Retour sur les élections européennes : L’énigme européenne

Cinzia Arruzza 3 juillet 2014

Retour sur les élections européennes : L'énigme européenne

Tout le monde a quelque chose à dire au sujet des dernières élections européennes. Et, en effet, sur base d’un simple coup d’œil, il est facile de faire des déclarations sur l’état de la politique sur le continent. La plupart de celles-ci soulignent l’abstention massive, la montée de partis eurosceptiques d’extrême-droite qui s’opposent à l’UE, la crise de la social-démocratie, et même quelques gains pour la gauche radicale.

Un regard un peu plus attentif sur les données invite cependant à plus de prudence. Les deux points les plus importants qui doivent être soulevés sont de savoir si ces élections montrent de manière univoque une désaffection croissante des citoyens envers le projet de l’Union européenne et si l’establishment politique européen est confronté à une crise profonde et générale.

Ma réponse à ces deux questions est non : les résultats des élections montrent un mécontentement croissant provoqué par la combinaison toxique de la crise et de l’austérité qui dure depuis cinq ans, mais ce n’est pas suffisant pour parler d’une instabilité politique profonde et encore moins d’une crise de légitimité. De plus, sauf pour la montée des partis eurosceptiques, il est difficile d’identifier une forte tendance commune. Les résultats semblent être en grande partie le résultat de dynamiques politiques diverses dans chaque pays.

La participation a arrêté de baisser

Pour comprendre ces élections, nous devrions faire quelque chose qui se fait de plus en plus rare dans tous les cafés du commerce médiatiques : commencer par analyser les données. Par exemple, le taux de participation électorale et son évolution au cours des dernières décennies contredisent l’affirmation selon laquelle l’abstention massive est la preuve de la perte croissante de légitimité politique de l’UE. Malgré les prédictions d’un effondrement en raison de la désaffection croissante des citoyens européens envers l’Union européenne et ses institutions, la participation électorale a été significativement plus élevée qu’attendu (43%).

En fait, les dernières élections ont été les premières depuis 1979 à voir la tendance à la baisse du taux de participation marquer un arrêt. Ceci est dû en particulier au taux de participation des électeurs dans certains des plus grands pays. L’abstention massive à ces élections ne peut guère être la preuve d’une perte croissante de légitimité de l’UE - non seulement parce que les taux de participation sont stables, mais aussi parce que ce coup d’arrêt à la tendance à la baisse du taux de participation ne peut être expliquée uniquement par la forte présence et l’affirmation de listes électorales eurosceptiques.

S’il est vrai qu’il y a eu une augmentation de la participation électorale dans certains pays qui comptent les plus grandes forces eurosceptiques - par exemple, en France (+2,9%), au Grande-Bretagne (+1,5%), en Grèce (+5,6%) et en Lituanie (+ 23,9%) - ce n’est pas le cas en Italie (-7,7%), au Danemark (-3,1%) ou en Hongrie (-7,4%). Dans le cas de l’Allemagne, l’augmentation pourrait même être liée à la croissance du consensus en faveur de l’Union européenne et à une satisfaction devant la situation économique intérieure. En outre, de 2007 à 2014, la baisse du niveau de soutien à l’euro a été relativement modeste : de 69% à 66%.

Il serait donc plus prudent de parler d’une pluralité de facteurs qui ont influé sur le comportement des électeurs dans les différents pays. Nous pouvons identifier au moins trois d’entre eux : la montée des forces eurosceptiques, la plupart du temps à l’extrême-droite ; la présence d’organisations de la gauche radicale qui ont réussi à exprimer une forte opposition aux politiques d’austérité, un facteur qui a joué un rôle décisif dans des pays tels que l’Espagne et la Grèce ; et enfin, une augmentation de la confiance envers les partis au pouvoir qui ont eu une attitude critique à l’égard d’une interprétation trop rigide du pacte budgétaire et qui ont préconisé une nouvelle approche mêlant réductions d’impôts et relance de dépenses publiques.

Résultats très contrastés

Ces trois facteurs agissent de manière différente en fonction de la situation de chaque pays. Et, de ce fait, une grande variété caractérise les résultats électoraux.

Prenez les cinq plus grands pays de l’UE : la sévère défaite du Parti Conservateur en Grande-Bretagne et du Parti Socialiste en France, tous deux battus à plate couture par les deux forces montantes de la droite dure eurosceptique, l’UKIP et le FN, a attiré une grande attention médiatique. Mais celle-ci a occulté le fait qu’en Allemagne et en Italie, les deux pays dirigés par un gouvernement de grande coalition, les résultats électoraux semblent, au contraire, indiquer une confiance renouvelée pour les partis au pouvoir.

Malgré une croissance importante de la participation électorale, l’Union Chrétienne-Démocrate (CDU) d’Angela Merkel a réussi à maintenir une position stable, remportant 30% des voix. Mais le parti qui a profité de l’augmentation de la participation électorale, gagnant 2,5 millions de voix de plus qu’en 2009, est le Parti Social-Démocrate (SPD) qui a obtenu 27,3%.

