Tragédie industrielle au Bangladesh - Des militants syndicaux et politiques dénoncent

Badrul Alam, Eric Lee, Titti Bhattacharya 20 mai 2013

Après trois semaines de travail dans des conditions terribles pour dégager les décombres de l’immeuble de huit étages qui s’est effondré le 24 avril dans la banlieue de Dacca, la capitale du Bangladesh, le bilan définitif est maintenant connu. 1.127 travailleurs (surtout des jeunes ouvrières) ont trouvé une mort atroce dans ce qui n’est pas "seulement" une catastrophe industrielle mais un véritable assassinat de masse.

Car cet immeuble, appelé Rana Plaza, hébergeait cinq usines de fabrication de vêtements qui employaient plus de 2.000 travailleurs. La police locale avait ordonné l’évacuation du bâtiment le mardi 23 avril après que les travailleurs aient signalé des fissures dans la structure du bâtiment. Les propriétaires d’usines ont ignoré ces préoccupations, forcé plus de 2.000 travailleurs à rester dans le bâtiment, puis tenté d’intimider les travailleurs survivants qui témoignaient auprès des journalistes.

La police a arrêté Mahbubur Rahman Tapas et Balzul Samad Adnan, les patrons de New Wave Style (la principale société qui opérait dans l’usine) et deux ingénieurs impliqués dans l’organisation du complexe, sur des accusations de négligence criminelle. L’autorisation de construction portait sur un immeuble de cinq étages, trois ont été ajoutés sans autorisation. Mohammed Sohel Rana, le propriétaire du bâtiment, a été également placé en détention après avoir tenté d’échapper à une arrestation.

Cette catastrophe a amené les médias occidentaux à donner un peu d’attention aux terribles conditions de travail que connaissent ouvriers et ouvrières au Bangladesh. Pour en savoir plus, nous publions ci-dessous deux interviews - celle d’un militant de la National Garment Workers’ Federation (NGWF - Fédération nationale des Travailleurs du Vêtement) un syndicat indépendant semi-clandestin et celle de Badrul Alam, militant du Parti Communiste du Bangladesh (marxiste-léniniste), une organisation révolutionnaire active dans le pays - ainsi qu’un point de vue d’Eric Lee, un syndicaliste britannique qui revient sur quelques questions essentielles pour toutes celles et tous ceux qui veulent manifester leur solidarité avec les travailleurs du Bangladesh. (Avanti4.be)

"Ce drame n’a rien d’un cas isolé"

Titti Bhattacharya, de l’hebdomadaire américain "Socialist Worker", a discuté avec un militant syndical dans l’industrie du vêtement au Bangladesh qui décrit l’exploitation des travailleurs dans cette industrie et les perspectives pour la classe ouvrière bangladaise.

Depuis combien de temps es-tu organisateur syndical dans cette industrie, et quel lien vois-tu entre ces accidents et la nature globale de l’industrie du vêtement ?

Je suis un organisateur syndical dans l’industrie du vêtement au Bangladesh depuis cinq ans. Contrairement à ce que les grands médias veulent nous faire croire, je ne pense pas qu’il y ait eu une poussée soudaine du nombre d’accidents dans l’industrie du vêtement. Des accidents se sont produits dans cette industrie tout au long de la dernière décennie.

L’intérêt international pour cette question est récent. Mais la réalité est beaucoup plus dure. Si l’on prend 2005 comme point de départ arbitraire (je pourrais remonter plus loin), il y a eu une série d’accidents qui ont coûté la vie à des centaines de travailleurs : Spectrum Sweaters (64 morts en 2005), Garib and Garib (21 morts en 2010), Hamin (en 2011), Tazreen (plus de 100 morts en 2012), Smart (début 2013) et, enfin, la catastrophe actuelle du Rana Plaza.

En outre, il faut savoir qu’en plus de ces accidents où des gens perdent la vie, il y a tous les mois des accidents avec des blessés, parfois très graves, et des destructions de matériel provoqués notamment par des incendies.

Combien de personnes travaillent dans l’industrie du vêtement au Bangladesh et où sont situées les usines ?

