Tunisie : djihadisme, putschisme et dialogue national

Santiago Alba Rico 6 novembre 2013

Le « Printemps arabe » a mis en lumière une découverte et une espérance : la découverte que l’islamisme djihadiste était à peine populaire dans le monde arabe et l’espérance qu’il allait être définitivement vaincu en même temps que les dictatures contestées par les révoltes. Pendant quelques mois, les clichés islamophobes des médias européens ont cédé la place à des clichés inverses : un bouillonnement jusqu’ici occulte de jeunes bloggeurs et de volonté démocratique. Mais ce nouveau cliché avait également une assise dans la réalité.

En avril 2011, le progressiste Khaled Saghiya, alors rédacteur en chef du journal libanais « Al-Akhbar », certifiait le décès de Al-Qaeda dans un texte brillant et merveilleux intitulé « La mort d’Osama et les intifadas arabes : il n’y a pas de place pour Ben Laden ». Dans ce texte, Saghiya liait le « succès » relatif de Al-Qaeda dans la dernière décennie au vide politique, aux dictatures et à l’impérialisme et, par conséquent, sa mort au réveil des peuples : « Qui parmi les Arabes a besoin de la cuirasse d’un Bloc quand dans, sur toutes les places, on réclame à cri la chute du régime ? Et quelle administration étatsunienne a besoin de la guerre contre l’Islam ou de l’islamophobie quand l’islam politique s’est transformé en un partenaire fondamental dans la restructuration de la région ? »

Et c’était ainsi. C’était une réalité. Mais à mesure que les contre-révolutionnaires ont imposé leur loi ou que les révolutions se sont enlisées dans le sang et la boue, la normalisation démocratique et médiatique souhaitée a de nouveau cédé la place aux clichés islamophobes d’avant, qui dominent à nouveau les titres et les analyses. Ils contiennent aussi, bien entendu, un ancrage dans le réel. Car en vérité la vieille confluence du chaos, de la pauvreté, de la dictature et de l’impérialisme est en train de ressusciter le cadavre de Ben Laden. La férocité de la répression en Syrie a produit le même effet que l’invasion étatsunienne de l’Irak : la pénétration et l’influence croissante de groupes djihadistes sunnites et la dérive militaire « sectaire ». Le coup d’Etat d’Al-Sissi en Egypte a, pour sa part, réactivé la guerre dans le Sinaï. Et le chaos libyen, avec la dispersion d’armes dans toute la région, a eu un effet de contagion au Mali, en Algérie et en Tunisie.

Ce qu’on ne peut nier c’est que, comme avant, cette réactivation de l’ultra-droite islamiste ne bénéficie qu’à ceux qui tentent d’empêcher la démocratisation du monde arabe. En Syrie, Bachar Al-Assad a alimenté depuis le début le djihadisme contre la légitime révolte de son peuple et avec des résultats connus : la relégitimation internationale du régime, qui continue à bombarder sa propre population, et l’abandon de l’opposition démocratique, dépourvue d’armes et de financement. En Egypte, la « guerre contre le terrorisme », qui cible à nouveau également, comme au temps de Moubarak, l’islamisme « modéré » des Frères Musulmans, renforce l’autorité et le prestige de l’armée et le soutien « nationaliste » à la répression brutale, dans un consensus de violence que Mohamed Zaraa, militant des droits de l’Homme, n’hésite pas à qualifier de « fasciste ».

Stratégie de la tension

On peut en dire autant de la Tunisie, où la combinaison de violence djihadiste et de crise politique menace comme jamais le fragile processus démocratique. Après deux semaines d’attaques terroristes quasi ininterrompues et 9 morts dans les rangs des forces de sécurité (et autant dans les rangs des djihadistes), le gouvernement a rangé la semaine dernière l’organisation « Ansar Charia », avec laquelle Ennahdha avait souvent maintenu des rapports ambigus, dans le camp des « organisations terroristes », et vendredi, le président Marzouki a déclaré « zone d’opérations militaires » une large bande de territoire dans le centre ouest du pays.

La peur, la colère et la confrontation traversent la société tunisienne et alimentent la tension au sein des appareils de sécurité de l’Etat, qui sont toujours les mêmes que sous Ben Ali. Le vendredi 18 octobre, dans le quartier de La Aouina de la capitale, au cours des funérailles de deux agents assassinés la veille, leurs collègues de la Garde Nationale ont expulsé aux cris de « dégage » le président de la République et le Premier ministre, venus rendre un hommage officiel aux « martyrs ». Selon le souhait expressément exprimé par les familles, il n’y a pas eu de représentation officielle le 24 octobre lors des funérailles des 6 dernières victimes, transformées en une manifestation de rejet du gouvernement, avec des attaques contre les sièges d’Ennahdha à Le Kef, Beja et Monastir. Le syndicat des Forces de l’Ordre a officiellement soutenu les protestations du « peuple tunisien » et donné 48 heures au gouvernement pour qu’il destitue les responsables de la police nommés au cours de ces deux dernières années, en demandant en outre la libération des policiers détenus pendant la révolution. Entretemps, à Le Kram, dans la périphérie de la capitale, les funérailles de deux djihadistes morts la semaine dernière réunissaient quelques centaines de sympathisants.

