Ukraine : Après la tragédie d’Odessa. Pour un mouvement social et ouvrier indépendant !

Opposition de gauche, Suhail Ilyas 10 mai 2014

Après les événements tragiques du 2 mai à Odessa, nous devons soutenir le peuple d’Ukraine contre son propre gouvernement et les oligarques, contre les machinations de l’Occident, contre la menace croissante du fascisme et contre la montée de l’impérialisme russe.

Plus de 40 personnes ont été tuées le 2 mai dans la ville d’Odessa, dans le sud de l’Ukraine, à la suite de violents combats et de l’incendie criminel de la Maison des syndicats de la ville. D’autres villes, comme Slaviansk, ont également vu des affrontements meurtriers. Les différentes sources divergent sur la séquence des événements menant à l’incendie, mais les images et les photographies de la scène montrent que les victimes sont décédées d’une mort horrible. Il y avait sans aucun doute des fascistes impliqués dans le pire des attaques, et la police a clairement joué un rôle, que ce soit par son inaction ou par sa complicité.

Il existe de nombreux compte-rendu analysant les détails exacts de ce qui s’est passé ce jour-là, mais il est important de comprendre à qui profite cette violence. Le gouvernement russe peut l’utiliser comme une excuse pour intensifier ses opérations militaires, de même que le gouvernement ukrainien et ses partisans dans l’UE et aux Etats-Unis. Le Ministre de l’Intérieur de l’Ukraine prétend que des « rebelles » pro-russes, qui ont été les victimes à Odessa, ont accidentellement déclenché le feu.

Aucune des deux parties n’a besoin que sa version des faits soit véridique, elles ont simplement besoin de creuser les divisions et de dresser l’opinion populaire l’une contre l’autre. Pendant ce temps, les fascistes sont en mesure de gagner en popularité et de se développer numériquement.

Ces conséquences ne font qu’aggraver la tragédie des massacres d’Odessa. « Le nationalisme, qu’il soit ukrainien ou russe, peut maintenant danser sur les cadavres des jeunes tués à Odessa », a déclaré d’Andreï Ishchenko, un membre de l’Opposition de gauche à Odessa. Parallèlement, le militant socialiste russe Ivan Ovsyannikov souligne que « nous ne pouvons pas laisser la mort de ces personnes être utilisée comme justification d’une intervention militaire ou pour d’autres meurtres ».

Les provocateurs ultimes de la violence et de la division en Ukraine, de Sébastopol à Kharkov et du Donetsk à Odessa, sont les blocs impérialistes et les oligarques concurrents.

Les Etats-Unis et l’Union européenne cherchent à consolider la position du gouvernement intérimaire à Kiev, qui a l’intention d’imposer des mesures d’austérité sévères à la population et de réprimer toute dissidence de même nature que celle qui a renversé Ianoukovitch en leur offrant l’opportunité de prendre le pouvoir.

La Russie étend sa main dans l’est du pays, après s’être déjà saisie de la Crimée. Cette situation est particulièrement préoccupante pour les Tatars de Crimée, dont certains ont quitté la péninsule, ainsi que pour les Juifs d’Ukraine orientale, qui ont commencé à émigrer en nombre vers Israël. Ces deux groupes sont menacés par les forces pro-russes, soit disant « antifascistes ». Il va sans dire qu’ils sont également menacés par le développement de Svoboda et du Secteur Droit.

Les socialistes n’ont pas à choisir entre différents impérialismes ou à trouver des excuses pour leurs actes. L’opposition à l’impérialisme russe ne signifie pas un soutien en faveur du néolibéralisme occidental, et il n’est pas une concession au fascisme. C’est une grave erreur que de prétendre que l’intervention russe permet une auto-détermination significative pour la Crimée ou pour l’Ukraine orientale, ou que les actions de l’Etat russe sont de toute façon « antifascistes ». Une prise de contrôle réussie de la Russie sur les régions de l’est va renforcer la puissance de Poutine dans son oppression des autres victimes de l’impérialisme russe, comme dans le nord du Caucase, ainsi que contre les Russes ordinaires, dont la dissidence sera encore plus férocement réprimée.

Il doit être absolument clair que nous sommes avec le peuple d’’Ukraine contre son propre gouvernement et les oligarques, contre les machinations de l’Occident, contre la menace croissante du fascisme et contre la montée de l’impérialisme russe. Il ne peut y avoir aucun compromis sur ces questions.

Suhail Ilyas

Source :
http://rs21.org.uk/2014/05/07/the-tragedy-of-odessa/
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret

Pour un mouvement social et ouvrier indépendant ! Pour une Ukraine libre !