Il y a environ 4 millions de travailleurs dans ce secteur. La plupart des usines sont concentrées dans et autour de Dacca, la capitale du Bangladesh. Il y en a aussi un peu à Chittagong [la deuxième ville du pays en importance] et dans la région de Narayanganj.

Ce qui est intéressant, c’est que Dacca est aussi la région qui connaît la plus forte croissance démographique. Au lieu de se disperser à travers le pays, l’industrie du vêtement s’est concentrée dans et autour de la capitale. Quand vous marchez dans les rues de Dacca, il y a des usines de vêtements dans chaque rue et même dans chaque ruelle.

A l’intérieur de la ville, les usines sont installées à l’intérieur de bâtiments de grande hauteur, avec des magasins et des stands de vente au détail dans les premiers étages. Il y a plusieurs usines dans chacun de ces bâtiments. Les entrées de ceux-ci sont des portes étroites, encombrées de marchandises et de biens provenant des divers magasins de détail.

Quelles sont les conditions de travail dans ces usines ?

Les conditions de travail à l’intérieur de ces usines n’ont guère varié depuis les années 1980, au moment où le Bangladesh a commencé à entrer dans le secteur de l’exportation de vêtements. Depuis lors, les conditions des travailleurs n’ont pas changé ou ne se sont que peu améliorées.

Tout au long des années 1980, les grandes marques multinationales - qui achètent les vêtements produits ici - sont venues avec leur propre « code de conduite » qui fixaient les normes minimales pour la main-d’œuvre dans ces usines. Ces codes ont été établis non pas grâce à la générosité des entreprises mais parce que les consommateurs dans les pays d’accueil de ces sociétés ont exercé des pressions sur elles à travers différentes formes d’action. Mais ces codes n’ont jamais été appliqués dans les usines réelles du Bangladesh.

Si on prend les salaires comme principal indicateur des conditions de travail, on peut voir l’état des choses réel dans ces usines. Les salaires réels ont diminué de façon constante dans l’industrie du vêtement au Bangladesh - une baisse d’environ 2,7% pour la dernière décennie.

Il faut aussi comparer les salaires des travailleurs avec ce que devrait être un « salaire minimum vital », c’est-à-dire tout simplement un salaire qui garantit un niveau de vie décent, assurant la satisfaction des besoins de base, loin de tout luxe. Les travailleurs du vêtement gagnent aujourd’hui seulement 14% de ce salaire de subsistance. Et ceci à la suite de grèves massives en 2010 qui ont contraint le gouvernement et les patrons à augmenter le salaire minimum.

Le salaire minimum varie actuellement entre 3.500 à 5.000 takas (entre 35 et 50 euros) par mois. Selon les estimations faites par des organisations telles que le Center for American Progress et le Worker’s Rights Consortium, le salaire de subsistance au Bangladesh se situe entre 18.000 et 21.000 takas (entre 180 et 210 euros).

Si nous dessinons les courbes d’évolution des salaires actuels sur un graphique, les courbes du salaire réellement perçu par un travailleur du vêtement et celle du salaire minimum vital continuent à diverger et, dans les faits, ne se rencontrent jamais. Donc, à moins que l’industrie change de manière fondamentale, un travailleur de la confection du Bangladesh ne pourra jamais gagner un salaire décent.

Quel rôle ont joué les grèves dans l’augmentation du salaire minimum en 2010 ?

Pendant très longtemps, le Bangladesh n’a pas eu de grille fixant le salaire minimum. Le gouvernement a adopté une législation du travail en 2006 mais il n’a rien fait pour régler la question des salaires. Une série de grèves, certains spontanées et d’autres organisées par les syndicats existants, ont éclaté au cours des années suivantes.

Au départ, la direction du syndicat, sous la pression de l’action de masse, a exigé 10.000 takas (100 euros) comme salaire minimum. Mais, par la suite, les dirigeants ont ramené cette revendication pourtant très raisonnable à un maigre 3.000 takas (30 euros) et le gouvernement a été tout heureux de négocier cet accord avec les travailleurs et les patrons des usines.

Qu’en est-il des organismes internationaux de surveillance ? Jouent-ils un rôle dans la détermination des conditions de travail ?

Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui le secteur de l’audit international est lui-même une industrie qui pèse des milliards de dollars. Si on pouvait utiliser l’argent de cette industrie pour payer correctement les travailleurs ou améliorer les conditions de travail, nous n’aurions pas besoin d’audit !

Néanmoins, les usines se doivent d’offrir une certaine apparence "convenable" car elles doivent répondre à des exigences internationales d’audit. Elles ont des espaces bien propres et bien rangés dans certaines parties des usines, qu’elles ouvrent à l’occasion des inspections par les organismes nationaux et internationaux de surveillance. Mais ces espaces sont très différents des zones réelles de production où les travailleurs sont serrés les uns contre les autres dans des espaces encombrés et surpeuplés.

Pour vous donner un exemple, aucune de ces usines ne fournit aux travailleurs des sièges ayant des dossiers. La journée de travail moyenne dans ces usines varie entre 12 et 15 heures. C’est pourquoi vous ne trouverez pas un travailleur dans cette industrie qui a plus de 40 ans, les gens craquent tous quand ils atteignent 35 ans.

Le travailleur le plus commun dans ce secteur est une jeune femme qui commence à 18 ou 19 ans et qui est recrachée par le système quand elle est dans la trentaine.

Tu décris un système incroyablement exploiteur qui suce littéralement la vie de l’ouvrier, et pourtant les femmes sont dominantes dans cette force de travail. Pourquoi ?

Une raison importante à mes yeux est que l’industrie du vêtement en est encore à la première étape du travail industriel organisé. Dans son mode de fonctionnement, elle est en fait à mi-chemin entre le secteur organisé et le secteur non organisé ou informel. Par exemple, les salaires dans ce secteur ne sont pas déterminés par l’expérience du travailleur, mais juste par l’inflation.

Ajoutez à cette non-reconnaissance de l’expérience de l’ouvrier et à la nature semi-informelle de l’industrie le cadre patriarcal qui régit la société, et vous obtenez une forte réticence des travailleurs masculins à travailler dans ce secteur. Souvent les travailleurs masculins ne voient pas ces emplois comme dignes du travail d’un homme. Le sexisme dans la société intimide aussi les femmes de différentes façons et pèse sur elles pour les rendre plus conformes aux exigences patronales en tant que travailleuses.

Pouvez-vous en dire un peu plus sur la façon dont les lieux de travail sont particulièrement difficiles pour les femmes ?

Prenez la question absolument essentielle de la garde des enfants pour les femmes qui travaillent. La loi au Bangladesh dit que chaque usine doit fournir une crèche pour les enfants des travailleurs. Les entreprises internationales ont aussi une ligne standard dans leur code de conduite qui exige que les lois locales soient respectées. Dans quelle mesure ces règles sont suivies ?

Tout d’abord, la plupart des usines n’ont pas de crèches. Deuxièmement, lorsque les usines assurent une garde des enfants, on ne peut pas appeler cela une crèche, si nous pensons que ce terme signifie un espace sûr et approprié pour les jeunes enfants.

C’est généralement une petite pièce sans fenêtre où les enfants sont les uns sur les autres. Aucun aliment n’est prévu pour les enfants, pas même le lait. Les mères doivent amener la nourriture pour leurs enfants, mais elles ne sont pas autorisées à les voir pendant la journée, car elles doivent répondre aux objectifs de production. Ainsi, en fin de compte, cela n’a guère de sens pour les mères d’utiliser ces crèches. Donc les mères finissent par essayer de bricoler une forme ou l’autre de prise en charge des enfants à domicile, ou dans le village.

Permettez-moi de vous donner un exemple de la façon dont les patrons voient la garde des enfants et le travail des femmes dans l’industrie. Le meilleur exemple est la « crèche » de l’usine Tazreen où des travailleurs ont perdu la vie en novembre dernier. Le plan qui organisait l’étage alloué à l’usine - un plan approuvé et vérifié par toutes sortes d’organismes - indiquait une zone claire pour une crèche. Quand je suis entré à l’intérieur de l’usine après l’incendie pour comprendre comment ils avaient dévié de ce plan approuvé, j’ai vu qu’à l’endroit où la crèche aurait dû se trouver, il y avait un transformateur géant ! Les patrons pensaient qu’un transformateur était plus bénéfique qu’un espace où les enfants des femmes surmenées pourraient être pris en charge !

Qui sont les patrons de ces usines ?

Sohel Rana, le propriétaire du Rana Plaza, est un exemple typique. Il a des liens avec les deux principaux partis politiques du Bangladesh, le Parti nationaliste du Bangladesh et la Ligue Awami. Certains des plus gros patrons de l’industrie du vêtement sont des députés du parti actuellement au pouvoir, la Ligue Awami. Les conditions de travail et de vie des travailleurs ne changent pas quand le gouvernement change, elles restent les mêmes.

Mais le capital étranger joue également un rôle fondamental vis-à-vis des politiciens nationaux ?

L’industrie du vêtement est une industrie complètement tournée vers l’exportation. Elle représente seulement 4% de la production mais représente 77% du total des exportations du pays. Le Bangladesh est le deuxième plus grand exportateur vers les États-Unis. 80% des vêtements manufacturés fabriqués au Bangladesh sont exportés vers l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis.

En dépit des énormes pertes en vies humaines dans les accidents industriels récents, tous les politiciens ont une approche très douce envers les patrons du secteur du vêtement. Ils disent qu’ils ne veulent pas déranger les patrons parce que cela pourrait compromettre les recettes en devises du Bangladesh.

Comment s’organisent les travailleurs dans ces conditions ?

Il y a 68 fédérations syndicales dans l’industrie du vêtement. Mais ce sont souvent des syndicats bureaucratiques avec peu d’organisation à la base dans les ateliers. C’est pourquoi, lorsqu’éclatent des grèves spontanées, beaucoup d’opportunités sont perdues, parce que les syndicats ne parviennent pas à canaliser ces grèves pour qu’elles deviennent des mouvements plus soutenus.

Cela ne signifie pas que les radicaux des organisateurs communautaires n’existent pas.

Aminul Islam était un de ces organisateurs syndicaux dans les ateliers. Après l’incendie de l’usine Hamin, il a joué un rôle fantastique pour organiser l’action dans les entreprises. Il était membre de la Fédération des Travailleurs de l’Industrie et du Vêtement du Bangladesh. Il a été mis sous surveillance à la fois par les patrons de secteur et par la Police de l’Industrie du Bangladesh.

Après le reflux de la vague de grèves, le corps d’Aminul a été retrouvé, avec des traces de torture, en dehors des limites de la ville de Dacca. Ses assassins n’ont jamais été retrouvés.

Y a-t-il des liens entre les grèves spontanées contre les conditions de travail dans l’industrie du vêtement et la récente éruption de protestations locales à Shahbag ?

A première vue, il n’y en a pas. Comme les luttes ouvrières ne se sont pas encore généralisées, les protestations de la société civile comme nous en avons vues à Shahbag n’en sont pas encore à se solidariser concrètement avec la classe ouvrière.

Mais l’histoire est loin d’être finie et la situation évolue rapidement en raison du sentiment de colère et de dépossession qui existe à tous les niveaux de la société.

Je vois l’accident industriel à l’usine Tazreen en 2012 comme un point de rupture. L’incendie y a fait rage toute la nuit et le nombre de morts a, pour la première fois, franchi la barre des 100. D’un seul coup, il a révélé la nature criminelle de l’industrie du vêtement et l’insensibilité d’un gouvernement élu.

C’est après Tazreen, que j’ai vu, pour la première fois, des professeurs et des étudiants de l’Université Jahangirnagar et de l’Université de Dacca sortir pour protester en solidarité avec les travailleurs. Ils sont venus à l’usine dans des bus bondés pour soutenir les travailleurs et leurs familles. Un groupe d’anthropologues de l’Université Jahangirnagar a constitué une équipe d’investigation pour enquêter sur l’incendie. Tout cela s’est passé en dehors des syndicats officiels.

Ce qui est urgent, c’est de faire le lien entre ce type de travail et le travail syndical. Mais, malheureusement, ce ne s’est pas encore fait.

