Sur l’assassinat du dirigeant de gauche Chokri Belaïd : fin prématurée ou nouveau départ ?

Santiago Alba Rico 10 février 2013

Sans vouloir forcer un parallélisme trompeur, nous pourrions dire qu’en Tunisie l’assassinat de l’avocat et dirigeant marxiste Chokri Belaïd évoque l’un des moments les plus tendus de la transition espagnole : le massacre d’Atocha en 1977 (*), tournant et accélération de la décomposition-recomposition du régime.

C’est d’emblée, si l’on veut, un tournant mental et culturel car les Tunisiens étaient habitués à mourir dans des commissariats ou dans des affrontements avec la police mais ignoraient le terrorisme et la violence politique. Cela explique sans doute cette étrange suspension de l’état d’esprit collectif, entre la terreur sacrée et le frisson « historique » qui domine depuis hier toute la société tunisienne, de haut en bas. Mais il s’agit aussi d’un tournant car, comme l’écrit Elyes Jouini, la fragile transition tunisienne, malgré les divergences et les reculs, « avait su rester exemplaire dans le sens où elle s’articulait essentiellement autour d’un débat entre politiques, entre politiques et société civile, entre société civile et militants ». L’assassinat de Chokri Belaïd marque la fin de « l’exemplarité » tunisienne, ce qui justifie aussi sans aucun doute les sentiments de rage et de découragement partagés.

Ce crime constitue ainsi, sans nul doute, un point d’accélération, bien que la direction de cette dernière se décidera les prochains jours dans le jeu des frictions – et des passions – politiques. Le premier assassinat politique de la démocratie tunisienne a provoqué un consensus unanime dans les déclarations officielles : le parti Ennahdha, les deux autres partis de la « troïka » au pouvoir, le président Marzouki, le premier ministre Jebali, Ghannouchi et, bien entendu, toutes les forces de l’opposition ont condamné « une action monstrueuse qui veut plonger le pays dans le chaos et la violence et interrompre le processus démocratique ». Mais, qui veut une telle chose ? La réponse à cette question, dans un climat où la violence armée est passée au premier plan, brise tous les consensus et approfondit une fracture alimentée par tous les partis, sans exception.

Qui est coupable ? Qui a tué Chokri Belaïd ? Presque tout le monde croit le savoir sans attendre les résultats de l’enquête policière qui, pour diverses raisons, est considérée comme bien peu fiable. Pour les uns, la responsabilité directe ou indirecte d’Ennahdha, le parti islamiste, est évidente et ils fondent leurs accusations, parfois irresponsables, sur les propres dénonciations de la victime et sur l’indubitable légèreté avec laquelle le gouvernement fait face aux agressions salafistes. Pour d’autres, ce serait au contraire la « main noire » de l’ancien régime, qui, dans les coulisses, garde les leviers d’un appareil d’Etat quasi intact, qui serait à la manœuvre, avec la collaboration politique de Nidé Tunis, le parti héritier de la dictature, afin de mettre un terme à la révolution tunisienne. En Tunisie, il existe un fascisme marginal de type islamiste, nourri de conversions juvéniles sincères et de vieux délinquants « régénérés », bien financé et bien armé, que le secteur le plus réactionnaire d’ Ennahdha a toléré et même parfois utilisé.

Il existe également un fascisme classique, composé de secteurs patronaux et d’éléments policiers, très actif à la fois dans l’ombre et en pleine lumière. Une enquête journalistique récente publiée dans « Nawaat » révèle un monde sous-terrain d’achats et de ventes d’armes et de listes noires de rivaux politiques dans lequel se croisent, de manière confuse, des membres d’Ennahdha et des dirigeants de l’opposition. En tous les cas, il faut dire qu’un retour de l’ancien régime au travers d’une stratégie de la tension bien modulée est plus probable que l’établissement d’une théocratie de la part d’une minorité islamiste violente. Et cela pour la simple raison qu’en Tunisie il y a bien plus de gens qui ont soif de sécurité de stabilité que de sharia.

Nous ignorons si Ennahdha – ou un secteur d’ Ennahdha – veut imposer une dictature islamique ; mais ce que nous devons savoir c’est qu’elle ne peut pas le faire. Et nous devrions savoir aussi que Ennahdha – ou du moins un secteur Ennahdha – sait très bien qu’elle ne le peut pas. Cette conscience, couplée à l’usure subie dans l’exercice du pouvoir, devrait servir à mettre le parti islamiste à l’abri des accusations précipitées qui appellent à la violence et à la confrontation civile, ce qui est l’effet recherché par les planificateurs et les exécuteurs de l’assassinat de Chokri Belaïd. La question « à qui profite le crime » devrait s’élargir et se modifier un peu : « à qui profite un parti islamiste mis dos au mur, radicalisé et non tempéré par le frottement avec le CPR et Ettakatul (les deux autres partis de la coalition, NdT) ? ». A qui profite la demande du bourguibiste Caïd Essebi de dissoudre l’Assemblée constituante, demande soutenue par certaines voix à gauche, emportées par la logique de la colère ?

Ennahdha a sans aucun doute une grande responsabilité dans ce bourbier politique que la mort de Chokri Belaïd ne permet plus de prolonger. Paradoxalement, son assassinat oblige à débloquer la crise de gouvernement tout en ayant provoqué une crise au sein du parti au pouvoir. Après deux mois de négociations infructueuses, la décision du Premier ministre Ahmed Jebali de former un conseil des ministres technocrates qui gouverne jusqu’à la célébration des prochaines élections s’est heurtée au rejet déterminé de sa propre organisation. Une grande fracture interne, jusqu’à présent occultée sous la discipline la plus stricte, est sortie en pleine lumière. Dans ce sens, la mort de Chokri Belaïd, serait un peu moins inutile si elle servait à « épurer » les rangs islamistes, en détachant ce secteur plus wahhabite d’Ennahdha – avec Ghannouchi à sa tête – que la majorité du peuple tunisien rejette. Parce qu’il n’y aura aucune normalisation politique, ni en Tunisie ni dans le reste du monde arabe, sans une intégration et une démocratisation de l’islamisme politique.