Cette stratégie de la tension, avec ses velléités putschistes, a atteint son bouillonnement maximal le 23 octobre dernier, date du second anniversaire des premières élections libres dans l’histoire de la Tunisie, élections qui servirent à composer l’Assemblée Constituante et à porter au gouvernement une coalition de trois partis dirigée par les islamistes de Ennahdha. Ce même 23 octobre, devait commencer le « dialogue national » promu par le syndicat UGTT et le patronat tunisien, à nouveau tronqué à la suite de l’offensive djihadiste et par les frictions entre les différentes parties. Après deux manifestations respectivement convoquées par l’opposition et par le principal parti au pouvoir et le retrait provisoire du front de l’opposition de la table des négociations, ces dernières ont enfin commencé samedi dernier, faisant baisser quelque peu la tension. Mais sur ce dialogue plane l’ombre crainte ou désirée de l’Egypte qui, d’une certaine manière, pervertit tout le jeu politique.

Ennahdha mérite sans aucun doute de dures critiques, mais peut-être pas pour sa prétendue et inexistante « dérive islamiste » dont l’accuse l’opposition. Comme dans le cas de Morsi en Egypte, ce qu’il faut lui reprocher, c’est sa complicité – à moitié par crainte, à moitié par intérêt – avec les politiques économiques et répressives de l’ancien régime : elle n’a pas été capable – comme le disait Mohamed Zaraa à propos de Morsi – de « s’unir aux gens et à la révolution » pour imposer une véritable rupture. Cela a facilité le travail d’une opposition erratique et hétérogène, désormais unie – selon le modèle égyptien – dans un Front National du Salut qui intègre également la gauche regroupée dans le Front Populaire et qui cherche à écarter Ennahdha du pouvoir par n’importe quel moyen.

Nostalgiques de l’ancien régime

Exploitant en sa faveur le « péril terroriste », alimentant les tensions contre Ennahdha au sein des corps de sécurité, cette opposition nourrit en réalité les craintes d’un secteur de la population qui perçoit avec raison qu’il n’a rien gagné avec la révolution et qui se remémore avec nostalgie les temps de la dictature, dans lesquels il n’y avait pas de terrorisme et où le pouvoir d’achat était plus élevé : « Avec Ben Ali nous vivions mieux ». Cette « nostalgie de la dictature » est également attisée par certains médias qui, sans le moindre sens de la responsabilité et avec un agenda plus que suspect, optent clairement pour un retour au passé. La chaîne privée « Nissma », par exemple, a ainsi « remercié les terroristes » pour avoir uni «  le peuple tunisien contre Ennahdha ».

Ce qui est en jeu avec les négociations, c’est le rôle de l’Assemblée Constituante, l’unique foyer de légitimité dans un cadre institutionnel inchangé. Avec la nouvelle constitution encore non approuvée, sans date fixée pour les prochaines élections (autant de questions que doit résoudre le « dialogue national »), la question centrale est celle des pouvoirs que détiendra le nouveau gouvernement de « technocrates » qui, selon la feuille de route accordée, remplacera celui d’Ali Larayed, d’Ennahdha. Tandis que la troïka au pouvoir insiste sur le rôle législatif du Parlement, dans lequel elle détient la majorité, l’opposition opte plutôt pour un gouvernement qui administre le pays par décrets jusqu’aux prochains scrutins. Le paradoxe est que, dans le cadre d’une lutte politique dans laquelle les deux parties ont tourné le dos aux revendications révolutionnaires et cherchent surtout de plus grandes marges de pouvoir, Ennahdha se voit forcée à défendre des critères plus démocratiques que l’opposition libérale et de gauche, qui ne cesse de flirter, plus ou moins subtilement, avec le coup d’Etat.

Les périls sont énormes. La combinaison de djihadisme, de crise politique et de dégradation économico-sociale laisse peu d’options. Dans la « meilleure » des hypothèses, un consensus d’élites mènera à un régime de démocratie sous surveillance dans lequel la lutte antiterroriste justifiera de graves reculs sur l’unique front où l’on avait avancé un peu. Dans le pire des cas, s’il n’y a pas d’accord et que les attaques djihadistes se succèdent, une solution à l’égyptienne ne peut absolument pas être écartée. Dans ce cas, Ennahdha sera coupable dans la mesure où elle n’aura pas été capable d’opérer une véritable rupture, dans le contenu et dans les formes, avec la dictature de Ben Ali ; l’opposition sera coupable dans la mesure où elle aura facilité le retour de la dictature en optant pour le renversement des islamistes à n’importe quel prix et par tous les moyens. Dans les deux cas, les révolutionnaires du 14 janvier et le peuple qui s’est soulevé pour la dignité et la justice sociale en 2011 seront une fois de plus les grands perdants.

Source :
http://www.cuartopoder.es/tribuna/tunez-yihadismo-golpismo-dialogo-nacional/5161
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera