Sommet climatique au Qatar : que peut-on en attendre ?

Matthias Lievens 3 décembre 2012

De lundi 26 novembre au vendredi 7 décembre, des représentants de 194 pays se réunissent comme chaque année pour un sommet de l’UNFCCC (United Nations Framework Convention on Climate Change) sur le changement climatique. 7000 représentants d’ONGs et plus de 1500 journalistes seront également présents. Après les échecs de Copenhague (2009), Cancun (2010) et Durban (2011), on n’attend pas grand’chose de ce sommet appelé "COP18". Le lieu même de l’événement n’augure rien de bon : le Qatar est le pays ayant le plus d’émissions de CO2 par habitant sur la planète.

De Copenhague au Qatar

Depuis l’échec du sommet de Copenhague, les négociations sur le climat ont perdu beaucoup de leur élan, et donc aussi de leur intérêt pour les médias. Les négociations sont interminables et pendant qu’on y discute à perte de vue, un temps précieux nécessaire à un véritable changement de cap est ainsi gaspillé : selon le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), il faudrait commencer à diminuer les émissions mondiales à partir de 2015 si on veut contenir le réchauffement de la planète au seuil critique de 2°C d’augmentation de la température.

Même quand des décisions sont prises lors de ce type de sommets climatiques, elles ne vont pas vraiment dans le bon sens. A Cancun, en 2010, on favorisé les "accords volontaires" au lieu d’accords contraignants, et on y mis l’accent sur le rôle du marché des émissions et des mécanismes de compensation du carbone (« offsetting »), tout en donnant un rôle important à la Banque mondiale dans la gestion du Fonds Vert pour le Climat, un système de financement pour les pays en développement afin qu’ils réduisent leurs émissions et d’adaptent aux effets du changement climatique. Bref, quand décisions il y a, c’est pour favoriser l’ « économie verte » dans le sens le plus libéral du terme.

Le bilan de Durban a été encore plus négatif, avec un accord condamnant la planète à une augmentation de la température globale de 4°C à 5°C. Un nouvel accord – bien que contraignant cette fois-ci – concernant l’ensemble des pays du globe ne doit pas intervenir avant 2015 et ne devrait entrer en vigueur qu’en… 2020. Entre-temps on essaie de réanimer le protocole de Kyoto et on espère que des efforts volontaires seront faits par chacun.

Les conséquence du blocage étaient prévisibles : juste après le sommet à Durban, le marché des émissions de carbone entrait dans une crise importante. Le prix d’un « droit d’émission » européen (« EU emission allowance ») oscille aujourd’hui autour de 8 euro par tonne d’émission et le prix de crédits « offset » n’est que de quelques euros. Des économistes considèrent néanmoins que le prix d’un droit d’émission devrait être d’au moins 50 euros pour que les entreprises soient stimulées à changer d’une façon significative leurs installations. La cause de ce malaise ? La crise économique généralisée, mais aussi l’incertitude qui fait suite à l’absence d’un successeur au protocole de Kyoto. Les investisseurs et les entreprises délaissent de plus en plus le marché des émissions de carbone. La faillite de la politique climatique internationale est totale.

Pendant ce temps, les négociations continuent. En juin 2012, à Bonn, les discussions ont duré une semaine sur des questions de procédure, du type de « qui allait présider ». En septembre, les négociateurs se sont de nouveau réunis, à Bangkok cette fois-ci. L’UNFCCC a déclaré que cette dernière rencontre avait été un « succès » et qu’à Doha, la capitale du Qatar, il y aura un accord qui remplacera le protocole de Kyoto après 2020. Mais, tout comme lors des sommets précédents, ce type de message optimiste est habituel, on ne peut donc nullement s’y fier. Des ONG critiques ont déjà réagi en déclarant que l’accord ne viendrait que beaucoup trop tard, qu’il n’est pas assez ambitieux et qu’il repose trop sur les mécanismes du marché.

L’enjeu

Trois questions seront probablement centrales pendant les négociations au Qatar.

D’abord la forme légale que prendra le nouvel accord international et l’ambition réelle des engagements pour obtenir une réduction des émissions. La question est aussi de savoir si les Etats-Unis et la Chine parviendront à s’entendre. Quoi qui en soit : la discussion se passe à un niveau assez surréaliste. Nous sommes en 2012, et au lieu d’un plan d’action immédiate, on va négocier un accord pour 2020…

Deuxième point de discussion : la prolongation du protocole de Kyoto, qui prendrait fin en 2012. Une deuxième période a été ajoutée qui commence en 2013, mais il n’y a pas de clarté sur la fin de cette période et sur les objectifs de réduction des émissions pour cette période.

Certains pays, dont les Etats-Unis, le Canada, le Japon, la Russie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ne vont probablement pas s’engager pour une telle deuxième période. Si Kyoto représentait encore quelque chose, il deviendra désormais une boîte vide. Obama fait le maximum pour le vider de toute substance. Puisque les Etats-Unis stimulent la production du pétrole et du gaz conventionnel au niveau international, ils ne veulent pas entendre parler d‘accords contraignants.

Un point sensible dans les discussions sur la prolongation du protocole de Kyoto concerne les pays et les entreprises ayant un surplus de droits d’émission, surplus obtenus pendant la première période du Protocole de Kyoto. Puisque beaucoup trop de droits ont été émis, de ombreuses d’entreprises possèdent un important stock de droits d’émission inutilisé.

Ceux qui disposent d’un tel surplus veulent pouvoir le transférer dans la deuxième période. Mais en opérant ainsi, le système risque d’être à nouveau vicié par une abondance de droits d’émission. Et cela signifie surtout : peu de mesures réelles en faveur du climat et beaucoup de « business as usual ».

Troisième point : les discussions au sein du groupe de travail «  Working Group on Long-Term Cooperative Action » (LCA). D’autres points difficiles dans les discussions sont de savoir dans quelle mesure des mécanismes de marché (commerce des émissions et surtout mécanismes de compensation de carbone, ou « offsetting ») pourront être permis dans les futurs accords et comment le Fonds Vert pour le Climat sera financé.

Ce Fonds a été créé au sommet de Copenhague et doit réunir des moyens pour soutenir des pays en développements afin de les aider à réduire leurs émissions et à s’adapter aux conséquences du changement climatique. Le but est de réunir 100 milliards de dollar par an d’ici à 2020, mais les annonces des pays développés sont très en dessous de cet engagement.

Un royaume pétrolier comme hôte

Le choix du Qatar comme pays d’accueil pour la 18e Conférence des Nations Unies sur le climat a de quoi surprendre. Ce pays a le plus haut niveau d’émission de gaz à effet de serre par habitant au monde. En 2009, l’habitant moyen du Qatar (ce qui est évidemment une fiction) a émis 44 tonnes de CO2, à comparer avec la petite dizaine de tonnes pour le « Belge moyen » et les 17,2 tonnes pour l’ « Américain moyen ».

Mais les belles années du royaume pétrolier ne dureront probablement plus longtemps. On prévoit déjà que les champs pétroliers seront épuisés pour 2023. Le Qatar dispose en outre des troisièmes plus grands gisements de gaz du monde, plus de 7.000 km3 en volume.

Ce mini-Etat essaie déjà depuis longtemps de jouer un rôle international au-delà de son poids spécifique. Il a sponsorisé la résistance en Libye, et aujourd’hui en Syrie, et se démène pour servir d’hôte aux grandes réunions diplomatiques au sommet, mais aussi à des événements sportifs planétaires. Le pays est également connu pour abriter et financer la chaîne de TV « Al Jazeera », pour la construction du gratte-ciel « Shard » à Londres, le bâtiment le plus élevé de l’Union Européenne, et par le rachat de Harrod’s, le célèbre centre commercial de Londres.

