SNCB : Deux délégués tirent les enseignements de la lutte

Dany Roberfroid 28 avril 2013

En juin 2012 le ministre Paul Magnette déposait son projet de réforme pour scinder le groupe SNCB et faire une société dite bicéphale : Infrabel d’un côté, SNCB d’un autre, en supprimant la SNCB Holding. Les syndicats cheminots ont directement répliqué en défendant une seule société intégrée pour plus de cohérence pour le service aux usagers et comme meilleure garantie pour défendre le service public et l’unicité du statut. Le Kern a approuvé le projet de Magnette début janvier 2013, mais la lutte n’est pas finie... Presse Internationale, le mensuel de la Ligue Communiste des Travailleurs (LCT), a organisé un entretien avec deux délégués de la CGSP Cheminots de Bruxelles qui ont participé à ce combat, et qui en tirent les premières conclusions.

PI : Peux-tu nous rappeler brièvement l’historique la lutte ?

S : Au début, en juin-juillet 2012, la mobilisation a été très forte en termes d’informations, de mobilisations et autres. C’était quand même pas mal. J’ai été assez surpris de la réactivité de la Régionale de Bruxelles... A partir de septembre, bien que certains avaient proposé de bloquer les trains, Thalys, Eurostar et autres, et de faire des mouvements de manifestations plus importantes... cela n’a pas été fait.

Puis on a laissé couler un peu l’eau sous les ponts avec les négociations, il y avait des signaux qui faisaient qu’il fallait attendre et ne pas tout casser... Et puis au bout du compte, arrivé en octobre ou novembre, on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas grand- chose qui était arrivé... Le ministre invitait encore les partenaires sociaux à venir négocier, il avait envoyé le document à analyser la veille alors qu’ils se voyaient le lendemain à 9h00. Pour mettre les gens en condition de négocier convenablement, je trouve ça un peu déplacé.

(...) La colère, elle, était un peu présente au début, mais après il y a comme une chape de plomb, parce que les médias ont ressassé le discours du gouvernement en disant que tout va bien, en donnant aussi l’image que ce sont les syndicalistes qui bloquent les choses.

PI : Où en es-tu aujourd’hui et quel bilan tires-tu de ce combat ?

S : La manière dont nous avons structuré la lutte dans le moyen terme a été sur la fin galvaudée. On s’est un peu fait tourné en bourrique par le ministre de tutelle, par le cabinet. Par rapport à la lutte contre le plan Magnette, « on s’est fait avoir ». (...) La structure unifiée, je ne vois pas comment on va arriver à l’obtenir. Si on n’a pas réussi dès le départ à avoir des documents qui valident au moins la structure unifiée, je ne vois pas comment des gens qui on dit oui à un moment, vont faire machine arrière. Donc, on n’a aucune garantie que le statut va être conservé...

C : C’est vraiment le gros point d’interrogation, parce que si l’on fait une société bicéphale qui est encore à même de répartir le personnel dans les deux entreprises, ça peut être une bonne chose, mais qui peut dire si le service du personnel est complètement indépendant, vers quoi va-t-on ? (...) On est dans une situation très compliquée, car on est fort dans l’expectative, on ne sait pas où cela nous mène. L’avenir, c’est très important ! Ce qui importe dans une entreprise, c’est de savoir où on va, quel est le futur de l’entreprise, et nous, on ne sait pas...

S : Est-ce que les manifestations, les grèves et les actions qu’on a mises en place jusqu’à aujourd’hui sont suffisantes pour que notre ministre de tutelle, son cabinet et, bien sûr, le gouvernement se rendent compte de la réelle problématique du chemin de fer belge ? Moi je pense que non. Je ne dis pas que tous les moyens mis en œuvre sont inefficaces ou ont été inutiles, ce n’est pas vrai. Mais dans le futur, il faudrait aller vers des choses plus dures.

C : Assurément, il y a encore de l’espace pour la lutte. Mais je dirais que si on veut faire bouger les choses, on est quand même très limités parce qu’on n’est déjà pas suivi par ceux au-dessus de nous, par les sommets. C’est comme si tu voulais monter sur l’Himalaya et que tu ne sais pas grimper une colline... et on vous dit « vous ne pouvez pas dépasser cette colline-là », alors que tout se passe là-haut. Il y a un gros malaise, un très gros malaise...

S : Ironiquement, on nous a dit que l’on négociait au départ pour une structure intégrée. Maintenant, il a été relevé en réunion que dans le dernier document distribué on parle de structure bicéphale. Erreur de langage, problème de syntaxe ? Pour un problème aussi stratégique, c’est étonnant. Dans le verbal, on nous dit quelque chose pour atténuer la grogne, mais on peut le faire autrement par écrit !

C : Le syndicat a déjà fait marche arrière, on est déjà dans une société bicéphale, le syndicat, de fait, a déjà accepté cela ! Si on est dans une société bicéphale, c’est qu’ils auront quand même encore une mainmise sur une des deux sociétés ou sur les deux sociétés, sinon ils n’auraient pas accepté les négociations.

