Tunisie : Consensus contre la révolution

Santiago Alba Rico 15 juin 2014

Deux événements très récents résument la situation en Tunisie. Le 27 mai dernier se tenait à Kasserine, l’un des berceaux de la révolution, le procès contre Khaled et Issam Omri, frères du martyr Mohamed Omri, accusés d’avoir incendié un commissariat pendant les révoltes contre Ben Ali. Autrement dit, ils sont accusés d’avoir fait la révolution. Pendant l’audience, le chef de la police locale a interrompu la plaidoirie de l’avocat de la défense, Charffedine Kellil, pour le menacer de mort (« tu ne sortiras pas vivant de la ville ») tandis que ses collègues attaquaient les citoyens rassemblés à l’extérieur du tribunal et expédiaient à l’hôpital trois journalistes.

Le second événement s’est déroulé cette même nuit et dans la même ville : un groupe armé a attaqué le domicile privé de Lotfi Ben Jeddu, Ministre de l’intérieur, tuant quatre des très jeunes agents de police qui le protégeaient. Il serait aventureux d’avancer des conjectures, mais ce qui est certain c’est qu’en quelques heures la police est passée du statut d’agresseuse à celui d’agressée et le Ministre de l’intérieur de bourreau à victime.

Le plus facile serait de spéculer sur tout cela, et les Tunisiens sont champions dans cette discipline. Mais personne ne peut nier que « l’état d’alerte anti-terroriste » instauré il y a dix mois pendant l’anniversaire tendu des élections, après les attentats contre la Garde Nationale et les combats sur le mont Chaambi (à la frontière avec l’Algérie), a des effets politique très familiers. Dans un pays encore instable et en transition, qui n’a encore fixé aucune date pour les prochaines élections et dans lequel le code pénal de la dictature – et ses propres appareils répressifs – est encore en vigueur, la guerre contre le terrorisme permet de démanteler en silence les acquis de la révolution en détournant l’attention de l’opinion publique vers le « péril djihadiste » et en redonnant du prestige à une police haïe et crainte, comme au temps de Ben Ali, par la majeure partie de la population.

« Union sacrée »

Quelle que soit la vérité sur les « groupes terroristes », il est impossible d’ignorer qu’ils remplissent une fonction contre-révolutionnaire. En tous les cas, le succès de cette stratégie n’est possible que grâce à la complicité des médias et des partis politiques, y compris ceux de gauche. Pour que le lecteur se fasse une idée ; le vendredi 30 mai une petite manifestation a parcouru l’avenue Bourguiba en solidarité avec les « martyrs » (les quatre policiers tués, NdT) et pour réclamer une « union sacrée contre le terrorisme ». Cette manifestation avait été organisée par le Front Populaire, c’est à dire la coalition de la gauche radicale dirigée par Hamma Hammami.

Le Front Populaire n’a par contre organisé aucune protestation officielle contre l’emprisonnement de Azyz Amami, le blogueur anarchiste et symbole de la révolution, il y a quatre semaines (depuis lors, il a été libéré) : ni contre la criminalisation de Issam et Khaled Omri et tant d’autres comme eux ; ni contre l’utilisation politique de l’article 52 du code de 1992, qui pénalise la consommation de cannabis ; ni contre la croissante pression policière et judiciaire contre les secteurs sociaux qui ont fait la révolution. Aucune « union sacrée » non plus contre les appareils de l’ancien régime, ni en faveur des véritables « martyrs » ; ceux qui ont libéré ce pays d’une longue dictature et conquis une poignée de libertés aujourd’hui remises en question.

Il convient de rappeler que le Front Populaire maintient son alliance avec Nidé Tunis, le parti de la droite laïque dirigé par l’ex-ministre de Bourguiba Caïd Essebsi, parti qui rassemble en son sein une bonne partie des « fulul » du régime de Ben Ali. Cette alliance contre nature, copiée de l’Egypte et qui cherche à appliquer un schéma similaire à l’évolution dans ce pays, a survécu à la chute provoquée du gouvernement de l’islamiste Ali Larayedh, remplacé en février dernier par le « technocrate » Mehdi Jumaa, l’homme de la compagnie Total.

Ce « consensus antiterroriste » reflète et occulte un consensus beaucoup plus inquiétant : celui des élites politiques et économiques qui ont décidé de mettre fin à la révolution. Ennahda, échaudée par l’expérience égyptienne, le coup d’Etat en Libye contre le nouveau gouvernement proche des Frères Musulmans et les pressions de l’UE, fait déjà partie de ce consensus qui laisse dans une situation de vulnérabilité croissante les activistes et les mouvements sociaux.

Involution pactisée

La police fait à nouveau savoir qui contrôle réellement la Tunisie. La libération de Ali Seriati, la main droite de Ben Ali et le responsable des massacres des journées révolutionnaires ainsi que de l’emprisonnement simultané de ses victimes, marquent le ton d’une involution pactisée ou consentie par toutes les forces, y compris le syndicat UGTT, cheville ouvrière dudit « dialogue national » qui, s’il a sauvé le pays d’un coup d’Etat à l’égyptienne, a délégitimé l’Assemblée Constituante et ratifié la mort du processus populaire révolutionnaire.

La Constitution elle-même, si laborieusement approuvée et si objectivement positive, semble déjà beaucoup plus ancienne et insignifiante que les lois et les hommes de l’« ancien régime ». La Tunisie s’est à nouveau colorée de mauve, la couleur de la dictature, avec la complaisance ou le silence des médias et des partis. On veut normaliser le système qui est aujourd’hui remis en question en Europe : le bipartisme et les libertés formelles compatibles avec les libertés économiques, ainsi que la criminalisation de tous ceux qui font obstacle à « l’ordre démocratique ». Dans ce modèle, le terrorisme et la police jouent un rôle central.

Le consensus anti-terroriste n’occulte pas seulement les reculs démocratiques ; il occulte aussi les politiques économiques ultralibérales du gouvernement Jumaa, qui se permet ce qui n’aurait jamais été accepté par Ennahda. Un exemple révélateur : on a déjà décidé de « libéraliser » le prix du pain, confectionné jusqu’à maintenant avec de farine subventionnée. Même Ben Ali, qui a privatisé plus de 400 entreprises publiques, n’avait osé faire une telle chose. Il faudra donc sans doute beaucoup de policiers pour réprimer les prochaines révoltes.

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article9129
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera