Ukraine : Aspirations démocratiques et rivalités inter-impérialistes

Kevin B. Anderson 26 septembre 2014

Ukraine : Aspirations démocratiques et rivalités inter-impérialistes

L’Ukraine ne met pas seulement à l’épreuve les mouvements démocratiques ou les impérialismes inégaux des Etats-Unis, de l’Union Européenne et de la Russie, mais aussi la gauche mondiale. De la même manière que dans d’autres moments « difficiles », comme les guerres de Bosnie et du Kosovo, l’Iran en 2009 ou la révolte libyenne, notre soutien à la démocratie et aux droits humains est entré en conflit dans certains cas avec la position traditionnelle selon laquelle le capitalisme néolibéral, dirigé par les Etats-Unis, constitue la principale menace pour l’humanité.

La révolte de Maidan qui a renversé l’oligarchie cleptocratique de Viktor Yanukovich en Ukraine n’était pas socialiste, ni même social-démocrate : plus encore, elle a été applaudie par les Etats-Unis et l’Union Européenne qui, sans aucun doute, ont tenté d’en tirer profit au détriment de la Russie. Ce fait a poussé certains militants de gauche à pencher en faveur de la Russie de Vladimir Poutine et à s’abstenir de soutenir la révolte de Maidan et l’Ukraine, y compris face à l’annexion par la Russie d’une portion du territoire ukrainien et aux menaces de démembrement du pays. Cet article adopte un point de vue différent. Dans la tradition de la gauche anti-stalinienne et en particulier du courant marxiste-humaniste auquel j’appartiens depuis longtemps, je plaide que l’on peut et que l’on doit soutenir les mouvements populaires et démocratiques progressistes, y compris dans les cas où ils s’affrontent à des régimes auxquels s’oppose le gouvernement étasunien, en même temps que nous devons nous opposer à la guerre et à l’hégémonie des Etats-Unis.

Le mouvement Maidan : une révolte démocratique au nez et à la barbe de Poutine

La révolte ukrainienne de 2013-2014 a montré la créativité des masses mobilisées et la fragilité du pouvoir d’Etat, même lorsqu’il est entouré par un appareil policier répressif et qu’il compte sur le soutien d’un allié impérialiste étranger. Le renversement du gouvernement pro-russe de Yanukovich a été précédé par une vague de protestations de rue qui a rassemblé plus de 500.000 personnes et par l’occupation de la place centrale de Kiev, le Maidan, pendant plusieurs semaines depuis la fin de l’hiver dernier. En dépit des efforts de la Russie pour le soutenir et de la répression policière, qui a provoqué plus d’une centaine de morts, la le régime s’est finalement écroulé. La police s’est évaporée, l’armée s’est refusée à attaquer la population et Yanukovich a du s’enfuir pour sauver sa peau.

La révolte de Maidan a mis sur les nerfs le régime de Poutine en Russie, qui a connu des protestations démocratiques persistantes au cours des dernières années malgré une répression étatique croissante. Comme l’a écrit le journaliste britannique James Meek : « La grande crainte de Poutine est que le peuple d’une meilleure Ukraine future puisse inspirer une unification complètement différente avec ses frères slaves à l’est de sa frontière, une cause commune de révolte populaire contre lui et d’autres dirigeants comme lui. La révolution à Maidan Nesaleshnosti – la Place de l’Indépendance en ukrainien – est ce qui ressemble le plus à un scénario de sa propre chute » (1).

A partir d’une optique similaire, le sociologue ukrainien Volodimir Ishchenko a soutenu qu’en annexant la Crimée, Poutine n’agissait pas seulement pour des raisons territoriales et impériales, mais aussi à cause de la situation interne en Russie : « La Crimée était nécessaire pour renforcer le patriotisme dans la population russe et pour miner toute possibilité que l’opposition russe – qui s’inspirait beaucoup de Maidan – puisse tenter quelque chose de semblable en Russie » (2).

Ceci étant dit, la révolte de Maidan a montré diverses contradictions. L’une d’elles réside dans l’émergence de groupes d’extrême droite. Même s’ils n’ont été qu’une petite minorité au sein du mouvement, ces groupes étaient bien organisés et préparés à la lutte urbaine. Un récent reportage d’un correspondant anarchiste décrit la force relative de ces groupes : « L’autodéfense de Maidan était organisée en ‘centuries’ et certaines organisations ou courants créaient les leurs. Au total, il y en avait 50. Néanmoins, en dépit de leur nom, bon nombre d’entre elles ne comptaient pas plus de 30 ou 40 personnes. Environ dix centuries étaient dominées par des droitiers ou des fascistes, d’autres exprimaient des positions nationalistes, mais avec des éléments plus libéraux ou démocratiques ».

Dans cet article, l’auteur signale également que la gauche constituait une très petite partie, souvent marginalisée, du mouvement de protestation, du fait parfois des attaques des groupes de droite. Malgré tout, certains « anarchistes, communistes et socialistes » ont participé à l’occupation par 300 étudiants du ministère de l’Enseignement à Kiev (3). Alors que l’idée de qualifier la révolte de fasciste ou de réactionnaire n’a cessé d’être un bobard propagé par la propagande d’Etat russe, l’émergence de l’extrême droite en tant que tendance constitue sans nul doute un grave péril pour le mouvement démocratique ukrainien.

Une seconde contradiction du mouvement Maidan a affecté une partie importante de sa plateforme revendicative en réclamant l’adhésion à l’Union européenne (UE) et non à l’Union économique eurasiatique de Poutine. Ceci constitua le facteur déclenchant des manifestations initiales en novembre 2013 car la majorité des Ukrainiens se sont indignés du refus de Yanukovich de signer un pacte avec l’UE qui, à leurs yeux, était de manière évidente une façon de s’évader de la toile économique et politique sans cesse plus autoritaire tissée par Poutine. L’UE a offert à l’Ukraine un prêt de plusieurs millions de dollars en échange d’une « réforme » économique non précisée. A ce moment-là, et par la suite aussi, le mouvement démocratique ukrainien a à peine tenu compte du terrible coût humain des politiques d’austérité que l’UE et les autres institutions créancières internationales allaient exiger en échange des prêts, en commençant par les coupes dans les salaires et les pensions et l’augmentation des prix des produits de base. Et cela dans un pays qui se trouvait déjà au bord de l’effondrement économique.

Cette carence est due au fait que la classe ouvrière n’est pas intervenue de manière indépendante et à la faiblesse de la gauche : la révolte démocratique a donc manqué d’une dimension socio-économique, pour ne pas dire anticapitaliste. Il y a eu cependant quelques protestations isolées centrées sur des questions économiques, comme celle relatée par le correspondant anarchiste cité plus haut : « Le 9 avril nous avons participé à une concentration de travailleurs sociaux devant un édifice gouvernemental près de Maidan. Ce sont les premières suppressions d’emplois après l’accord avec le FMI [Fonds Monétaire International]. Environ 200 personnes étaient présentes (provenant de différentes parties de l’Ukraine) à cette concentration à l’extérieur de l’édifice gouvernemental. De nombreuses travailleuses brandissaient des pancartes réalisées par elles-mêmes et criaient des slogans adressés au gouvernement comme « Echangeons nos salaires », « Commencez à appliquer les coupes à vous-mêmes » et « Les réformes servent à améliorer les choses, pas à créer du chômage et de la pauvreté ». La majorité étaient des femmes ».

Une troisième contradiction est liée à l’étroitesse de vue du nationalisme ukrainien prédominant dans une bonne partie du mouvement ainsi que dans le nouveau gouvernement de Kiev. Ainsi, au moment où Yanoukovich était en train de perdre le pouvoir, le parlement, qui à ce moment-là était déjà passé à l’opposition, a procédé à un vote – aux conséquences fatales – destiné à abolir la loi de 2012 sur les langues officielles, qui avait déclaré le russe comme langue co-officielle de la nation avec l’ukrainien. En dépit du fait que cette abolition n’a jamais été concrétisée parce que le président de la République y a opposé son veto, le dommage politique a été énorme car il a offert une arme de propagande puissante à Poutine et à ses alliés en Ukraine orientale, où les russophones constituent la grande majorité de la population. Pire encore, de nombreux Ukrainiens de l’est ont craint, avec raison, que le type de politique néolibérale favorisé par le nouveau pouvoir à Kiev allait ouvrir la région industrialisée du Donbass à la concurrence des importations meilleures marché de produits manufacturés à l’étranger, provoquant ainsi des licenciements massifs.

En dépit de ces contradictions, la révolte ukrainienne a été dans son ensemble un événement positif qui a démontré à la fois la puissance et la créativité d’un mouvement démocratique de masse dans une région marquée par un autoritarisme croissant. Plus encore, il a effectivement renversé un gouvernement, chose qu’on ne voit pas tous les jours. Cela n’a pas seulement secoué l’Ukraine, mais aussi la Russie et a même inquiété des régimes aussi éloignés que celui d’Iran, où une polémique a éclaté entre les journaux réformistes et conservateurs (4).

Rivalités inter-impérialistes et solidarité internationale

Quelques jours après la chute de Yanoukovich, Poutine a initié l’annexion de la Crimée, un territoire que la Russie revendiquait depuis longtemps et qui abrite l’une des ses principales bases navales. Il y a en Crimée, en plus des membres du personnel militaire russe qui y résident, une claire majorité de russophones mais il existe aussi une minorité significative de Tartares de Crimée majoritairement musulmans (12% de la population) ainsi que des ukrainophones (24%). Ces minorités ont été quasi-complètement réduites au silence pendant la farce de référendum-éclair qui a débouché sur un improbable 80% de taux de participation et sur une majorité typiquement soviétique de 97% de votes prétendument favorables à la séparation d’avec l’Ukraine et à l’union avec la Russie.

L’annexion de la Crimée par la Russie de Poutine a entraîné des sanctions et des menaces de la part des Etats-Unis et de l’UE en vue d’isoler la Russie, ressuscitant ainsi un climat de guerre froide. Les Etats-Unis ont versé pour la Crimée leurs larmes de crocodile habituelles alors qu’ils occupent toujours Guantanamo, une enclave située en plein territoire cubain. De fait, l’attitude générale de Poutine depuis la révolte de Maidan - concentrant quelques 40.000 soldats à la frontière et faisant des déclarations belliqueuses sur la protection des minorités russes en tous lieux - est presqu’un fidèle reflet de la manière avec laquelle Washington s’est traditionnellement comporté par rapport à l’Amérique latine.

Un type bien distinct de réponse a été la solidarité internationale démocratique et anti-impérialiste. A l’intérieur de la Russie, l’opposition démocratique a organisé une manifestation assez massive, qui a rassemblé 50.000 personnes le 15 mars 2014, à la veille du référendum en Crimée. Parmi les slogans figuraient « Bas les pattes de l’Ukraine » et « Non à la guerre ». Il y a eu une contre-manifestation bien moins nombreuse, convoquée sous le slogan « Il n’y aura pas de Maidan à Moscou » (5). Ceci est probablement vrai en ce moment, mais le spectre de Maidan poursuit sans doute Poutine, malgré le fait que ses appels patriotiques ont temporairement amélioré son indice de popularité. L’annexion de la Crimée a également été condamnée par l’Assemblée générale des Nations Unies après un vote faussé.

Les secteurs de la gauche qui se sont refusés à apporter leur soutien au mouvement Maidan – de concert avec les experts internationaux de l’école « réaliste » - soulignent souvent que l’OTAN s’est élargie depuis 1991 à la majeure partie de l’Europe de l’Est et aux pays baltes, violant ainsi les promesses faites aux dirigeants russes quand l’Union soviétique a fait naufrage. Il est clair que l’OTAN a agi comme ce qu’elle est : une alliance impérialiste, mettant à profit la faiblesse de son ancien rival et pratiquant une sorte d’agression voilée qui a semé une grande méfiance au sein de l’Etat et du peuple russes.

Malgré les affirmations actuelles des Etats-Unis et de l’UE selon lesquels leur seul intérêt est de nouer une association économique avec l’Ukraine, et non de l’intégrer à l’OTAN, il convient de rappeler que le vice-président étasunien Joe Biden a déclaré lors d’une visite à Kiev en 2009 que les Etats-Unis « soutiendront fermement » cette intégration dans l’OTAN (6). Echaudé par les guerres désastreuses en Irak et en Afghanistan, par l’opposition de l’opinion publique à de nouvelles aventures étrangères et par le manque de ressources face à la Grande Récession, le gouvernement étasunien se montre aujourd’hui plus mesuré. Néanmoins, il n’a pas pour autant renoncé à l’objectif global de dominer le monde.

Qu’en est-il de l’impérialisme russe, extrêmement affaibli depuis 1991 ? A ce propos, il est également nécessaire de souligner que les détracteurs de l’impérialisme étasunien et occidental ne rappellent pas que Poutine, tout comme les Etats-Unis par rapport à l’OTAN et à la Russie, a violé les garanties données par la Russie en 1994 quand elle a signé, avec Washington et Londres, le « Mémorandum de Budapest ». Dans cet accord, les trois puissances s’étaient engagées à respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de sa promesse de démanteler son arsenal nucléaire, le troisième en importance dans le monde. L’Ukraine a respecté cet engagement en 1996, devenant ainsi l’un des deux seuls pays – l’autre est l’Afrique du Sud – a avoir renoncé à son armement atomique. En outre, j’ajouterai que le fait de critiquer les Etats-Unis et l’OTAN pour leur ingérence dans la sphère d’influence de la Russie obéit à une logique impérialiste, une logique que la gauche se doit de rejeter sous toutes ses formes, tout autant quand cette sphère est dominée par Washington que par une autre puissance mondiale ou régionale.

Kerry et Obama tentent de redorer leur blason démocratique lorsqu’ils soutiennent la révolte de Maidan ou qu’ils s’opposent au nationalisme russe en Ukraine, mais ils gardent le silence sur des questions qui les affectent plus directement, comme la condamnation de Cecily McMillan, l’activiste du mouvement « Occupy Wall Street » dont le « crime » a consisté à donner un coup de coude à un policier qui lui avait peloté la poitrine pendant la dissolution d’une manifestation en 2012. Dans un notable geste d’internationalisme par en bas, deux opposantes à Poutine du groupe « Pussy Riot », Maria Alyojina y Nadeshda Tolokonnikova, ont rencontré McMillan en signe de solidarité dans la prison de Rikers Island (7).

L’est de l’Ukraine et le péril de la guerre civile

Dans une série de villes de l’est de l’Ukraine où prédominent les russophones, et particulièrement dans l’une des plus grandes d’entre elles, Donetsk (un million d’habitants), des militants favorables à Poutine et armés jusqu’aux dents ont occupé des édifices gouvernementaux. Il n’est pas clair jusqu’à quel point les agents des services secrets de Russie sont impliqués dans ce mouvement. Le degré de soutien populaire à ces rebelles qui réclament la rupture avec l’Ukraine afin de s’unir à la Russie est encore moins clair. En premier lieu, il convient de souligner qu’ils ne sont pas parvenus à prendre le contrôle de Kharkov, (1,5 millions d’habitants), la plus grande ville de l’est de l’Ukraine. En deuxième lieu, tandis que certains ont voulu comparer ces actes à la révolte de Maidan, le niveau de participation des masses est beaucoup plus bas.

En troisième lieu, un sondage du Pew Research Center publié le 8 mai révèle l’existence d’un fort pourcentage de soutien à une Ukraine unie dans toutes les régions : « Parmi les Ukrainiens, 77% disent que l’Ukraine devrait rester unie, face à 14% qui pensent que les régions devraient avoir le droit à se séparer si elles le désirent (…). Une majorité un peu moindre (70%) de l’est du pays – qui inclut les zones du littoral de la Mer noire et les zones frontières avec la Russie – préfèrent également l’unité ». Finalement, il convient de signaler que les figures publiques de ces occupations comprennent des personnages douteux, comme par exemple Denis Pushilin à Donetsk, connu pour sa participation à une fraude massive.

Néanmoins, comme le démontre également le sondage de Pew, soutenir l’unité de l’Ukraine n’est pas la même chose que de soutenir le gouvernement actuel de Kiev, formé par des politiciens issus des régimes antérieurs et qui sont dans leur majorité liés à des oligarques corrompus : à peine 41% de la population a une opinion favorable sur ce gouvernement, même s’il existe certaines différences régionales.

Le 11 mai, les sécessionnistes ont célébré un référendum très controversé sur l’« autogouvernement » dans les régions de Donetsk et Lougansk. Dans les jours précédents, Poutine avait émis des signaux contradictoires par rapport à cette mesure et a même été jusqu’à demander que l’on postpose le référendum. Comme il fallait s’y attendre, les résultats de celui-ci ont été faussés, bien que le taux de participation réel n’ait pas été clair. Il n’était pas clair non plus si Poutine allait réellement faire le choix d’intégrer ces régions orientales comme il l’avait fait avec la Crimée. Ce qui était clair, par contre, c’est que cette opération était destinée à perturber les élections générales ukrainiennes convoquées pour le 25 mai, dans lesquelles presque tous les observateurs prédisaient une victoire écrasante à l’échelle nationale (sauf dans certaines zones de l’est) des candidats qui déclaraient soutenir l’héritage de la révolte de Maidan.

Une semaine avant le référendum se produisirent les premiers heurts graves entre militants pro-russes et défenseurs d’une Ukraine unie dans la ville portuaire méridionale d’Odessa où plus de 40 pro-russes furent assassinés. Bien que les détails exacts du drame fassent l’objet d’une controverse, le rapport qui suit et que m’a communiqué un sociologue qui a de bons contacts à Odessa et est lié depuis longtemps à la gauche anti-stalinienne, me semble convaincant :

« Il y avait dans la ville un campement ‘pro-russe’. Les occupants étaient armés (…). Le vendredi, les forces ‘pro-ukrainiennes’ ont manifesté en faveur de l’unité nationale. Les ‘pro-russes’ les ont attaqués. Je crois que (…) la police s’est maintenue en retrait quand les ‘pro-russes’ ont attaqué. Dans l’affrontement qui a suivi, les ‘pro-russes’, qui étaient beaucoup moins nombreux, ont battu en retraite et se sont divisés en deux groupes. L’un d’eux s’est barricadé dans un édifice et la bataille a continué. Les ‘pro-russes’ armés tiraient à partir de l’intérieur de l’édifice contre leurs adversaires, dont certains ont improvisé des cocktails molotov et les ont lancés contre l’immeuble. Celui-ci a commencé à prendre feu, avec de terribles conséquences (…). Que faut-il déduire de tout cela ? Les ‘pro-russes’ ont tenté, sans succès, de prendre Odessa : ils ont attaqué une manifestation qui s’opposait à leur dessein et ils ont été vaincus. Il ne s’agit pas d’un massacre froidement calculé mais d’une de ces tragédies qui arrivent lorsqu’une situation de guerre civile se développe ».