Votre interview sera lue par des gens aux États-Unis [et ailleurs - NdT] qui sont impliqués dans des luttes de travailleurs et dans des actions locales contre les mêmes sociétés géantes comme Wal-Mart et Gap qui saccagent les vies de Detroit à Dacca. Quel message avez-vous pour les militants qui combattent dans le monde développé contre ce qui semble être un ennemi commun ?

Vu la manière dont les entreprises multinationales agissent et dont le capital se déplace aujourd’hui, que ce soit dans les pays développés ou dans les pays du Sud, il est clair que tant qu’il n’y aura pas un lien entre les luttes, nous ne pouvons pas les vaincre. Nous avons besoin d’un lien fort entre les syndicats et les travailleurs du Nord et du Sud. Nous avons besoin d’un réseau entre organisateurs et militants de base pour partager les expériences et tirer les leçons par-dessus les frontières.

Les travailleurs du Sud ne peuvent pas gagner tous seuls ce combat contre le capital. Et ceci est également vrai pour les travailleurs du Nord. Nous avons besoin de la solidarité internationale. Si nous prenons l’exemple du Bangladesh, permettez-moi de vous montrer comment les syndicats et les organisateurs syndicaux dans les pays développés peuvent jouer un rôle crucial dans la construction de notre combat.

La société multinationale Inditex, qui est le propriétaire de la marque Zara, a d’importants investissements dans l’industrie du vêtement au Bangladesh. Lorsque le mouvement d’organisation et de syndicalisation a commencé dans ces usines, les propriétaires du Bangladesh ont essayé de casser ces syndicats par tous les moyens à leur disposition, y compris les plus violents. Inditex, bien sûr, est restée silencieuse pendant que tout cela se passait, puisque la production de vêtements se poursuivait sans problème.

Mais, en tant que société installée dans l’Union Européenne, Inditex doit avoir un comité d’entreprise international et plusieurs syndicats font partie de ce comité d’entreprise. Les syndicalistes se sont battus bec et ongles avec Inditex dans ce conseil et ils ont finalement forcé la compagnie à parler aux patrons locaux et mettre un terme aux pratiques antisyndicales.

C’est le genre de travail de solidarité qui doit développer internationalement.

En mettant la solidarité internationale au cœur de votre travail d’organisation, appelez-vous les travailleurs du monde entier à s’unir ?

[Rire] Oui. Nous n’avons pas d’autre choix si nous voulons gagner.

Article publié sur www.socialistworker.org
Traduction pour avanti4.be : Jean Peltier

"Nous voulons créer un contre-pouvoir des travailleurs"


Badrul Alam, militant du Parti Communiste du Bangladesh (marxiste-léniniste), a répondu aux questions de l’hebdomadaire britannique "Solidarity". Contrairement à ce que son nom très mao-stalinien pourrait laisser craindre, le CPB(m-l) est une authentique organisation révolutionnaire très active au Bangladesh.

Quelles sont les revendications que les travailleurs mettent en avant dans les grèves et les manifestations face à cette catastrophe ?

Ils exigent le procès du propriétaire de l’immeuble effondré et l’arrestation des propriétaires des cinq usines installées dans le bâtiment. Ils veulent aussi la sécurité sur tous les lieux de travail, le traitement approprié pour les propriétaires, l’indemnisation des familles des personnes tuées et l’aide pour ceux qui sont à l’hôpital.

Ils réclament un code spécifique pour la sécurité dans les bâtiments industriels. Il y a beaucoup d’autres usines de vêtements potentiellement dangereuses qui nécessitent des enquêtes.

Le propriétaire de la Rana Plaza a été arrêté, le gouvernement s’est engagé à le faire juger par un tribunal, mais, selon le code du bâtiment actuel, il ne sera condamné qu’à trois ans d’emprisonnement. Ce n’est pas la peine appropriée pour lui. Après trois ans, il sera libre de faire encore plus de mal aux travailleurs.

Les gens qui protestent réclament une nouvelle loi pour qu’à l’avenir aucun des propriétaires de bâtiments et d’usines ne puissent s’en tirer de cette manière.

Des drames similaires ont eu lieu à Dacca dans le passé. En novembre dernier, 112 personnes sont mortes lors d’un incendie dans l’usine de confection Tazreen Fashion. Delwar Hossain, le propriétaire de cette usine, n’a jamais été puni.

