Syndicats : A quand une stratégie de remobilisation ?

Jean Peltier 19 septembre 2012

Ce n’est pas un pavé, mais un véritable bloc en béton, que Francis Gomez a lancé dans la mare de la FGTB le 11 septembre à l’occasion d’une Carte blanche dans le journal Le Soir. D’une part, parce qu’il s’en prend frontalement à ce qu’il appelle, fort justement, « la stratégie de la démobilisation » menée par la majorité des responsables de la FGTB. D’autre part, parce qu’un tel coup de gueule poussé par un président de la Centrale des Métallos FGTB pour Liège-Luxembourg n’est évidemment pas un simple acte individuel mais le reflet d’un mécontentement profond dans la base syndicale de son secteur.

Un syndicat n’est pas un matelas

La Carte blanche de Francis Gomez n’est certainement pas la première critique portée aux stratégies syndicales. Mais elle a un impact particulier parce qu’elle est portée par un responsable de haut niveau.

Que dit donc Gomez ? Que la manifestation nationale du 14 septembre organisée par la FGTB dans les beaux quartiers d’Ixelles sera « une manifestation de rentrée, comme les autres, et que c’est bien là que le bât blesse ». Qu’il n’y a « à la FGTB, aucune réponse à cette question de bon sens : qu’est-ce qu’on fait après le 14 ? ». Que « la FGTB est dans une phase incantatoire, faite de brefs moments d’expression publique et de longues périodes d’inaction et de renoncements ». Que la stratégie des responsables FGTB – une succession d’actions symboliques et de manifestations sans lendemain – désoriente et démobilise les militants syndicaux et les travailleurs. Qu’elle est totalement contre-productive si on veut construire un syndicalisme qui soit « un contre-pouvoir et pas un matelas entre la classe des travailleurs et les mondes politique et patronal ». Mais que cette non-stratégie est par contre une stratégie conséquente pour ceux qui n’envisagent plus la FGTB que comme « un syndicat de cogestion et de services ». Et que ceux-ci sont plutôt contents qu’il y ait encore des secteurs comme les Métallos wallons qui mobilisent parce que « la mobilisation de quelques-uns permet la démobilisation des autres, et donc le passage « en douceur », dans les instances de notre syndicat, d’une politique de participation plutôt que de contestation ».

La charge est lourde. Mais elle est absolument juste. Ce que dit Gomez confirme l’impression qu’ont tous les militants syndicaux. A savoir qu’il devient de plus en plus difficile de mobiliser pour des journées de grève ou des manifestations. Et pas simplement parce que les gens ont peur pour leur boulot et qu’ils ont des traites à payer, comme le prétendent bon nombre de responsables soi-disant « réalistes ». Mais aussi, et même surtout, parce que leur première question est « A quoi ça va bien servir que je perde un jour de salaire pour une grève ou une manifestation qui ne servira de toute façon à rien ? ». Et qu’à cette question-là, les syndicalistes combatifs ont de plus en plus dur à répondre. Gomez le reconnaît lui-même : « En janvier dernier, nous avons eu toutes les peines du monde à réussir la grève interprofessionnelle. A peine, les braseros rangés, on nous a annoncé sans guère nous consulter un pseudo-accord loin du « minimum syndical ». Et puis rien, malgré toutes les demandes de nouvelles actions émanant du terrain. »

Et il est tout aussi vrai que le syndicalisme presse-bouton – celui dans lequel les directions syndicales appellent à des actions et des mouvements de grève étroitement contrôlés et sans lendemain - n’est même plus vraiment un passage obligé pour la plupart des dirigeants syndicaux actuels pour qui le syndicalisme de services et d’accompagnement de l’austérité est devenu tout à la fois l’horizon indépassable et le business quotidien. Gomez a bien raison de rappeler que « les travailleurs qui font la force de la FGTB se voient de plus en plus comme des interrupteurs qu’on actionne quand on le juge nécessaire. Mais justement, nos militants ne sont pas l’interrupteur, ils sont l’énergie ».

Sauver la FGTB. Mais avec qui ? Et comment ?

Cette carte blanche est donc un grand pas en avant dont tout syndicaliste combatif ne peut que se réjouir. Cela dit, elle appelle quand même quelques bémols.