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un massacre froidement calculé, chose qu’il est nécessaire de dire, il faut également dire, bien entendu, que certains des « pro-ukrainiens » ont exprimé certaines émotions grotesques lorsqu’ils virent l’édifice en flamme avec des gens à l’intérieur qui étaient en train de mourir. Odessa ne montre pas seulement le danger de l’irrédentisme russe, mais aussi celui d’un nationalisme ukrainien étroit. Cette forme de nationalisme, comme cela s’est passé avec le vote contre la langue russe, ou avec les opérations menées dans l’est par l’armée ukrainienne, qui est très faible, ne sert à rien d’autre qu’à augmenter le soutien au séparatisme dans cette partie du pays.

Poutine et le mélange de néo-stalinisme et de panslavisme

Le régime de Poutine repose sur une idéologie néo-stalinienne qui conçoit l’effondrement de l’URSS comme une tragédie. Puante de chauvinisme russe, cette vision du monde comprend également des éléments de versions plus anciennes du panslavisme tsariste, particulièrement la notion de « protéger » les minorités russes à l’étranger. Cette étrange combinaison se constate dans la manière avec laquelle Poutine vénère le slavophile conservateur Alexandre Soljenitsyne (qui nie l’existence d’une nation ukrainienne séparée de la Russie), tout en manifestant une nostalgie pour le régime stalinien qui a emprisonné cet écrivain.

Poutine a confirmé cette opinion le 12 mars dernier lorsqu’il a discuté par téléphone avec Mustafa Dshemelev, un dirigeant vénéré de la minorité tartare de Crimée. Poutine tentait visiblement de tranquilliser les Tartares, en leur donnant la garantie qu’ils ne seraient pas persécutés en cas d’intégration à la Russie comme ils le furent dans l’Union soviétique, lorsqu’ils furent massivement déportés en Asie centrale en 1944. Cependant, comme l’a confirmé un Dshemelev troublé, Poutine a également suggéré que l’indépendance de l’Ukraine en 1991 vis-à-vis de l’Union soviétique était dépourvue de légitimité : « Poutine a mis en avant que l’autodétermination de l’indépendance de l’Ukraine n’avait pas respecté les lois soviétiques relatives à la procédure d’abandon de la structure de l’URSS » (8)

Ces questions ont de profondes résonances dans l’histoire de la Russie et de l’Ukraine. Lénine a fustigé le chauvinisme russe et est même allé jusqu’à soutenir le droit de l’Ukraine à l’indépendance : «  Si la Finlande, la Pologne ou l’Ukraine se séparent de la Russie, il n’y a rien de mal en cela. Quel est le problème ? Celui qui dit qu’il s’agirait d’un mal est un chauviniste. Il faut être fou pour continuer avec la politique du Tsar Nicolas (…) Cela revient à rejeter la tactique de l’internationalisme, c’est du chauvinisme de la pire espère. Qu’il y a-t-il de mal à ce que la Finlande se sépare ? (…) Le prolétariat ne peut pas employer la force parce qu’il ne doit pas empêcher les peuples d’obtenir leur liberté » (9)

Le philosophe Slavoj Zizek a noté cet héritage révolutionnaire dans un article récent défendant les droits nationaux de l’Ukraine contre la Russie : « L’âge d’or de l’identité nationale ukrainienne ne remonte pas à la Russie tsariste – où l’affirmation nationale ukrainienne était contrecarrée – mais à la première décennie de l’Union soviétique, au cours de laquelle la politique soviétique dans une Ukraine épuisée par la guerre et la famine était l’ “indigénisation”. La culture et la langue ukrainienne étaient encouragées, et des droits aux soins de santé, à l’enseignement et à la sécurité sociale mis en oeuvre. L’indigénisation suivait les principes formulés par Lénine dans des termes dépourvus d’ambiguïté. » (10)