Votre parti soulève-t-il des revendications ou des idées particulières ?

Nous parlons bien sûr de la question de la sécurité au travail et nous soulevons également la question du système, et de la place des travailleurs dans le système. Nous voulons créer un "contre-pouvoir" des travailleurs. Nous parlons de la nécessité d’une révolution. Les travailleurs ont besoin de droits mais cette société ne peut pas assurer ces droits. Seuls les travailleurs peuvent résoudre ces problèmes.

Qu’en est-il de la capacité des travailleurs à s’organiser dans les syndicats et de celle des syndicats à exercer un contrôle sur la santé et la sécurité ?

Les travailleurs du textile ont le droit légal de se syndiquer mais les organisateurs syndicaux ne sont pas autorisés à entrer dans les usines pour construire des syndicats. La loi est du côté des travailleurs, mais les propriétaires la défient sans problème. Cela est particulièrement vrai dans les Zones Economiques Spéciales.

L’absence de syndicats à la base signifie que beaucoup de mauvaises choses arrivent aux travailleurs. L’organisation parmi les travailleurs du vêtement a aussi, dans une certaine mesure, été corrompue par les institutions gouvernementales.

Certains travailleurs du vêtement sont utilisés par le gouvernement et ont collaboré avec les propriétaires. Et cela est en train de faire du mal à un mouvement uni. Mais, dans l’ensemble, les travailleurs du vêtement sont très militants et les protestations ont été fortes.

Le principal parti d’opposition, le Parti nationaliste du Bangladesh, tente-t-il de prendre le contrôle des manifestations ?

Oui, l’opposition cherche à utiliser les protestations et toutes les formes de lutte, même celles construites par les travailleurs du vêtement eux-mêmes. Et ils ont des liens étroits avec des groupes extrémistes religieux. Mais quand l’opposition était au pouvoir, ils ont fait les mêmes choses aux travailleurs du vêtement.

Les travailleurs du vêtement font partie du secteur "formel ». Qu’en est-il des travailleurs dans le secteur informel ?

Les travailleurs du secteur informel sont encore plus vulnérables. Au moins il y a des lois en faveur des travailleurs du secteur formel. Mais la plupart des travailleurs sont dans le secteur informel et donc en dehors de la loi. Encore une fois, l’organisation est la clé.

Ces derniers jours, les islamistes ont organisé de grandes manifestations pour revendiquer des lois religieuses plus fortes. Quels sont leurs objectifs ?

Il y a eu de très grandes manifestations mais leurs demandes sont illégitimes. Ils exigent que le gouvernement adopte une loi limitant les droits des femmes. Leurs revendications sont médiévales et irrationnelles. Ils croient en la primauté du Coran, dans le pouvoir d’Allah, leur organisation s’appelle Hifazat-e-Islam, « Protection de l’Islam ».

Ils prétendent être apolitiques et non partisans et disent qu’ils sont seulement pour l’islam, mais ils ont aussi affirmé que le gouvernement devrait accepter et appliquer leurs exigences, sinon il serait obligé de démissionner ou même renversé.

Le 5 mai, les islamistes ont érigé des barricades dans les rues. Ils ont d’abord dit qu’ils allaient partir, puis qu’ils s’engageaient à rester jusqu’à ce que le gouvernement ait démissionné. Au petit matin du 6 mai, les forces de l’ordre les ont dispersés et de nombreux militants musulmans ont été tués dans ces affrontements. Le gouvernement dit qu’environ 20 personnes ont perdu la vie, Hifazat-e-Islam prétend qu’il y a eu des milliers de morts tandis qu’Amnesty International dit que 44 personnes ont été tuées.

D’où le Hizafat tire-t-il son soutien ?

Beaucoup de manifestants sont de jeunes étudiants des madrasas [les écoles religieuses]. Un grand nombre d’entre eux n’en savent pas beaucoup sur les revendications politiques, ils vont à la manifestation par loyauté, ou parce qu’ils ont entendu que quelqu’un aurait dit quelque chose à propos du Prophète ou d’Allah.

