« Sales fouteurs de merde ». A propos d’une brochure de la FGTB

Jean Peltier 16 décembre 2013

Cette accroche vigoureuse n’est pas de la rédaction d’Avanti (nous sommes bien trop polis pour cela !). C’est par contre le titre d’une brochure que la FGTB a publiée il y a quelques mois afin de donner, à travers une dizaine de portraits de délégué-e-s et militant-e-s, un autre visage aux syndicalistes que celui des "sales fouteurs de merde" si souvent dénoncés à l’occasion de grèves et d’actions. Mais cette brochure est aussi l’occasion pour les numéros 1 et 2 de la FGTB, le président Rudy De Leeuw et la secrétaire générale Anne Demelennne, de donner rapidement leur vision du rôle des délégués. Et là, c’est à tomber le cul par terre...

L’essentiel de la brochure, ce sont donc dix portraits de délégué-e-s, hommes et femmes, Wallons, Bruxellois et Flamands, ouvriers et employés,.. qui sont présentés à la fois "côté militant" dans leur action syndicale, et "côté jardin", dans leur vie familiale et leurs hobbys, histoire de ne pas faire apparaître les militants syndicaux comme des moines-soldats se consacrant 24 heures sur 24 à la défense de leurs collègues, de la classe ouvrière et de l’humanité souffrante.

De ce point de vue, cette petite brochure est plutôt réussie.

On y voit bien les diverses facettes du job de délégué syndical, en partant à la rencontre de militants disponibles, engagés et sympathiques. Et, petit détail intéressant au vu de la suite, ces délégués sont presque tous interviewés dans le cadre d’actions syndicales : manifestations, piquets de grève, actions surprise,... - dont tous et toutes affirment l’importance vitale, tant pour les travailleurs que pour le syndicat lui-même.

Il n’est vraiment pas sûr que cette galerie de portraits suffira à convaincre les indécis (il faudrait pour cela de véritables arguments) et surtout à faire taire les bas de plafond qui hurlent à la dictature et au suicide économique du pays à la vue d’une dizaine de métallos à un piquet de grève et qui rêvent d’envoyer au goulag les chauffeurs de bus du TEC. Par contre, pour convaincre des affiliés déjà un peu sensibilisés d’aller plus loin dans leur engagement et de franchir un pas en devenant délégué, cette brochure peut être un outil agréablement utile.

Mais il y a un hic, et de taille. C’est qu’avant les portraits, il y a une petite page d’avant-propos, signé de la plume du top de la direction de la FGTB.

Le syndicalisme selon Anne et Rudy

La première phrase de cet avant-propos fait le lien avec le titre : Combien de fois n’a-t-on pas entendu, à l’occasion d’arrêts de travail ou de grèves, "Vous êtes des sales fouteurs de merde !"

La réponse de la paire Anne et Rudy à ces attaques fuse immédiatement : "Le syndicaliste négocie 99% de son temps. Il tente de trouver des solutions, de proposer des alternatives, il fait son boulot : défendre le travailleur et son emploi et veiller au respect des droits de ceux qui l’ont perdu."

99% de son temps ! On suppose donc que, pour nos deux duettistes, le 1% restant est largement suffisant pour que le délégué puisse discuter avec ses collègues, répondre à leurs questions, organiser des réunions de la délégation et des assemblées du personnel de l’entreprise, se tenir au courant de l’actualité, poursuivre sa formation syndicale,...

On ne sait pas si Anne et Rudy s’imaginent que les délégués remplissent leurs journées de la même manière qu’eux ou si cette formule représente simplement leur vision du syndicalisme idéal mais, ce qui est sûr, c’est qu’il est heureux que les délégués interviewés dans la brochure n’aient pas lu ces déclarations avant de s’engager syndicalement...

Donc, les délégués "Made in Rudy et Anne" négocient et négocient encore. Mais le patronat est un grand ingrat. Il ne tient pas toujours compte de ce merveilleux modèle de syndicalisme qui négocie respectueusement jour et nuit. Et donc, affirment Anne et Rudy, "Il arrive qu’après avoir épuisé toutes les possibilités de dialogue, le monde du travail ne soit pas toujours entendu".

Que reste-t-il donc comme solution à ces malheureux délégués qui voient les portes - et le cœur de pierre de leur patron - rester obstinément fermés devant lui ? Et bien, se résoudre à ce qui semblait hier encore inimaginable. "Les représentants des travailleurs doivent alors établir un rapport de force et mettre la pression sur le gouvernement et/ou sur les employeurs pour défendre leurs affiliés."

Notez bien le "alors". Selon Anne et Rudy, Il n’est donc visiblement pas nécessaire d’établir un rapport de force avant ou pendant les négociations. Les délégués sont donc censés mobiliser leurs affiliés uniquement quand tout est bloqué. Avant cela, pas question de faire intervenir des travailleurs et des syndiqués qui, dans l’esprit des négociateurs, risquent sans doute de se comporter comme des chiens fous dans un jeu de quilles. Comme l’aurait dit Jacques Brel, "Chez ces gens-là, on ne lutte pas, Monsieur, on négocie."

Mais quand il faut y aller, faut y aller ! Anne et Rudy nous l’assurent : "Et la FGTB le fait avec détermination, parce qu’il n’est pas juste que les travailleurs paient seuls les dégâts d’une crise dont ils ne sont pas responsables." Fort bien, fort bien. Mais comment un syndicat pourrait-il lutter "avec détermination" si, selon les indications de leur direction, ses délégués doivent passer 99% de leur temps à négocier et n’informer et mobiliser les travailleurs qu’en toute dernière extrémité ?

Saluons l’exploit : en moins de dix lignes, Anne et Rudy ont tout à la fois exprimé platement leur conception d’un syndicalisme n’existant que pour la négociation... et mis en lumière les raisons de l’inefficacité et de la crise profonde que connaît ce type de syndicalisme face à un patronat devenu de plus en plus intransigeant.

Cette petite brochure peut être bien utile pour susciter de nouvelles vocations militantes parmi les syndiqués. Mais, avant de la distribuer autour de vous, il pourrait être prudent de coller de grands autocollants FGTB sur l’avant-propos, histoire de vous éviter de mauvaises surprises par la suite...

On peut consulter cette brochure en ligne sur le site de la FGTB ou la télécharger en format PDF.