Déclaration de l’Opposition de Gauche (Ukraine)

Le meurtre de masse à Odessa le 2 mai ne peut être justifié en aucune façon. L’organisation socialiste « Opposition de gauche » est convaincu que, quelle que soit l’origine des personnes tuées des deux côtés, la force utilisée contre la majorité d’entre elles a clairement dépassé le nécessaire exercice du droit à la légitime défense. Il faut procéder à une enquête impartiale sur ces événements et dénoncer nominalement les provocateurs et les tueurs, qui se trouvaient probablement de tous les côtés dans la confrontation.

A l’heure actuelle, nous ne pouvons pas encore nommer avec certitude les personnes responsables de ces meurtres, leurs organisations ou leurs groupes. Cependant, nous pouvons voir les conséquences politiques du massacre d’Odessa et nous ne pouvons que constater que des organisations politiques de gauche sont parmi celles qui portent une responsabilité politique.

Il ne fait aucun doute que la violence a été déclenchée et organisée en premier lieu par des groupes ultra-nationalistes et chauvins qui assassinent froidement et tentent d’exploiter le sang versé pour attiser l’hystérie nationaliste bestiale dans la société dans le but de « mobiliser la nation » contre ses « ennemis ». Il s’agit réellement pour eux de parvenir ainsi à leur rêve de dictature nazie, qui ne peut être établie que par un bain de sang et par l’intimidation des personnes. Cet objectif ne sera possible que si les Russes d’Ukraine ne voient en tout Ukrainien qu’un meurtrier « bandérite » et que les Ukrainiens ne voient dans chaque Russe qu’un « saboteur des services de renseignement russes ». Malheureusement, nous sommes arrivés bien trop près de la limite au-delà de laquelle cela peut réellement arriver.

Il semble néanmoins qu’à Odessa, le 2 mai, des militants d’organisations de gauche, qui il y a un an à peine faisaient partie des manifestations communes contre les restrictions aux libertés et qui se rassemblaient pacifiquement contre l’introduction d’un code du travail esclavagiste, se sont opposés des deux côtés de la barricade. Les militants de l’organisation « Borot’ba » (La Lutte) étaient présent dans le camp dirigé par les chauvins de droite de la « Odesa Drujina » (Garde d’Odessa). Dans l’autre camp, des anarchistes et des anti-fascistes ont pris part à des actions dirigées par leurs adversaires, en particulier les supporters de foot « ultras » de droite. Ce dernier groupe se distingue par sa brutalité particulière à l’encontre de ses adversaires.

Les organisations de gauche ont été incapables de mettre en avant un programme indépendant et distinct de la classe ouvrière. Sans parler du fait qu’elles n’ont pas été en mesure de prendre la tête d’un mouvement de masse, elles n’ont pas été capables de prendre leurs distances, ni même de détourner les masses de la violence fratricide attisée par les mots d’ordre nationalistes. Ces militants de gauche se sont retrouvés dans le piège du soutien inconditionnel à un mouvement relativement large mais qui, ces derniers temps, s’est presque totalement débarrassé de tout objectif socio-économique pour se transformer en un mouvement nationaliste. A ce moment, pour les protestataires à Odessa, la capacité ou l’incapacité – ou, en dernière instance le droit même - de l’Etat ukrainien à exister a malheureusement pris plus de poids que les droits des travailleurs en Ukraine, quelle que soit leurs nationalités.

Au lieu d’élaborer une stratégie visant à éliminer les oligarchies capitalistes du pouvoir en Ukraine et en Russie, on débat actuellement pour savoir si la création d’un Etat ukrainien était un « malentendu » ou « une erreur historique ».

Il n’est donc pas surprenant que les larges secteurs des travailleurs des grandes usines de l’est et du centre de l’Ukraine ne prennent pas part à des actions de protestation de masse. Les mobilisations anti-Maïdan et pro-Maïdan sont aujourd’hui, dans l’ensemble, peu massives et elles ne peuvent en aucun cas être comparées aux puissantes mobilisations de Kiev pendant l’Euro-Maïdan en janvier et février de cette année. Les radicaux armés restent des petits groupes d’aventuriers, même à Slaviansk, où ils ont pris le pouvoir et se maintiennent clairement par la seule intimidation de la population locale qui, en toute logique, ne veut pas devenir victime de l’opération anti-terroriste du gouvernement.

Il est très douteux que la majorité des habitants de Slaviansk soutiennent l’idée tsariste de ressusciter une « Russie Une et Indivisible », qui est l’objectif ouvertement proclamée par l’officier russe Strelkov-Hirkin, le « commandant en chef » de la « République populaire du Donetsk ». En même temps, il est clair qu’ils ne veulent voir à la tête de Slaviansk ni les « petits hommes verts » de Strelkov ni aucun autre soldat. Après tout, ils comprennent très bien qu’avec la poursuite de l’Opération Anti-terroriste, les combats commenceront tôt ou tard dans les quartiers de leur ville et qu’eux – les habitants pacifiques – seront les premiers à en souffrir.

La grande majorité des travailleurs de Slaviansk et Kramatorsk ne prennent pas part à ce soulèvement et continuent chaque jour à traverser les cheks-point pour aller travailler. La question d’une grève générale n’a même pas été soulevée. Des gangs de lumpen-criminels locaux et des personnes âgées ignorantes et nostalgiques de l’URSS sont les principaux partisans de la « junte de Slaviansk ».

En même temps, il ne fait pas de doute qu’il existe un mouvement ouvrier de masse organisé en Ukraine. Il s’est exprimé à Kryvoï Rog, quand la brigade d’autodéfense des mineurs a empêché l’escalade de la violence dans cette ville au cours des tentatives des « titushky » (des voyous recrutés par les autorités et les patrons, NdT) pour attaquer le Maïdan local. Les travailleurs se sont également exprimés eux-mêmes à Chervonograd, dans la région de Lviv, où ils sont intervenus dans le processus politique et ont de facto nationalisé la centrale électrique locale, qui appartient à l’oligarque Rinat Akhmetov.

Le mouvement ouvrier s’est exprimé avec encore plus de force à Krasnodon, dans la région de Lougansk. Là, au cours d’une grève générale, les mineurs ont pris la ville sous leur contrôle. Il est important de souligner qu’ils ne veulent pas s’allier avec les séparatistes « anti-Maidan » de Lougansk, tout en déclarant qu’ils soutiennent pas non plus les dirigeants oligarchiques bourgeois du Maïdan de Kiev. Ils ont leur propre Maïdan à eux : celui des travailleurs armés de mots d’ordres pour la justice sociale et, contrairement au Maïdan de Kiev, ils ont, quant à eux, la sérieuse intention de réaliser ces mots d’ordres.

Ces travailleurs exigent non seulement une augmentation de leurs salaires, mais aussi la fin du recours à la sous-traitance dans les mines. Il ne s’agissait pas ainsi d’une grève pour de seules raisons économiques, mais d’un mouvement qui a soulevé la nécessité d’une solidarité entre les travailleurs des différents secteurs, un mouvement suffisamment puissant pour prendre toute la ville sous son contrôle. Et cela sans violence, sans blessés, ni tués ! La ville a non seulement été prise sans un seul coup de feu, mais aussi sans que personne n’offre la moindre résistance, même partielle.

Naturellement, le mouvement organisé des travailleurs est encore très faible à l’échelle nationale. Les syndicats de classe conscients et vraiment actifs ne sont concentrés que dans quelques centres de l’industrie minière. Mais il est clair cependant que c’est seulement lorsque les travailleurs interviennent vraiment dans une confrontation qu’il devient possible d’éviter de nombreuses victimes et de calmer l’hystérie chauvine.

L’émergence dans l’arène politique d’un mouvement ouvrier de classe indépendant reste peut-être la dernière chance de survie pour l’Etat ukrainien aujourd’hui et pour prévenir le développement de la guerre civile qui se déroule sous nos yeux. Si les scénarios de démembrement de l’Ukraine se réalisent, nous ne serons pas en mesure d’éviter une explosion de violence et de meurtres de masse. Et, parallèlement, la confrontation prendra de plus en plus un caractère inter-national et inter-ethnique et pas du tout un caractère de classe. Lorsque la guerre en Yougoslavie a commencé, les forces d’extrême-droite étaient également très faibles et marginalisées. Elles n’avaient pas plus de soutien dans la société que Yarosh et Tiahnybok n’ont aujourd’hui. Mais, après moins d’un an de guerre, les groupes nazis serbes et croates ont commencé à dominer la scène politique yougoslave et à se transformer en grandes organisations de masse.

Si les mineurs des régions de Lougansk, du Donetsk, de Lvov et de Dniepropetrovsk ne parviennent par à unir leurs efforts pour arrêter cette guerre, nous serons tous entraînés dans une boucherie sanglante. Dans ce cas, la gauche en Ukraine sera détruite pour de nombreuses années. Et il est douteux qu’elle puisse également survivre en Russie.

Les travailleurs de Krasnodon et de Kryvoï Rog ont un besoin urgent de votre solidarité et de votre soutien ! La grève de Krasnodon n’est pas terminée, elle a seulement été suspendue pendant les négociations. A Kryvoï Rog, les mineurs se préparent également à la grève au cas où leurs revendications ne sont pas satisfaites.

Aucun soutien pour les chauvins, quel que soient leurs drapeaux !
Pour une Ukraine ouvrière indépendante et unie !
Pour un mouvement social et ouvrier indépendant !

Source :
http://observerukraine.net/2014/05/08/for-an-independent-social-movement-for-a-free-ukraine/
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret