Russie : « La crise économique naissante se transformera tôt ou tard en crise sociale et politique ». Entretien avec Ilya Budraitskis

Anton Thun, Ilya Boudraitskis 23 juin 2014

Russie : « La crise économique naissante se transformera tôt ou tard en crise sociale et politique ». Entretien avec Ilya Budraitskis

Le militant marxiste russe Ilya Budraitskis, membre du Mouvement Socialiste de Russie (Rossiyskoye Socialisticheskoye Dvizheniye, section russe de la IVe Internationale) analyse ici les contradictions du régime de Poutine en Russie, la crise économique naissante, ses probables conséquences, la question de l’annexion de la Crimée et les divisions au sein de la gauche russe. A noter que cet entretien, mené par Anton Thun pour la revue allemande « Marx21 », a été réalisé le 20 avril dernier, avant la dégradation et la militarisation du conflit ukrainien. (Avanti4.be)

Manifestation en faveur de Poutine d’une part et manifestation contre Poutine d’autre part : les informations qui viennent de Russie sont contradictoires. Quelle est la situation ?

Ilya Budraitskis : Le 15 mars a eu lieu une grande manifestation contre Poutine à laquelle participèrent au moins 50.000 personnes qui sont sortis dans la rue pour protester contre le péril d’un affrontement militaire avec l’Ukraine. C’est la raison pour laquelle la manifestation était placée sous le mot-d’ordre de « Marche pour la paix ».

Les manifestants ont en outre protesté contre les restrictions à la liberté d’expression en Russie. Quelques jours avant, plusieurs journalistes avaient été licenciés parce que le gouvernement estimait qu’ils étaient trop critiques. La « Marche pour la paix » voulait mettre en évidence le fait que les gens ne sont pas seulement contre une guerre en Ukraine, mais qu’ils n’acceptent pas non plus ce qui se passe en Russie face à une politique sans cesse plus restrictive du Kremlin.

50.000 manifestants, c’est beaucoup, mais cela ne prouve pas que l’opinion de la société soit contre Poutine.

Non, bien entendu. Poutine se trouve en ce moment au sommet de sa popularité. Dans tous les sondages, plus de 70% des personnes interrogées soutiennent sa politique et 60% disent qu’ils voteront pour lui aux prochaines élections. Le parti de Poutine, la Russie Unie, surfe actuellement sur une vague de patriotisme et il ne fait pas de doute qu’aux prochaines élections législatives il obtiendra un bon résultat.

En réponse à la « Marche pour la paix », il y a eu également de nombreuses manifestations favorables au gouvernement. Néanmoins, le soutien à Poutine est passif et aussi contradictoire. Dans les manifestations favorables à Poutine, il y avait de nombreux fonctionnaires publics, quasiment forcés de participer. A cela il faut ajouter aussi de nombreux manifestants payés pour cela.

Les sondages que tu mentionnes n’indiquent cependant pas que le soutien à Poutine ne soit qu’une manipulation.

C’est pourtant bien cas en ce qui concerne le soutien actif sous forme de manifestations. On ne vois pas ici d’explosions spontanées d’affection envers Poutine de la part du peuple russe. Dans les rues, ce sont des militants d’organisations loyales au Kremlin qui, soit reçoivent de l’argent, soit obtiennent un quelconque avantage pour leur activisme politique en faveur du régime, que ce soit dans des négoces, sous forme d’un emploi ou des choses de ce genre. Il y a en outre des personnes qui participent contre rétribution. Il y a plusieurs pages web commerciales qui publient des offres pour participer aux manifestations en échange d’une rétribution. Il y a par exemple la page web « massovki.ru », où l’on offre diverses possibilités : la tenue exigée, la durée du « travail », s’il faut agiter un drapeau et la quantité d’argent à recevoir pour chacune de ces variantes. En général, ces manifestants achetés ne sont pas chers et le coût global n’est donc pas excessif. Les personnes qui répondent à ces offres proviennent des couches pauvres. Par conséquent, cette manière de mobiliser des manifestants existe bien, même si ces participants ne sont pas très bien préparés. Quand un journaliste veut les interviewer, ils regardent ailleurs et ne répondent pas.

Il y a un troisième type de manifestant ; ceux qui se sentent d’une certaine manière forcés de participer à ces mobilisations. Il s’agit presque toujours de fonctionnaires publics qui dépendent, logiquement, de l’appareil d’Etat, comme c’est le cas avec les enseignants, les ouvriers de la construction, les concierges, etc. On fait simplement pression sur eux pour qu’ils participent, sous peine de réduction du salaire ou de sanctions dans leur travail.

Autrement dit, les citoyens favorables à Poutine ne manifestent pas ?

Oui, ils le font, mais ils sont peu nombreux et les organisateurs de ces manifestations n’ont pas trop confiance en eux. C’est cela qui caractérise généralement les mobilisations de ce régime politique. Quand Poutine s’est présenté pour la troisième fois aux élections présidentielles, la même chose s’est passé et avant cela non plus les choses n’étaient pas différentes. Avec ces manifestations, ils veulent montrer que le gouvernement reçois un soutien d’en bas, mais les gens en Russie savent très bien comment fonctionne la chose et ne se laissent pas tromper facilement les images.

Mais cela ne signifie pas que le gouvernement n’a pas le soutien passif de nombreuses personnes. Beaucoup de gens pensent que l’annexion de la Crimée par la Russie a été une bonne chose. Nonobstant, si on examine combien de personne sont sorties dans la rue de leur propre initiative pour manifester en faveur ou contre le gouvernement, il ne fait aucun doute que les opposants à Poutine sont plus nombreux. Bien qu’étant minoritaires par rapport à l’ensemble de la société, ils sont plus mobilisés et militants.

Poutine affirme que l’occupation de la Crimée était destinée à protéger la population russe vivant là bas. En tant que militant de gauche, qu’en penses tu ?

Il n’y a aucun doute que la majorité de la population de la Crimée était en faveur d’une union avec la Russie. Il y a eu un référendum et la majorité des habitants a voté pour. Mais la question est de savoir comment on en est arrivé à ce référendum. As-t-il été le résultat d’un mouvement de masse, à parti d’en bas, surgissant en réaction au succès du mouvement Maïdan à Kiev ? Non. C’est exactement le contraire qui s’est passé. Les soldats russes sont d’abord arrivés, ensuite on a simulé l’existence d’un mouvement de soutien en faveur du référendum et on a enfin approuvé l’organisation du référendum.

Par conséquent, du point de vue formel, le droit à l’autodétermination des peuples a été exercé, mais ce ne sont pas les gens eux-mêmes qui ont pu formuler la question. Ainsi, ils n’ont pas décidé d’eux-mêmes de leur propre sort, et cela tout comme lorsque la Crimée était passée à l’Ukraine sans leur approbation.

Pourquoi la population de Crimée était-elle en faveur de l’annexion par la Russie ?

Cela est surtout dû à des raisons sociales. La Crimée est une région très pauvre. Dans l’Ukraine, elle occupait le bas de la liste en termes de niveau de vie. Si la Russie consacre là-bas autant de ressources en prestations sociales que dans d’autres régions du pays, les habitants en tireront bien sûr bénéfice. Il est probable que les pensions et les salaires augmentent.

La peur de l’oppression de la part des ultra-nationalistes intégrés au nouveau gouvernement de Kiev n’a-t-elle pas eu une influence ?

Il est difficile de dire jusqu’à quel point on a supprimé les droits des secteurs russophones de la population. Rien n’est plus difficile que de juger des sentiments des gens. Il y a sans aucun doute un aspect subjectif qui a joué. La Crimée a toujours été une région russophone en Ukraine. Le système éducatif, les médias, les élites ont toujours été dans leur totalité de langue russe.

La menace des ultra-nationalistes ukrainiens infiltrés en Crimée et désireux de persécuter et de s’immiscer dans ses affaires est un conte propagandiste. La population de Crimée n’a jamais développé un sens de la loyauté envers l’Ukraine. L’opinion que l’appartenance à l’Ukraine était un erreur historique est prééminente. Mais il devrait être clair que les faits qui se sont déroulés en Crimée n’ont rien à avoir avec une question de justice historique. Ce fut une action militaire russe en réaction aux événements d’Ukraine, et non une manière d’aider les gens en Crimée.

Il n’y a pas qu’en Ukraine qu’existent des populations russophones, il y en a aussi dans les ex républiques soviétiques comme le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et la Moldavie. Dans ces pays, les minorités russophones ont un rapport beaucoup plus conflictuel avec leurs régimes nationalistes respectifs qu’en Ukraine. Mais Poutine n’a, curieusement, aucun problème avec les dirigeants du Kazakhstan, par exemple, où règne un régime autoritaire avec lequel il se porte très bien et qui se rapproche le plus de sa vision de la politique. Par conséquent, personne ne va demander à l’avenir aux 7 millions de russophones qui vivent au Kazakhstan s’ils veulent exercer leur droit à l’autodétermination. Ce qui se passe en Ukraine, c’est l’utilisation cynique de contradictions nationales et linguistiques réelles. Cette manière de procéder prend le masque de l’autodétermination alors que la population n’a même pas la possibilité de formuler elle-même la question.

Des médias allemands ont récemment dit que la Russie était au bord d’une grande récession. Quelle est la situation économique et comment affecte-t-elle la lutte de classes ?

Les premiers symptômes d’une récession étaient visibles à la fin de l’année dernière. Il se confirmait déjà alors officiellement que la Russie entrait dans une phase de stagnation économique. Avant même les événements en Crimée, les pronostics étaient très réservés et on présidait une croissance de 2 à 3% du PIB jusqu’à la fin de cette année. La croissance économique s’est ensuite soudainement ralentie, et on parle maintenant d’une croissance de 1%. Les agences de notation ont annoncé que le potentiel économique de la Russie pourrait continuer à diminuer en cas d’aggravation de la confrontation avec l’Occident.

Mais le problème remonte à plus loin. La Russie n’est pas un pays attractif pour les investisseurs. Le capital qui s’évade actuellement de Russie est supérieur aux capitaux importés et investis en Russie. Cette évolution s’est maintenant aiguisée, entre autres raisons à cause de la crise de Crimée. Par conséquent, les principaux problèmes économiques ne sont pas dûs au fait qu’on a imposé des sanctions contre la Russie susceptibles de couler l’économie, mais bien que les capitaux quittent de plus en plus la Russie. Cela affectera aussi les grands groupes capitalistes russes, qui sont très liés au marché mondial.

Quelles conséquences cela aura-t-il pour la population ?

De nombreuses entreprises vont licencier et le chômage va augmenter. Il y aura des coupes budgétaires, les salaires des fonctionnaires vont diminuer et les services sociaux seront malmenés. Cela aura des conséquences politiques. Les salaires relativement élevés dans le secteur public sont un facteur important de la popularité de Poutine. Le gouvernement avait décidé en mai 2012 d’augmenter de manière continue les salaires des fonctionnaires, dans une tentative de Poutine de consolider la base sociale de son pouvoir. La situation économique ne permettra pas de continuer ainsi à l’avenir.

La propagande gouvernementale tente déjà de préparer mentalement les gens à cette évolution négative de l’économie. Dans son discours sur la Crimée, Poutine a d’une part justifié sa façon d’agir, mais il a également prévenu de l’autre que “nos ennemis pourraient tirer profit de l’insatisfaction face à la détérioration de la situation économique en Russie”. Il a ainsi comparé ainsi l’expression de cette insatisfaction à une trahison des intérêts nationaux. Dans la presse du régime, on souligne souvent que la “la fortune de notre nation réside en ce que nous réagissons avec compréhension face à la détérioration de la situation économique”.

Mais toute crise économique ne mène pas à une crise de régime...

Certes, mais on ne doit pas oublier que l’Etat russe, en dépit de son ampleur et de son ambition, est en réalité faible. Il est incroyablement corrompu, la motivation est au ras du sol parmi les fonctionnaires de tous les niveaux et l’Etat est quotidiennement confronté à une situation économique difficile et à un fort mécontentement social. Il n’est pas certain que les dirigeants pourront résister pendant longtemps à une pression sociale réelle de ceux d’en bas. Cette crise économique naissante se transformera tôt ou tard en crise sociale et politique.

Il sera alors possible que l’élite se divise et qu’une partie agisse contre Poutine en profitant du mécontentement, ou bien, vu la difficulté de la situation, elle serrera les rangs pour faire front avec toutes ses forces face à la mobilisation sociale. Dans ce dernier cas, cela pourrait provoquer un révolte contre le Kremlin, ou même une révolution.

Des grèves ou d’autres formes directes de lutte de classes peuvent-elles se produire ?

C’est difficilement prévisible. Selon moi, la majorité des gens ne se rendent pas encore compte de ce qui se passe. Ils considèrent que les mesures – que l’on constate déjà, qu’il s’agisse des coupes salariales ou des licenciements – sont passagères et isolées. Les gens ne comprennent pas que le système économique est plongé dans une crise.

Je crois que les luttes sociales se produisent quand s’étend la conscience que nous sommes dans une crise, quand les gens comprennent que ce sont eux à qui ont fait payer les pots cassés, et non au président Poutine.

Que font les militants de gauche dans cette situation tendue ?

Après la grande manifestation de Moscou, on parle maintenant beaucoup de l’avenir de ce mouvement. La question est, entre autres, de savoir comment va évoluer la crise en Ukraine. Ces dernières semaines, les divisions se sont clairement faites jours au sein de la gauche russe. Une partie pense qu’il est possible de soutenir de manière critique l’orientation du gouvernement russe, mais une autre partie considère qu’il s’agit là d’une erreur.

Ces nouvelles divisions se sont également exprimées dans le boycott envers la « Marche pour la paix » de la part d’un secteur de la gauche russe.

De quelle tradition provient ce secteur ?

Il y a, par exemple, l’organisation « Front de Gauche », qui a soutenue l’orientation du gouvernement russe sur la question de l’Ukraine. Cette partie du mouvement provient d’une tradition politique plutôt stalinienne.

Il existe bien sûr différents positionnements. Et bien entendu, personne ne dit ouvertement « soutenons l’impérialisme russe et l’intervention des forces armées russes », mais au lieu de cela certains affirment que le danger principal réside dans le gouvernement ukrainien, que le fascisme ukrainien est un péril pour les minorités russophones et, que par conséquent, la position du gouvernement russe est compréhensible. Il est clair que les images du renversement de statues de Lénine en Ukraine ont causé chez beaucoup une forte impression. C’est pour cela qu’ils ne défendent pas le mouvement Maïdan, mais bien ceux qui agissent contre lui.

Source :
http://marx21.de/content/view/2106/32/
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.