Rwanda : La responsabilité historique de la Belgique dans le génocide

Jean Peltier 15 avril 2014

Le génocide de 800.000 Tutsis en 1994 a donné lieu à de nombreuses commémorations ces derniers jours, tant au Rwanda qu’en Belgique. Mais si nos médias ont donné à tour de bras dans l’émotion – tout particulièrement autour des 10 paras belges assassinés sur place – ils ont été bien moins soucieux d’expliquer clairement les racines de cet événement monstrueux. Or, celui-ci n’est pas, comme on l’entend souvent, le résultat d’une haine tribale vieille de plusieurs siècles entre des populations à demi-barbares de Tutsis et de Hutus. Le génocide est au contraire l’aboutissement d’une politique orchestrée de division et d’opposition des populations locales, menée consciemment par les grandes puissances européennes – Belgique en tête - pendant la période coloniale d’abord, mais aussi par la suite.

L’histoire du Rwanda n’a pas commencé il y a un siècle avant la colonisation. Ce pays, tout comme le Burundi voisin, a une longue et riche histoire qui permet de tordre le coup à bien des préjugés.

Une longue évolution brisée par la colonisation

Diverses populations se sont établies au fil des siècles dans la région des Grands Lacs. La plus ancienne est celle des Twas, d’origine pygmée. Les Hutus, populations de cultivateurs venant du Cameroun, se sont établis pacifiquement, dès l’an 1000 avant notre ère. Quant aux Tutsis, populations de pasteurs venant d’Ethiopie, ils sont arrivés par petites vagues successives d’abord vers 900, puis vers 1200 après notre ère. Comme la terre était abondante, la rencontre entre populations de cultivateurs et de pasteurs-éleveurs s’est faite sans « invasion » ni « conquête » et donc sans conflit majeur.

Il existait donc bien, depuis le 14e siècle, une division entre les deux principaux groupes mais celle-ci est restée pendant des siècles essentiellement sociale. Les Hutus, agriculteurs, formaient la majorité de la population et la couche la plus pauvre tandis que les Tutsis, pasteurs, possédaient les vaches, le principal bien de valeur. De ce fait, les Tutsis jouaient souvent un rôle plus important que les Hutus dans les dynasties des nombreux petits royaumes qui se sont créés à partir de 1450 et qui étaient fréquemment engagés dans des luttes pour le contrôle et l’appropriation de troupeaux de vaches. Mais Hutus et Tutsis partageaient le même territoire, la même langue, la même culture et la même religion.

Ce n’est qu’au cours du 18e siècle qu’une dynastie locale plus puissante commença à unifier l’ensemble du Rwanda sous sa domination, dans un processus qui n’est guère différent de celui qui a vu émerger les Etats européens à la sortie du Moyen-Age.

Durant tous ces siècles, la société rwandaise était loin d’être une société égalitaire et pacifique mais elle était une des régions les plus développée d’Afrique et elle ne connaissait pas les guerres et les massacres de grande ampleur qui déchiraient l’Europe à l’époque. De plus, au fil du temps, des relations et des mariages, les différences anciennes entre Hutus et Tutsis avaient fortement diminué et une véritable fusion avait commencé à s’effectuer. Ce processus était fortement avancé à la fin du 19e siècle.

Tout ce processus de constitution d’un Etat unifié, d’effacement des vieilles différences sociales et de constitution d’une nouvelle élite dirigeante a été brisé par la colonisation. Celle-ci a été le fait de l’Allemagne impériale d’abord à partir de 1886, puis de la Belgique lorsque celle-ci prit le contrôle de cette région à la fin de la Première Guerre mondiale. Pour asseoir leur domination et éviter les révoltes, les puissances coloniales ont appliqué le principe bien connu « diviser pour régner » et donné une nouvelle dimension aux différences ancestrales entre Tutsis et Hutus.

La devise coloniale : Diviser pour régner

La première puissance européenne à s’emparer des régions qui deviendront plus tard le Rwanda et le Burundi fut l’Allemagne de l’empereur Guillaume II. Les militaires et les fonctionnaires allemands qui s’attendaient à trouver un pays en pleine « barbarie », furent stupéfaits de trouver un Etat bien organisé et une civilisation plutôt développée. Tout Imprégnés de leur culture aristocratique et de l’idéologie raciste qui accompagnait et justifiait l’expansion coloniale de l’Europe dans le monde, ils n’imaginaient pas que tout cela puisse être l’œuvre de « Nègres ».