Le royaume essaie maintenant de se profiler autour du changement climatique, mais c’est évidemment tout sauf évident. Il s’agit surtout de projets de prestige et d’apparence, ce qui n’est pas trop difficile quand on peut les financer avec les bénéfices de la vente de pétrole. Le pays a par exemple l’intention de construire des nouveaux stades de football pour le championnat du mondial sur lesquels seront posés des panneaux solaires. Ceux-ci doivent contribuer à refroidir l’intérieur du stade ; la température extérieure atteignant facilement les 45°. Le gouvernement du Qatar a promis de démanteler ensuite une partie de ces stades et de les reconstruire en Afrique…

Mais le changement climatique est bien bel et bien un problème réel pour le Qatar. Il s’agit d’une presqu’île totalement dépendante de la mer pour son approvisionnement en eau. Le changement climatique menace de mettre en péril l’approvisionnement alimentaire et les routes commerciales et d’augmenter la sécheresse. Le Qatar figure dans la liste des dix pays pour lesquels on prévoit le plus de dommages avec la montée du niveau de la mer.

La politique climatologique du Qatar est cependant un échantillon typique d’ « économie verte ». Le pays proclame par exemple abriter sur son territoire de nombreuses industries qui sont des leaders en matière de stockage souterrain de CO2, une technique très contestée qui vise surtout à perpétuer l’utilisation des matières combustibles fossiles.

Le Qatar pratique aussi intensivement le « land grabbing », l’appropriation de terres dans les pays du Sud pour assurer son propre approvisionnement agricole (mais aussi tout simplement pour faire du profit). C’est ainsi qu’il essaie, entre autres, de s’approprier 40.000 hectares d’une région très fertile au Kenya en échange d’un prêt de 2,5 milliards de dollars pour construire un nouveau port dans ce pays. La région concernée, le Delta de la rivière Tana, est habitée par des bergers et des petits paysans qui ont annoncé une forte résistance si les nouveaux propriétaires voulaient les chasser. A cause de la sécheresse croissante au Kenya (également une conséquence du changement climatique) beaucoup de Kenyans souffrent aujourd’hui de la faim.

Le changement, ça doit être maintenant !

Entre-temps, les conséquences du changement climatique se font sentir de plus en plus. Les Etats-Unis ont connu l’année dernière la plus grave sécheresse en 25 ans. A peu près 80% de l’agriculture américaine a été touchée. Néanmoins, tant les Républicains que les Démocrates ont réussi durant leur campagne électorale à garder un mutisme absolu sur le changement climatique. Après la sécheresse, il y a eu Sandy : le plus grand ouragan jamais connu dans l’Atlantique et le deuxième, après Katrina, en ce qui concerne le coût des dégâts. 121 étatsuniens y ont laissé la vie et, naturellement, ce sont surtout les pauvres qui ont été touchés.

Durant les dix années écoulées, le revenu moyen par ménage a reculé de 821 dollars par an, un symptôme évident du fait que la grande masse s’appauvrit et que l’augmentation de la prospérité ne va qu’à la couche supérieure. Le revenu moyen pour les 20% les plus pauvres a baissé de 463 dollars de 2010 à 2011 ; celui des 20 % les plus riches a augmenté de 1.919 dollars.

Pour ceux qui en doutaient encore, le changement climatique devient de plus en plus la question sociale majeure du 21e siècle. Si nous voulons changer les choses, nous devons nous organiser à partir de ce constat, aux yeux de nous fixer aveuglément sur l’impasse dans laquelle les élites ont amené les négociations sur le climat.

Matthias Lievens est co-auteur, avec Anneleen Kennis, du livre « De mythe van de groene economie » (Le mythe de l’économie verte). Il est membre de l’organisation « Socialisme 21 » en Flandre.


http://www.socialisme21.be/ecologie/klimaattop-in-qatar-wat-valt-er-te-verwachten/

Traduction française pour Avanti4.be : Chris Den Hond et Michèle Marteaux