Nous avons parlé à quelques-uns des jeunes étudiants, et ils nous ont dit qu’ils ne savaient pas grand-chose à ce sujet. Ils ont raconté qu’ils avaient été appelés par leur Huzur [l’enseignant en chef qui est le responsable de la madrasa] qui leur a dit qu’on leur paierait les frais de déplacement et de nourriture pour un voyage à la capitale. Beaucoup d’entre eux viennent de différents districts et de régions éloignées.

Comment ont réagi les femmes face aux manifestations des islamistes ?

Le 11 mai, les organisations de femmes progressistes se sont rassemblées devant le National Press Club et ont déclaré que les femmes refusent les exigences de Hifazat. Depuis notre indépendance en 1971, les femmes ont obtenu beaucoup de choses et elles ne sont pas prêtes à les perdre. Il y avait environ 20.000 femmes à cette manifestation, tandis que 100.000 partisans du Hifazat avaient manifesté le 6 mai.

Et les travailleurs ?

Les travailleurs protestent également contre le Hifazat. La plupart des travailleurs du vêtement sont des femmes, alors si le Hifazat fait passer ses exigences, leurs droits seront sévèrement limités et elles ne seront plus en mesure d’aller travailler. Les ouvrières ont utilisé l’exemple de Reshma Begum, une travailleuse du vêtement qui a survécu pendant plus de deux semaines dans les décombres de Rana Plaza. Elles ont dit que cela montrait comment les travailleuses peuvent survivre dans des conditions très difficiles, et qu’elles n’accepteront jamais d’être ignorées ou réprimées, d’où que viennent les attaques, y compris des militants islamistes.

Article publié sur www.workersliberty.org
Traduction pour avanti4.be : Jean Peltier

"C’est de syndicats forts et de notre solidarité qu’ont besoin les travailleurs du Bangla Desh"

Eric Lee, militant syndical britannique, revient sur quelques questions essentielles pour toutes celles et tous ceux qui veulent manifester leur solidarité avec les travailleurs du Bangladesh.

La catastrophe du 24 avril a déclenché une vague de protestation dans les régions industrielles du Bangladesh. Des milliers de travailleurs ont quitté leurs lieux de travail, occupé les routes principales et affronté la police, qui a réagi en tirant sur la foule avec des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes.

Des syndicats réduits à une quasi-clandestinité

Il est très difficile de constituer des organisations syndicales dans les entreprises en raison des lois qui restreignent le droit des syndicats à accéder aux lieux de travail. Les syndicats indépendants tels que la National Garment Workers’ Federation (NGWF - Fédération nationale des Travailleurs du Vêtement) ont organisé des campagnes et des actions directes mais ils sont contraints de fonctionner de l’extérieur comme des centres de conseils pour les travailleurs travailleurs, et ne peuvent avoir qu’une présence clandestine sur les lieux de travail.

Les travailleurs du Bangladesh ont déjà mené de nombreuses grèves et manifestations semi-spontanées. En Juin 2012, il y a eu des grèves de masse et de nombreuses actions de protestation tandis que les patrons organisaient le lock-out de plus de 500.000 travailleurs pendant quatre jours. Les travailleurs réclamaient alors des augmentations du salaire minimum.

Que ce soit pour obtenir des conditions de travail plus sûres ou des augmentations salariales, des syndicats forts sont la clé. Et, pour cela, ils doivent pouvoir s’organiser sur les lieux de travail. (...)

Campagne syndicale internationale

L’effondrement du Rana Plaza a horrifié les gens partout dans le monde. Tout le monde souhaite qu’on fasse quelque chose à ce sujet, afin de s’assurer qu’une telle catastrophe ne se reproduise plus.

Au début du mois de mai, IndustriALL, la fédération syndicale mondiale qui représente les travailleurs du textile et du vêtement à travers le monde a lancé une campagne en ligne. Le texte d’IndustriALL, qui vient en partie de leurs syndicats affiliés au Bangladesh, exige que le gouvernement de ce pays "prenne des mesures urgentes pour garantir la liberté d’association et améliorer la sécurité des bâtiments et des dispositifs anti-incendie ainsi que le salaire minimum pour les plus de trois millions de travailleurs du vêtement au Bangladesh."