Ils trouvèrent comme « explication » à ce développement inattendu du Rwanda la domination d’une aristocratie tutsi – ceux-ci ayant été à l’origine des Blancs de type sémite ayant foncé au soleil mais ayant gardé de leur origine une intelligence et une finesse de sentiments supérieure à celle des populations locales ! – sur une masse hutu, typiquement « nègre ». Ce type d’analyse fut repris par la suite sans aucun état d’âme par les colonisateurs belges, clergé et missionnaires en tête.

Le mode de colonisation pratiqué par les colonisateurs allemands puis belges était l’"indirect rule" (ou "gouvernement indirect"), dans lequel la colonisation s’appuyait sur les autorités indigènes. Mais le pouvoir colonisateur avait face à lui des élites rwandaises - tutsies mais aussi hutues - qui n’appréciaient guère l’occupation de leur pays et la perte d’une grande partie de leur pouvoir. Face à cette difficulté, l’administration allemande choisit de briser toute résistance en utilisant deux méthodes étroitement liées : d’une part, privilégier les Tutsis face aux Hutus et, d’autre part, réserver peu à peu le pouvoir à ceux qui, parmi les Tutsis, étaient couverts par l’autorité traditionnelle de « chefs » mais qui acceptaient et défendaient le nouvel ordre colonial. Deux méthodes donc, mais dans un seul cadre et avec une seule volonté : diviser pour régner !

La « tutsification » à outrance

Cette stratégie fut poursuivie intégralement par les colonisateurs belges. Dès 1916, l’administration coloniale belge du Rwanda-Urundi joua à fond la carte de la « tutsification » du pouvoir. Elle commença par éliminer systématiquement les Hutus des postes de pouvoir que ceux-ci occupaient encore dans l’ancien royaume indépendant. Ensuite, elle réserva aux Tutsis l’accès à l’enseignement ainsi qu’aux postes les plus élevés dans l’administration et la justice. L’Eglise catholique belge, qui s’était assurée du quasi-monopole de l’enseignement dans le pays, participa activement à cette politique. En une génération, une nouvelle bureaucratie coloniale, "catholisée" et " tutsifiée" à l’européenne, moderniste et pro-coloniale, se posa en concurrente de l’ancienne administration royale et remplaça peu à peu l’ancien système traditionnel et "indépendantiste". Un changement de roi, imposé par les autorités belges, scella le changement.

Les changements ne furent pas que politiques. En quelques années, le Rwanda passa d’un système quasi-féodal, où l’aristocratie prélevait un tribut sur les cultivateurs et les éleveurs, à une économie de type colonial et capitaliste. Dans celle-ci, le sort de la population s’aggrava. A l’ancienne exploitation s’ajouta une nouvelle exploitation beaucoup plus contraignante : augmentation des impôts, imposition de « cultures obligatoires » (manioc, patates douces,…) et extension des cultures industrielles (café, tabac, coton,…) destinées à l’exportation, multiplication des travaux forcés (notamment pour la construction et l’entretien des routes). Cette exploitation coloniale était organisée par l’administration coloniale belge et relayée par les chefs tutsis, chargés de l’exécution des ordres de l’administration et de leur contrôle. Des révoltes « anti-Blancs » furent écrasées dans le sang dans les années ’20.

Un tournant radical

La politique belge de « tutsification » demeura inchangée jusqu’au milieu des années ’50. A ce moment, la vague en faveur de la décolonisation qui se développait dans toute l’Afrique commença à toucher le Rwanda. L’élite tutsi voulait se transformer en une bourgeoisie nationale, régnant sur un Rwanda indépendant. Comme atouts, elle avait son autorité traditionnelle et son expérience de l’administration moderne. Elle jouissait toujours de la confiance et du soutien de la grande majorité du peuple rwandais. Elle voulait aller rapidement vers une indépendance qu’elle voulait totale.

La Belgique cherchait désespérément une stratégie pour contrôler le passage, de plus en plus inévitable, à l’indépendance, tout en sauvegardant sa domination économique sur le Congo et le Rwanda-Urundi. L’administration belge se divisa : une minorité pensait que l’élite tutsie, une fois "maître" du Rwanda, s’appuierait forcément sur la Belgique, avec laquelle elle avait toujours été dans les meilleurs termes. Mais la guerre froide et l’obstination coloniale aidant, la majorité de l’administration belge et des politiciens de la métropole se méfiaient de tous ceux qui voulaient l’indépendance totale.

