Slovénie : La révolte des zombies

Brigita Gračner 19 mars 2013

La Slovénie est secouée par une vague de protestations pour la première fois depuis 1991 quand elle est devenue un pays indépendant à la suite d’une révolte massive. Les protestations sont dirigées contre toutes les élites politiques, les mesures d’austérité et le système capitaliste dans son ensemble. Depuis novembre 2012, il y a eu 42 manifestations dans toutes les villes slovènes les plus importantes, avec plus de 110.000 participants au total. Les protestations sont majoritairement pacifiques et décentralisées, mais plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées et de nombreuses autres blessées.

Les protestations en Slovénie ont commencé en novembre 2012 à Maribor en réponse à la corruption de son maire, Franc Kangler, dans un conflit qui a commencé par l’installation de nouvelles caméras de surveillance du trafic. L’installation et la gestion de ces caméras dans la municipalité de Maribor, la seconde plus grande ville du pays, fut octroyée à une entreprise mixte public-privé slovène. La procédure fut non seulement réalisé en l’absence de toute transparence, mais elle était également entachée de corruption puisque Kangler avait non seulement autorisé qu’une entreprise privée installe des caméras dans toute la ville, mais elle pouvait en outre récolter les amendes pour excès de vitesse au lieu de destiner ces dernières au budget de la ville.

Les protestations commencèrent par de petites manifestations en octobre, face à la municipalité de Maribor et elles s’intensifièrent le 21 novembre avec la première grande protestation. Les manifestants exigeaient la démission de Kangler au cri de « tu es viré ! », en dialecte slovène de Styrie (« Gotof je ! »). Ce sera le slogan le plus populaire dans toutes les protestations. Kangler a été depuis lors accusé de corruption par la Commission Officielle pour la Prévention de la Corruption de la République de Slovénie et a finalement démissionné à la fin de l’année 2012.

En novembre, les protestations se sont étendues dans tout le pays et particulièrement dans la capitale, Ljubjana, mais aussi dans les villes de Celje, Kranj, Murska Sobota, Koper, Nova Gorica, et Trbovlje. Le 21 décembre, le premier des « soulèvements de tout le peuple de Slovénie » a eu lieu à Ljubljana, suivi par un second le 11 janvier. L’une des raisons les plus importantes qui explique l’extension à d’autres villes fut la publication d’un rapport de la Commission Officielle pour la Prévention de la Corruption qui accusait à la fois le Premier ministre, Janez Janša, et le dirigeant du principal parti d’opposition, Zoran Jankovic, de corruption. Aucun des deux ne fut capable d’expliquer l’origine de certains de leurs revenus au cours de ces dernières années. Janša est également soupçonné d’être impliqué dans un scandale de corruption dans l’acquisition de véhicules blindés finlandais.

Le 8 février (Fête de la Culture slovène), deux manifestations se sont déroulées à Ljubljana. La pro-gouvernementale « Assemblée pour la République » organisa une manifestation en soutien à Janša dans laquelle participèrent quelques 5.000 personnes. Dans l’après midi, cependant, plus de 20.000 personnes sont sorties dans la rue au même endroit pour un troisième « soulèvement de tout le peuple de Slovénie » afin de protester contre l’élite politique au pouvoir. Il s’agissait de la plus importante manifestation contre le gouvernement depuis le début du mouvement.

L’organisation des protestations

Depuis le début, les protestations ont été organisées avec l’aide des réseaux sociaux, surtout au travers de Facebook. Postérieurement, il s’est formé un comité de coordination, mais il n’a pas agi comme organisateur. Aucune des protestations n’a été préalablement communiquée à la police, ce qui est une exigence légale. Outre les « soulèvements de tout le peuple de Slovénie », le Comité de Coordination de la Culture de Slovénie, qui rassemble les organisations des travailleurs de la culture, a également organisé des « Protestivals » avec des programmes culturels en signe de protestation contre les coupes du gouvernement dans le budget de la culture. Le mouvement est très diversifié et se compose de nombreux groupes sociaux et d’initiatives : il y a entre autres des élèves et des enseignants, des syndicats, des travailleurs précaires, des pensionnés, des anarchistes, des écologistes, des socialistes et tous exigent des changements sociaux plus profonds.

Parmi les nouveaux groupes, les plus significatifs sont l’Assemblée Générale du Soulèvement de Tout le Peuple Slovène, le Comité pour la Justice Sociale et la Solidarité, le Comité de Coordination de la Culture de Slovénie, le Comité pour la Démocratie Directe, le Mouvements de Responsables, et Aujourd’hui est un Nouveau Jour. Il y a également des groupes politiques et des partis qui étaient déjà actifs avant, comme la Fédération des Organisations Anarchistes (FOA), l’Université des Travailleurs et des Punks (WPU), l’Association d’étudiants Iskra, les Travailleurs Invisibles du Monde (IWW), l’Association des Syndicats Libres de Slovénie, le Parti Pirate et le Parti pour le Développement Durable. Parmi ces groupes, l’Université des Travailleurs et des Punks a été le plus important. Il s’agit d’un collectif d’étudiants et d’activistes qui organisent chaque année une série de conférences publiques et qui interviennent dans les luttes sociales tant avec leurs analyses théoriques qu’avec leurs déclarations politiques.