Cette campagne souligne que « Travaillant pour un salaire minimum de 30 euros par mois, moins de 1% des travailleurs du vêtement au Bangladesh sont représentés par un syndicat. Le Code du travail place les travailleurs dans l’incapacité d’adhérer à un syndicat et de lutter pour des lieux de travail sécurisés, de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires ".

Elle met le droit d’adhérer à un syndicat au centre de la campagne. Des dizaines de milliers de personnes ont appris l’existence de notre campagne via Facebook et beaucoup d’entre elles ont signé le texte. Mais beaucoup d’entre elles ont affiché des commentaires demandant habituellement ce que nous, en tant que consommateurs, pouvons faire.

Le commerce équitable est-il une solution ?

Beaucoup de gens veulent une campagne en ligne pour faire pression sur ces grandes chaînes de vêtements occidentaux comme Primark et Wal Mart. D’autres parlent de boycotter ces magasins. Beaucoup font valoir que les vêtements bon marché sont le problème et que si nous payions plus cher pour les vêtements, les gens au Bangladesh pourraient avoir une vie décente. Certains proposent que nous n’achetions que des vêtements issus du commerce équitable.

La plupart de ces commentaires semblent donc se concentrer entièrement sur la recherche de la meilleure manière d’agir à travers nos achats pour faire un monde meilleur. Cela me semble plein de bonnes intentions, mais aussi assez condescendant - et finalement inefficace.

Il y a dix ans, je travaillais pour une ONG à Londres à qui avait été demandé de faire une campagne visant à promouvoir la sécurité dans les mines partout dans le monde. Ils ont fait une magnifique affiche avec un slogan que je n’ai jamais oublié : "Plus fort le syndicat, plus grande la sécurité dans la mine."

C’est une idée simple, mais qui a une puissance énorme. Les travailleurs du Bangladesh ont besoin de meilleures lois pour protéger leur santé et leur sécurité au travail, ils ont besoin d’inspecteurs du travail pour faire respecter ces lois, et nous, en Occident, nous pouvons bien sûr contribuer à faire pression sur leur gouvernement et leurs employeurs.

Mais, par-dessus tout, ils ont besoin du seul outil que les travailleurs aient jamais découvert pour se protéger vraiment au travail : les syndicats. Des syndicats forts feront en sorte que des lois sur la santé et la sécurité soient adoptées et appliquées. Des syndicats forts pourront contraindre un patron à réduire les risques sur le lieu de travail.

Je suis très sceptique quant à l’idée que nous pourrions tracer notre chemin vers un monde meilleur en "achetant éthique". On peut certainement se sentir mieux en achetant des produits issus du commerce équitable, mais est-ce vraiment tout ce que nous pouvons faire ? Suffit-il de nous transformer en consommateurs plus soucieux des autres et plus sympathiques ?

La terrible tragédie du Rana Plaza devrait nous rappeler que nous sommes beaucoup plus que des consommateurs - nous sommes des travailleurs, membres d’un énorme et puissant mouvement mondial qui, lorsqu’il est uni et concentré sur un objectif, peut changer le monde.

C’est notre solidarité - et pas du shopping éthique - que les travailleurs de l’habillement du Bangladesh demandent.

Article publié sur www.workersliberty.org
Traduction pour avanti4.be : Jean Peltier

Soutenez les syndicalistes du Bangla Desh !

La Fédération nationale des Travailleurs du Vêtement du Bangladesh (NGWF) a lancé une pétition en ligne pour demander aux chaînes internationales de s’engager à forcer leurs fournisseurs bangladais de se conformer à l’Accord sur la Sécurité et les Incendies dans le Bâtiment du Bangladesh. Elle demande également que les grandes chaînes forcent les fournisseurs à permettre aux syndicats de s’organiser dans leurs usines et à négocier avec les représentants des travailleurs.

Le site de la NGWF :
http://www.nadir.org/nadir/initiativ/agp/s26/banglad/

L’appel de IndustriALL en faveur des travailleurs du Bangladesh :
http://www.labourstartcampaigns.net/show_campaign.cgi?c=1813