L’administration coloniale et l’Eglise changèrent alors d’orientation et, abandonnant leur politique privilégiant la « race supérieure tutsi », commencèrent à appuyer la majorité hutu, et en particulier la petite-bourgeoisie hutu, jugée plus faible, plus docile et donc plus malléable. Un courant nationaliste hutu, à la fois favorable à la Belgique et rendant les Tutsis responsables de tous les malheurs du pays, se développa alors, encouragé tout particulièrement par l’Eglise.

Durant ces années, le pouvoir colonial fit tout ce qui était en son possible pour accentuer les oppositions entre Tutsis et Hutus. En 1959, il introduisit des cartes d’identité avec les mentions « Hutus » et « Tutsis », dans le but d’approfondir le fossé entre les deux groupes en transformant d’anciennes notions à base sociale en différences « ethniques » (selon ce comptage, les Tutsis représentaient 14% de la population et les Hutus 85%). Cette année-là, des soulèvements et des pillages menés par des groupes hutus contre des biens appartenant à des Tutsis suscitèrent une réaction limitée de l’armée belge pour « ramener l’ordre » mais les meurtres, les pillages et les fuites de Tutsis vers les pays voisins continuèrent.

Un nouvel Etat basé sur le racisme intérieur

Reprenant à son compte les catégories racistes imposées par les colonisateurs, le mouvement nationaliste hutu se fit de plus en plus virulent contre la « race tutsi » dominatrice et préconisa le passage du pouvoir à la « race hutue » majoritaire, certains allant jusqu’à préconiser l’extermination des Tutsis. En 1961, le mouvement hutu prit le pouvoir, instaura la république et déclencha une chasse aux Tutsis qui fit plusieurs milliers de morts. Au Burundi, par contre, les Tutsis minoritaires réussissent à conserver le pouvoir. L’année suivante consacra en même temps la séparation et l’indépendance du Rwanda et du Burundi.

En 1973 le général Habyarimana prit le pouvoir au Rwanda par un coup d’état militaire. Sous sa dictature, le Rwanda devint un des pays les plus pauvres de la planète – le revenu mensuel moyen n’atteignait pas l’équivalent de 15 euros et l’analphabétisme était de 50 % - mais une bourgeoisie corrompue, vivant de commerce et de trafics en tous genres se développa. Tout comme son voisin Mobutu, Habyarimana se fit le relais des intérêts des grandes puissances occidentales afin de continuer à s’assurer leur soutien. La Belgique et la France en particulier assurèrent une assistance militaire importante au régime, histoire de sécuriser leurs investissements et leurs profits.

Dans les années ’80, le Rwanda subit les effets de la baisse des prix des matières agricoles. L’économie se désagrégea. Pour s’assurer que la dette du pays soit malgré tout remboursée, le Fonds Monétaire International imposa un « Plan d’ajustement structurel » qui bloqua les dépenses de l’Etat et accélère l’appauvrissement de la population.

Le mécontentement dans la population finit par percer. D’une part, le Front Patriotique Rwandais, formé au départ surtout de Tutsis réfugiés depuis des années en Ouganda, lança en 1990 une lutte armée dans le nord du pays. D’autre part, des partis d’opposition se formèrent parmi les Hutus. Le régime se trouva dans une position de plus en plus difficile et Habyarimana, pour éviter une déroute et sous la pression du gouvernement Belge, accepta de négocier un accord de partage du pouvoir avec le FPR et l’opposition intérieure.

Mais cet accord mettait en danger les privilèges accumulés par une partie de l’élite Hutu concentrée dans l’armée, la garde présidentielle et la direction de l’ex parti unique. Ce furent ces ultras qui, début avril 1994, assassinèrent Habyarimana, commencèrent à massacrer systématiquement tous les opposants et enclenchèrent un véritable génocide contre les Tutsis qui fit 8000.000 morts. Celui-ci ne s’arrêta que lorsque le FPR réussit à chasser les génocidaires et à prendre le pouvoir.

Jusqu’au bout pourtant, les autorités belges et surtout françaises restèrent aux côtés des durs du régime hutu parce qu’elles craignaient que la victoire du FPR fasse sortir le Rwanda de la sphère d’influence franco-belge au profit des Américains.

On est donc très, très loin de la fable des haines tribales ancestrales, de l’œuvre civilisatrice de notre petit pays et de l’engagement humanitaire de l’Europe…

Cet article est basé sur l’article « L’horrible héritage colonial » de Jean Peltier, paru dans le mensuel « Socialisme International » en mai 1994 et sur le rapport « Rwanda : La responsabilité de la Belgique dans la création de l’idéologie raciste », présenté par Ludo Martens (alors président du PTB), au colloque sur le Rwanda tenu à Bruxelles le 5 avril 1997