Austérité et récession sévère

Bien que les protestations aient commencé comme réponse aux cas de corruption locaux, les manifestations ont rapidement exigé la démission de toutes les élites politiques et économiques, indépendamment de leur affiliation politique. Mais les manifestants critiquent également les mesures d’austérité et un secteur du mouvement condamne le système capitaliste dans son ensemble. La Slovénie souffre de la seconde plus grande chute du PIB parmi les pays membres de la zone euro en conséquence de la crise économique.

Janša et Borut Pahor (l’ex-Premier ministre et l’actuel président de la Slovénie) ont méticuleusement appliqués les exigences du Fonds Monétaire International (FMI) et de l’Organisation pour la Coopération et le Développement Economique (OCDE), en imposant de dures réformes qui ont coûté de nombreux postes de travail et de droits sociaux en laissant les gens (et tout spécialement les jeunes) sans espoir d’avenir.

Le gouvernement a déjà augmenté l’âge de la retraite et veut réformer le marché du travail dans l’intention de faciliter les licenciements. Il a également prévu de couper dans les salaires du secteur public. D’autre part, le Tribunal Constitutionnel a déclaré inconstitutionnel un possible référendum sur la création d’une « bad bank » et d’un fonds souverain qui permettrait la privatisation des entreprises et des banques slovènes. Le gouvernement a également proposé un amendement constitutionnel relatif aux consultations populaires qui réduirait la possibilité de solliciter un référendum et de recourir à cet instrument de démocratie directe.

La réponse officielle

Le gouvernement, et en particulier le parti de Janša et les médias qui le soutiennent, a échoué dans sa tentative de criminaliser le mouvement en décrivant les manifestants comme des « zombies communistes » dirigés par « quelques types dans l’ombre ». Des propos qui ont suscité des réactions assez créatives lors du second « soulèvement », où de nombreux manifestants ont participé avec des masques de zombies. Pendant les protestations, le qualificatif de « communiste » est passé de désigner les ex-fonctionnaires yougoslaves et les présumés « types dans l’ombre » à désigner n’importe quel opposant aux mesures d’austérité. D’autre part, dans la manifestation pro-gouvernementale de « l’Assemblée pour la République » fut retransmis un discours de Janša, enregistré à Bruxelles, dans lequel le Premier ministre comparait les méthodes de ses adversaires à ceux des nazis, en appelant les manifestants de « fascistes de gauche ». Indépendamment de la caricature de Janša, d’événements historiques aussi graves que l’Holocauste et la mauvaise utilisation des termes, c’est la première fois en 25 ans que certains médias et les groupes qui participent dans le mouvement parlent de socialisme de manière positive.

Les tentatives de Janša de criminaliser et de discréditer le mouvement de protestation semblent logique puisque ses associés mineurs dans la coalition ont abandonné le gouvernement à cause des scandales de corruption. Janša a perdu sa majorité parlementaire et il peut se voir obligé d’organiser des élections anticipées. Le 22 février, le Parti des Pensionnés a abandonné le gouvernement, réduisant la coalition de Janša à seulement 36 des 90 sièges parlementaires. L’opposition tente de conclure un accord pour un nouveau Premier ministre, mais il n’y a encore aucun candidat officiel. En dépit du fait que la situation débouchera probablement sur un gouvernement provisoire, ou sur des élections anticipées, ce qui obligera à retarder certaines réformes, les protestations en Slovénie se poursuivent. Le quatrième « soulèvement de tout le peuple de Slovénie » aura lieu le 9 mars à Ljubljana.

Un précurseur et des défis organisationnels

Dans une certaine mesure, la situation actuelle rappelle celle de 2011 quand le Mouvement du 15 Octobre (15O) avait organisé des protestations similaires en réponse aux mesures d’austérité. Le mouvement occupa la place en face de la Bourse de Slovénie pendant quelques mois en signe de protestation contre la crise financière mondiale. Le gouvernement du Premie ministre était tombé quelques moins auparavant et les gens espéraient que les manifestants du 15O produisent une alternative. Cependant, le 15O échoua à l’heure de proposer des solutions concrètes et, en même temps, refusa de se transformer et de s’institutionnaliser dans des structures politiques plus formelles. En conséquence, bien que le 15O a initialement compté sur un grand soutien populaire, il fut éclipsé par les élections anticipées de décembre 2011. Malgré la formation du nouveau gouvernement, l’élite politique a continué les mesures d’austérité et l’unique parti qui s’est opposé frontalement aux réformes néolibérales dans son programme fut complètement battu aux élections.

Comme il est probable que de nouvelles élections anticipées auront lieu cette année, il sera essentiel de développer de nouvelles formes d’organisation. Bien que le mouvement semble plus fort que celui de 2011, il a une rude tâche devant lui. Il semble que certains secteurs du mouvement tentent de se transformer en partis, mais comme le mouvement se compose de nombreux groupes aux tendances différentes, il sera essentiel que la gauche socialiste défende ses positions dans ce processus. Cela donnerait à la Slovénie l’opportunité d’éviter la formation d’un gouvernement dont l’unique objectif sera de poursuivre les contre-réformes prévues.

Brigita Gračner est membre de l’Université des Travailleurs et des Punks de Ljubljana

Source :
http://www.counterfire.org/index.php/articles/international/16323-slovenias-zombie-uprising
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.