C : Il y a un dilemme : on est quand même fort tenus à l’écart de ce qui se dit et ne se dit pas, de ce qui se négocie et ne se négocie pas. On est vraiment dans le flou artistique. Il est vraiment difficile de savoir ce que vont dire nos dirigeants syndicaux, de les entendre exposer clairement ce que le ministre propose, et ce qu’ils lui répondent... (...) OK, il y a un droit de réserve sur ce qui est discuté avec le sommet, mais nous, on veut être informés et ce n’est pas le cas...

S : Quand on n’a pas l’information, quand on ne nous la donne pas, on ne nous dit pas tout ce qui se passe, on ne nous dit pas tout ce qui est dit. Forcément, on nous dira que c’est le secret des dieux, mais je regrette, on nous dit être des délégués syndicaux, on nous dit représenter la base, on nous dit motiver nos collègues et bien sûr nos affiliés... Là, par contre, on n’a pas le dessous des cartes et c’est le gros problème des délégués au sein de la SNCB. Il faut renvoyer l’information vers le bas.

C : Nous sommes limités en tant que délégués. Au-dessus de nous il y a des régionales, et puis il y a le national qui est en contact avec les responsables de l’entreprise... Nous n’avons pas le pouvoir de discuter avec des décideurs. Ce que nous pensons, on l’exprime face à des permanents qui doivent répercuter cela au national. Notre pouvoir est très faible : on a seulement le pouvoir des gens qui nous posent des questions, et ce que nous pensons, nous le répercutons au niveau des permanents. Et au niveau plus haut, des décisions sont prises et nous n’avons pas de prise sur cela.

PI Pourquoi ne recevez-vous pas l’information que vous demandez ?

C :Je pense que le syndicat, à l’heure actuelle, ne mène pas le combat suffisamment, parce qu’il a certainement des instructions, des connaissances sur les plans économiques, sur ce qui va se passer... Je pense qu’il y a des choses qui ne sont pas communiquées au niveau des permanents. Ils reçoivent des directives au niveau national et ils savent que s’ils vont combattre certaines directives, ils se mettent eux-mêmes en danger.

C : On est fort déconnecté du système, ça a fort changé dans le syndicat malheureusement. Le syndicat a évolué vers une bureaucratie et ce n’est pas cela le syndicat. Le syndicat ça se mène sur les lieux de travail avec des actions et des discussions, mais pas en devenant des syndicalistes en col et cravate. Ce n’est pas bon cela, mais on va vers cela...

S : Je pense que nos permanents régionaux et nationaux ont une idée de ce qui se passe sur le terrain, mais pour certains, ils sont assez déconnectés de pas mal de réalités du terrain, parce que nous, on est face à des inquiétudes de gens qui posent des questions en termes de choix de carrière, de choix professionnels. Etre à la direction ou être sur le terrain c’est très différent, et il faut parfois faire des piqûres de rappel, en venant plus souvent voir ce qui se passe sur le terrain...

PI : Comment penses-tu que l’on peut revigorer le combat syndical ?

S : L’action syndicale devrait prendre en compte le désir réel des gens, en les consultant, en faisant la somme de ce qu’ils attendent, pour exercer au mieux le pouvoir confié, et que ce pouvoir puisse s’exercer avec force, et surtout pour lutter.

C :
En écoutant d’abord la base, on reflète donc ce qu’il y a dans la base, leurs inquiétudes, car ils ont peur, ils ont peur pour le statut, et on essaye de le répercuter. (...)

Il y a aussi un problème ! On n’a pas nos réunions en même temps que les néerlandophones, mais on est dans le même syndicat, c’est une aberration, et il y a les moyens pour traduire et cela souderait beaucoup plus les néerlandophones et les francophones si on avait les réunions régionales ensemble. Pourquoi fait-on cette scission ? C’est un problème de décision structurelle.

PI : Comment penses-tu que l’on pourrait mieux répercuter les désirs de la base ?

C : Justement, on a créé un document pour consulter la base, savoir ce que la base pense, ce qui n’est jamais arrivé. Je n’ai encore jamais vu un tract comme cela. Il faut aller vers les jeunes, les jeunes ne viennent pas vers nous. (...) Le tract pose quelques questions essentielles pour savoir ce que les gens veulent au niveau de l’entreprise. Qu’est-ce qu’ils sont prêts à faire comme démarche pour faire changer les choses, et si on fait une démarche, est-ce qu’ils vont suivre dans cette action ? Je pense qu’ils vont réagir. Le tract est un bon moyen de savoir ce que pense la base, sans manipuler la base. Une consultation populaire à la base, je pense que c’est le meilleur instrument. (...)

Le problème, c’est que nous devons d’abord soumettre ce tract aux permanents qui vont nous donner le feu vert pour lancer ce tract ou pas. On ne désespère pas. On y croit, on se dit que la raison va l’emporter, on reste positif dans la démarche.

Dans l’assemblée qui a suivi cette interview, les permanents ont tout fait pour que le tract pour une consultation de la base ne soit pas voté. Ce faisant, des masques sont tombés...

Cette interview a été publiée dans le n°90 (mars 2013) de Presse Internationale, le journal de la Ligue Communiste des Travailleurs : http://www.lct-cwb.be/images/pdfs/PI/pi_90.pdf