La première est que Gomez se concentre sur les dix dernières années et notamment la grève contre le Pacte des Générations de 2005… tout en suggérant que le problème était déjà là lors du Plan Global en 1993. Alors, que ce soit un problème vieux de 10 ou 20 ans, qu’est-ce qui fait que ce coup de gueule vient maintenant et n’est pas venu avant ? Que la faillite de cette stratégie est devenue aveuglante aujourd’hui en pleine crise mondiale ? Certes. Mais ces critiques ne sont quand même pas des nouveautés. Des militants ont fait les mêmes de manière répétée tout au long de ces années et ils n’ont pas le sentiment d’avoir été terriblement appréciés et soutenus, même chez les Métallos. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de monter au créneau ?

La deuxième remarque, c’est que Gomez ne se préoccupe pas trop de ce qui se passe en dehors de son pré carré, à savoir la FGTB wallonne. La CSC est balayée - en bloc - au détour d’une phrase comme syndicat de cogestion et de services « dont la conception de la défense des travailleurs est aux antipodes de la mienne ». . Emballé, c’est pesé. Quant aux Flamands de la FGTB, ils sont invisibles dans cette analyse, si ce n’est pour suggérer qu’ils sont les premiers à avancer que même les mobilisations les plus modérées leur paraissent impossibles à suivre. C’est quand même un peu court. Même si la FGTB wallonne était exempte de toute critique, elle serait quand même obligée de se trouver des alliés. Or, il y a à la CSC– particulièrement à la CNE - des secteurs au moins aussi combatifs que certains « camarades ». Et c’est dans la FGTB flamande que la révolte à la base contre la capitulation des directions syndicales face au Pacte des Générations s’est exprimée publiquement de la manière la plus visible. Balayer ces réalités d’un revers de main ne permet pas d’aller bien loin – et ne permettra certainement pas de trouver des alliés pour renverser les conceptions syndicales dominantes.

Troisièmement, autant la démolition de la stratégie de démobilisation est percutante, autant l’absence de toute stratégie de remobilisation est tout aussi frappante. Bien sûr, un deuxième jour de grève après le premier et des actions choc menées par des syndicalistes convaincus ne feraient pas de tort à un mouvement. Mais ce n’est qu’une petite partie de la réponse. A côté de cela, il y a tout le reste : une formation syndicale avec un contenu idéologique clair et sans concession ; une véritable vie syndicale démocratique ; l’élaboration d’une stratégie d’affrontement à tous les niveaux, du quotidien de l’entreprise aux grands projets gouvernementaux ; une volonté de mobiliser au-delà des bastions du métal et des services publics, vers les jeunes, les précaires, les chômeurs,… ; des initiatives syndicales pour favoriser la création d’un nouveau parti de gauche qui permette aux syndicalistes de trouver un prolongement à leurs luttes sur le terrain politique ;…

Or, rien de tout cela n’affleure dans la carte blanche. On nous répondra que les syndicalistes n’élaborent pas leur stratégie dans les colonnes de la presse quotidienne. Certes. Mais comment commencer à remobiliser « les troupes » si aucune proposition positive ni aucun engagement différent ne vient prolonger la critique. Celle-ci ne risque-t-elle pas dès lors de rester un constat cruel et finalement tout aussi démobilisateur faute de voir par quels moyens redresser la barre ?

Enfin, on ne voit pas très bien à qui cette Carte blanche s’adresse réellement. Gomez termine en ces termes : « En expliquant cela, je ne veux pas casser la FGTB, mais la rendre plus forte. Il n’y a pas d’autres remparts pour les travailleurs en Belgique, et il est donc de notre responsabilité de colmater les fissures dans la muraille. » Espère-t-il être entendu – et suivi ! -par le top national de la FGTB ? Par les autres permanents wallons ? Par la base des militants et affiliés, ou au moins par des secteurs de ceux-ci ? Difficile à dire. Mais ce qui est sûr est qu’il laisse toutes les portes ouvertes. Et, de ce fait, il ne facilite pas vraiment la clarification sur qui peut régénérer le « syndicalisme de contre-pouvoir ».

