dans l’art de dire en même temps une chose et son contraire ».

Le problème est qu’un mal plus petit n’en n’est pas moins un mal. Les mots d’ordre doivent être l’internationalisme et la solidarité de la classe des travailleurs et travailleuses. Après tout, Yanukovitch a été démis par un mouvement qui avait des limites mais qui constituait un soulèvement par en bas authentique de la société.

Les manifestations qui ont eu récemment lieu en Russie contre la guerre ont rassemblé 50.000 personnes dans les rues de Moscou ; un mouvement d’une ampleur que l’on n’avait plus vu depuis les manifestations anti-gouvernementales de 2011.

Le processus de construction d’un véritable mouvement révolutionnaire en Russie et en Ukraine prendra du temps. Cela exigera de s’organiser, de développer les débats politiques et de les clarifier. La question de l’impérialisme russe devra indubitablement prendre une place centrale dans ces discussions.

Alex Chkolvski

Source :
http://redflag.org.au/article/hypocrisy-both-sides-crimea
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina

Ukraine : quelle autodétermination ?

Catherine Samary

Derrière leurs gesticulations, l’embarras des puissances occidentales est visible. Et, en dépit d’un référendum acquis d’avance en Crimée, l’Ukraine peut rester unie, mais à quelles conditions ?

Ni l’UE, ni la Russie d’aujourd’hui ne sont celles des années 1990, pas plus que l’Ukraine n’est l’ancienne Yougoslavie, même s’il faut prendre au sérieux les risques d’explosion. Si le pays éclatait, les régions proches de l’UE, contrairement à la Slovénie et à la Croatie, seraient les plus pauvres : les parties russophones de l’Est, plus industrielles, ont un revenu par habitant de l’ordre du double des parties occidentales (1). Vouloir des liens avec la Russie ne fait pas du régime de Poutine un pôle d’attraction, pas plus que vouloir des liens avec l’UE n’implique un soutien à des réformes économiques destructrices. Autre chose est l’accord politique assouplissant les visas qui vient d’être signé. Les aspirations de Maïdan à de tels liens, et pour un État de droit, étaient largement partagées.

Sanctions et « crise du gaz » ?

Une guerre des sanctions venant de Russie et de l’Occident serait explosive pour l’Ukraine, de même que son intégration à un « bloc » contre l’autre. Le projet de « Partenariat oriental » proposé par l’UE à six pays limitrophes est aberrant, à la fois dans son contenu de libéralisation destructrice et parce qu’en contradiction avec des liens économiques avec la Russie : il divise la Moldavie et a été à la racine de la crise ukrainienne de novembre (2).

Une nouvelle « crise du gaz », comme celle de 2006 entre la Russie et l’Ukraine, serait un désastre, pour l’Ukraine et pour beaucoup d’autres pays. Compte tenu des besoins et de l’épuisement d’autres gisements, la dépendance de l’UE au gaz russe devrait passer de près de 50 % à 70 % d’ici 30 ans. Écrasante pour les anciens membres ou partenaires de l’URSS, elle est de 65 % en Autriche, 37 % en Allemagne et en Italie, des pays qui ont cherché des accords directs avec Moscou. La Commission européenne prônait plutôt de s’émanciper du gaz russe via le projet Nabucco. Mais essuyant plusieurs revers et trop coûteux, celui-ci a été abandonné en juin 2013.

La Russie reste donc le premier fournisseur de gaz naturel de l’UE qui transite à 80 % par l’Ukraine. Mais l’UE est ce faisant aussi une ressource majeure et un partenaire commercial important pour la Russie. L’Ukraine est donc un lien entre les deux.

Divisions : fragilité ou atout ?

On ne peut assimiler les régions russophones de l’Ukraine à la Crimée, ce « cadeau », alors anodin, de Khrouchtchev en 1954. Lors du référendum de 1991, alors que même les régions de l’Est russophone votaient à plus de 80 % pour l’indépendance, seuls quelque 30 % de la population de Crimée votaient « oui », et il fallut l’octroi d’une radicale autonomie en 1993 pour empêcher une logique de sécession. Les 12 % de Tatars de Crimée qui ont appelé à boycotter le récent référendum – comme les Albanais de Macédoine ou les Serbes de Croatie avaient boycotté les référendums d’indépendance de ces républiques – se trouvent à leur tour en position charnière pour négocier des droits sociaux et nationaux, côté russe et ukrainien.

On peut et doit chercher à transformer ces conflits en atouts et dépasser au plus vite les incertitudes constitutionnelles et politiques qui sont sources de manipulations explosives : l’actuel « gouvernement d’union », même s’il comporte une part de légitimité, est une déformation aussi bien du poids réel de l’extrême droite dans le pays, que des autres partis et des aspirations de Maïdan. L’élection présidentielle ne permettra pas non plus une représentation du pays tout entier ni des choix pluriels possibles.

Il faut donc une procédure démocratique permettant aux populations de tout le territoire de s’exprimer sur les programmes proposés, mais aussi pour que toute la clarté soit faite sur la centaine de morts de cette grave crise. Une commission d’enquête ad hoc, sous contrôle populaire et international pluraliste, devrait permettre que les responsables répondent de leurs actes devant la justice. Parallèlement, une assemblée constituante représentative de tout le pays devrait être convoquée.

Les populations de Crimée, quelles aient participé ou pas au récent référendum, ne pourraient-elles pas alors y prendre part ?

Notes :

(1) http://russeurope.hypotheses.org
(2) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30944