La tragédie de la Russie de 1917, une révolution qui s’est transformée en son contraire, continue aujourd’hui à hanter tout autant la Russie que l’Ukraine, y compris après l’effondrement de l’URSS. Les premières semaines de domination russe en Crimée démontrent suffisamment quels sont les dessins qu’ont à l’esprit les amis de Poutine pour l’est de l’Ukraine. Si l’on considère que le traitement accordé aux minorités ethniques et sexuelles offre une indication sans équivoque du caractère progressiste ou réactionnaire d’un régime politique, on peut alors déjà observer deux tendances préoccupantes. Tout d’abord, la persécution des Tartares : on a empêché Dshemélev de revenir en Crimée après son voyage à Kiev, ce qui a provoqué une manifestation de 2.000 Tartares près du poste frontière quand il a tenté de revenir chez lui (11). Ensuite, la persécution de la communauté LGBT : la Gay Pride programmée pour les 22 et 23 avril derniers a été suspendue sur base de la loi russe qui interdit la « propagande homosexuelle », provoquant ainsi une grande inquiétude dans l’ensemble d’une communauté dont certains membres envisagent d’émigrer le plus tôt possible (12).

Les terribles héritages de la famine et de la déportation sous le régime de Staline, de l’occupation nazie et de l’holocauste, ainsi que de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, pèsent sur l’Ukraine et sur toute la région, tant en termes de mémoire que de prémonition pour l’avenir. C’est là que réside le péril d’une guerre civile ethno-régionale, comme dans les Balkans dans les années 1990. L’Ukraine affronte aujourd’hui une profonde crise économique, politique et culturelle et se voit coincée entre deux impérialismes rivaux. Son chemin vers le progrès n’est absolument pas dégagé, en particulier parce son mouvement démocratique n’a pas abordé la question de l’oppression du capital et de classe et qu’il se voit limité par la politique d’austérité de l’UE et des Etats-Unis.

Néanmoins, après avoir expérimenté non pas une, mais deux révoltes démocratiques au cours de la dernière décennie, le peuple ukrainien a démontré avoir une grande soif de démocratie par en bas et d’autodétermination dans le sens le plus large du terme. Sans nul doute, les excès nationalistes ukrainiens, comme à Odessa, illustrent les profondes contradictions auxquelles est confronté le mouvement démocratique. Mais, vue de manière globale, la révolte de Maidan incarne un défi à la puissance impérialiste régionale, la Russie, dont le régime sans cesse plus autoritaire fait tout son possible pour garantir que l’expérience démocratique de l’Ukraine finisse en un misérable fiasco.

Kevin B. Anderson est professeur de Sociologie, de Sciences Politiques et d’Etudes Féministes à l’Université de Californie, Santa Barbara.

Notes

(1) London Review of Books, 20 mars 2014

(2) « For Ukrainians, as for any other people in the world, the main threat is capitalism », LeftEast, 30 avril 2014

(3) « Ukraine : Report from a visit in Kiev in April 2014 », libcom.org, 29 avril 2014

(4) « La révolution ukrainienne dérange les conservateurs en Iran », Le Monde, 28 février 2014)

(5) Le Monde, 16 février 2014

(6) Ellen Barry, « Biden Says U.S. Still Backs Ucrania in NATO », New York Times, 23 juillet 2009

(7) James McKinley, « Like-Minded Russians Visit Occupy Wall Street Inmate at Rikers Island », New York Times, 9 mai 2014

(8) (« L’Ukraine s’est séparée de l’URSS d’une manière illégitime », Agence d’Informations de Crimée QHA, 13 mars 2014 ; voir aussi Sylvie Kaufmann, « Après la Crimée, un autre monde », Le Monde, 17 mars 2014)

(9) « Discours sur la question nationale », septième conférence panrusse du Parti social-démocrate de Russie (bolchevique), 29 avril [12 mai] 1917)

(10) “Barbarism with a Human Face,” London Review of Books, May 8, 2014)

(11) « Crimée : heurts entre Tatars et forces de l’ordre », Le Monde, 4 mai 2013

(12) Daniel Reynolds, « Russia’s ‘Gay Propaganda’ Law Takes Effect in Crimea », Advocate, 1er mai 2014

Source :
http://newpol.org/content/ukraine-democratic-aspirations-%E2%80%A8and-inter-imperialist-rivalry
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.