Organisation cherche stratégie… désespérément

En tout cas, si quelqu’un avait encore un quelconque doute sur la réponse du top de la FGTB, Anne Demelenne s’est chargée de le dissiper dès le lendemain lors d’une interview accordée au même Soir. Petit florilège : « J’entends le coup de gueule de Francis Gomez et je le comprends. Il est le représentant syndical de travailleurs qui vivent une situation dramatique. (…) Mais moi, je suis la secrétaire générale de la FGTB et je dois écouter tout le monde et faire la synthèse de toutes les opinions et sensibilités. (…) Il faut garder la tête froide et suivre nos objectifs. La mobilisation n’est pas une fin en soi, mais un moyen à utiliser quand c’est nécessaire ». Bref, on garde le cap. De reculs en reculs, jusqu’à la culbute finale, pourrait-on ajouter.

Mais le meilleur reste à venir. Au journaliste, un peu incrédule sans doute, qui lui demande « Vous avez vraiment une stratégie ? », Anne Demelenne répond, pleine d’aplomb : « Elle est claire ! Nous ne voulons pas d’austérité, mais de la relance, du soutien au pouvoir d’achat et une fiscalité plus juste. Nous voulons la levée du secret bancaire, une taxation plus juste des revenus financiers, et une contribution des revenus les plus élevés pour financer les politiques publiques. Notre stratégie est précise et il faut garder la tête froide ». Grandiose, non ? Soit Anne Demelenne a gravi tous les échelons de la hiérarchie syndicale jusqu’au sommet sans être capable de faire la différence entre une liste de revendications et une stratégie pour les obtenir. Ce qui est quand même peu probable. Soit elle confirme par l’absurde que la FGTB n’a aucune stratégie d’ensemble. Et elle donne involontairement raison à Francis Gomez sur toute la ligne. Et elle indique qu’une auto-réforme de la FGTB « par en haut » est aussi peu probable qu’un débarquement d’E.T. dans mon jardin.

Avec ses vérités et ses lacunes, la Carte blanche de Francis Gomez – comme les déclarations à l’occasion du 1er mai de Daniel Piron au nom de la régionale FGTB de Charleroi appelant à un rassemblement des forces à gauche du PS et d’Ecolo - reflète bien la réalité actuelle de ce qu’on peut appeler « les secteurs de gauche de la FGTB wallonne ».

D’un côté, un mécontentement profond à la base contre la stratégie syndicale dominante et contre la politique menée par le PS. De l’autre, la disparition de toute gauche syndicale (ou politique) organisée à la base dans les entreprises, les secteurs et les centrales syndicales. Et donc une très faible autonomie des secteurs combatifs face à l’appareil des permanents. D’où le caractère ambigu de la situation actuelle : la pression de la base monte en interne et pousse des dirigeants à s’exprimer d’une manière beaucoup plus tranchée qu’avant. Mais, faute d’initiative indépendante à la base pour donner corps aux discours radicaux et pour contraindre les permanents de gauche à agir en fonction de leurs déclarations, on reste dans les discours, le soufflé retombe et les déclarations critiques ne sont guère suivies d’effet.

C’est bien là où le bât blesse : dans la faiblesse d’une gauche syndicale à la base, qui serait pourtant la seule force capable de prendre des initiatives pour imposer la tenue de véritables débats d’orientation dans le syndicat, faire vivre une réelle démocratie syndicale, construire une stratégie de mobilisation et d’affrontement avec le patronat, regrouper ceux et celles qui veulent un nouveau parti de gauche défendant les intérêts des travailleurs… et construire un rapport de forces dans les syndicats pour empêcher les directions en place de dévoyer les combats engagés vers des compromis pourris ou des capitulations pures et simples.

Tant que ce contrepoids n’existera pas, les grandes déclarations resteront des grandes déclarations et malheureusement guère plus. Donc, construire pas à pas cette force de proposition et ce contrepoids dans les syndicats (tant à la FGTB qu’à la CSC, au nord et au sud du pays) est la tâche principale aujourd’hui. Et pour cela, les déclarations de Francis Gomez, malgré leurs limites, peuvent être une aide utile parce qu’elles apportent une confirmation aux critiques que les militants combatifs font depuis des années. Elles permettent de dire à ces responsables : « Vous avez raison, maintenant, laissez nous faire ! ».