Mais – surtout – la mort de Chokri Belaïd n’aura pas été vaine si, comme l’écrit l’ex-diplomate Farhat Othman, elle sert d’ « électrochoc salutaire » pour consolider la démocratie, et cela implique tout le contraire de demander la dissolution des institutions précaires issues de la révolution : cela implique d’accélérer l’établissement de structures indépendantes en matière de justice, de sécurité, de liberté d’expression et de processus électoral ; de services publics qui garantissent le bien être et la liberté matérielle des plus nécessiteux, ceux qui ont véritablement déclenché la révolution.

Parce que les questions sur qui a tué Chokri Belaïd ou à qui bénéficie de sa mort ne doivent pas nous faire oublier une autre question : « qui » ils ont tué. Les quatre coups de feu qui ont mit un terme à sa vie étaient dirigés contre la coalition de gauche dont fait partie son parti, le Front Populaire, dont le programme combine précisément la démocratie et la justice sociale. Il n’est pas vrai que son assassinat n’a pas généré un consensus au-delà des déclarations officielles. Il existe un consensus quasi sacré d’horreur et de rejet de la violence politique. Un consensus également de respect profond pour le « martyre » de Chokri Belaïd et pour son militantisme social. Ce consensus investit d’une autorité particulière le Front Populaire et exige également de lui une responsabilité particulière. Aujourd’hui, l’enterrement du camarade assassiné et la solidarité exprimée au travers de la grève générale peuvent marquer le signal d’une issue à la confrontation civile infinie, mais aussi le début d’un déplacement naturel de la société tunisienne vers la gauche.

Source : http://www.cuartopoder.es/tribuna/el-asesinato-del-dirigente-de-izquierdas-chukri-belaid-final-prematuro-o-nuevo-comienzo/3903
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

(*) Le 24 janvier 1977, un commando néofasciste assassine cinq avocats et en blesse grièvement quatre autres, NdT.

La Commission administrative de l’UGTT décide d’observer une grève nationale générale pacifique toute la journée du vendredi 8 février 2013

UGTT

Nous, les membres de La Commission administrative nationale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), réunis ce 7 février 2013 de manière extraordinaire, sous la présidence du camarade Houcine Abbassi, secrétaire général de l’Union, et après avoir examiné le virage dangereux que prend le pays suite à l’assassinat du militant politique et des droits humains martyr Chokri Belaïd, coordinateur général du Parti des patriotes démocrates unifié et membre de la coordination du Front populaire, et ce, après une série d’actes de violences et d’intimidations qu’ont subis les syndicalistes à travers les attaques brutales à plusieurs reprises, dont celles du 4 décembre 2012 lors de la commémoration du 60e anniversaire de l’assassinat du martyr Farhat Hached et qui ont touché toutes les composantes de la société civile et politique du pays avec l’incitation de plusieurs parties gouvernementales qui n’ont pas fait depuis la manifestation des premiers signes dans le langage de ceux qui prônent la violence, au contraire elles ont continué à en protéger les auteurs :

1 - condamnons fermement ce crime odieux, notamment en ce qu’elle ouvre la voie aux assassinats politiques dans une tentative de réduire au silence tout souffle civil libre et démocratique ;

2 – imputons au gouvernement provisoire l’entière responsabilité dans la propagation du phénomène de la violence politique et sociale et la protection de ses auteurs et l’impunité des agresseurs dans tous les crimes commis contre l’Union, les partis et les composantes de la société civile ;

3 – tenons à notre exigence de dissoudre les dites « ligues de protection de la révolution », de traduire les criminels devant la justice et de dévoiler les marchands d’armes et les milices qui se cachent derrière eux ;

4 - décidons de considérer le 6 février de chaque année une occasion nationale pour rejeter la violence politique, comme l’a réclamé le martyr de la liberté et de la patrie Chokri Belaïd ;

5 - appelons toutes les composantes de la société civile et politique démocratique à accélérer la convocation du deuxième Congrès national pour le dialogue auquel a appelé l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) pour unir davantage toutes les forces démocratiques contre tous les projets qui menacent les valeurs civiques et les acquis de la République et minent l’esprit de tolérance, d’ouverture et de s’accrocher à l’identité qui caractérise tous les Tunisiens à travers les âges ;

6 - considérons le 8 février 2013, une journée de deuil national pour le défunt martyr de la Tunisie Chokri Belaïd et appelons à l’organisation de funérailles nationales auxquelles prendront part toutes les Tunisiennes et tous les Tunisiens et les forces démocratiques du pays ;

7 - exigeons d’arrêter les assaillants au plus vite et de les traduire devant la justice et de dévoiler les parties qui se tiennent derrière eux ;

8 - et devant les dangers qui menacent le pays et risquent de le glisser vers une guerre civile et à attaquer la liberté et la sécurité des Tunisiens et leur révolution, nous avons décidé d’appeler les travailleurs à observer une grève générale nationale pacifique toute la journée du vendredi 8 février 2013 ;

9 - appelons les forces armées et de sécurité à assumer leurs responsabilités dans le maintien de la sécurité et la protection des Tunisiens, comme nous appelons tous les Tunisiennes et Tunisiens à continuer à faire preuve d’un grand patriotisme et se limiter à la protestation pacifique et civilisée.

Le Secrétaire général,
Houcine Abbassi
Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=27824