En Italie, le Parti Démocrate (PD) a réussi une reprise étonnante. Il y a quelques mois, il était secoué par une crise profonde de leadership, qui a mené par la suite à la montée de Matteo Renzi d’abord comme chef du parti, puis comme nouveau Premier ministre. Il y a juste un an, les électeurs italiens semblaient avoir perdu toute confiance dans les partis traditionnels de gouvernement et dans le système politique dans son ensemble, et la hausse du Mouvement Cinq Etoiles - la nouvelle formation anti-establishment, populiste et post-idéologique dirigée par l’ancien comédien Beppe Grillo - semblait irrésistible.

Au contraire, le 25 mai, tant Berlusconi que le Mouvement Cinq étoiles ont été solidement battus : le PD a gagné trois millions de voix de plus qu’en 2009 et 2,5 millions de voix de plus que lors de l’élection nationale de 2013, pour atteindre un score impressionnant de 41%.

Enfin, en Espagne, le Parti Populaire (conservateur) au pouvoir a obtenu seulement 26% des voix (contre 42,1% en 2009) et le Parti Socialiste (PSOE) n’a obtenu que 23% (contre 38,8% en 2009). Cependant, contrairement à la Grande-Bretagne et à la France, l’opposition aux politiques d’austérité mises en œuvre par l’Union européenne et le gouvernement espagnol a favorisé non pas les partis de droite eurosceptiques mais plutôt les coalitions de gauche : la Gauche Unie (IU), qui a remporté 9,9% des voix (contre 3,7% en 2009) et Podemos.

Ce dernier est l’une des plus grandes et des plus encourageantes surprises de ces élections : Podemos est une nouvelle organisation politique embryonnaire, basée sur la participation populaire et inspirée par le mouvement des Indignés, qui a réussi à gagner un étonnant 7,96%.

Si l’on regarde les résultats globaux, l’affirmation selon laquelle ces élections montrent une nouvelle perte de soutien à la social-démocratie européenne semble être sans fondement. Bien sûr, on peut affirmer que l’étiquette sociale-démocrate ne s’applique plus à des partis comme les démocrates italiens et on peut se demander ce que nous entendons par "la social-démocratie européenne" aujourd’hui. Et effectivement, en France et en Grèce, le centre-gauche s’est effondré.

Cependant, au niveau européen, les vrais perdants des élections sont les partis de centre-droit : le Parti Populaire Européen (PPE) est passé de 35,8% à 28,4% des sièges, tandis que les Socialistes et Démocrates (S & D) ont maintenu leur part de marché : 25,4% (elle était de 25,6% en 2009).

Poussée de forces eurosceptiques très diverses

S’il y a une tendance commune dans ces élections, c’est la montée de forces qui sont très critiques envers l’Union européenne. "Eurosceptique" est cependant une catégorie générale large et ambiguë couvrant des forces politiques aussi diverses que le Mouvement Cinq Etoiles en Italie (21,1%) et l’Aube Dorée néo-nazie en Grèce (9,4%). Les partis nationalistes, xénophobes et islamophobes d’extrême droite jonchent le paysage européen. Au-delà de la Golden Dawn, il y a Jobbik en Hongrie (14,7%), les Démocrates Suédois (9,7%), le Parti pour la Liberté aux Pays-Bas (13,2%), le Parti de la Liberté en Autriche (19,5%), le Vlaams Belang en Belgique (4,2%), la Ligue du Nord en Italie (6,1%), le Parti des Vrais Finlandais en Finlande (12,9%).

Cette définition, toutefois, ne s’applique pas aussi facilement à d’autres formations de réactionnaires et de droite telles que l’UKIP en Grande-Bretagne (27%), la toute récente Alternative pour l’Allemagne (7%), le Parti des Citoyens libres (libertarien) en République tchèque (5,2%) ou le Parti du Peuple (populiste) au Danemark (26,6%).

Au cours de la dernière période, Marine Le Pen a réalisé un important reloooking du Front National. Sans rompre entièrement avec l’héritage fasciste de son parti, elle a poursuivi avec constance une normalisation institutionnelle partielle et centré sa campagne électorale sur une combinaison d’une politique islamophobe et anti-immigration, d’un protectionnisme économique et d’une opposition à l’austérité et à la perte de la souveraineté nationale française.

Ce mélange a réussi à convaincre une grande partie de la classe ouvrière et des jeunes électeurs, mais, en fait, seul une sur cinq des électeurs du FN a déclaré s’opposer à l’UE. Étant la principale gagnante de ces élections, Marine Le Pen a lancé l’idée, dans les jours qui ont suivi le scrutin, de regrouper les eurosceptiques du Parlement européen sous la direction du FN. Cependant, l’UKIP, le Parti des Vrais Finlandais, le Parti du Peuple danois et l’Alternative pour l’Allemagne ont décliné l’invitation, jugeant qu’un regroupement avec le FN était hors de question, alors que le FN se refuse à toute association officielle avec les partis néo-nazis Jobbik et Aube Dorée.

Progrès contrastés de la gauche

Enfin, à gauche, la GUE / NGL (Gauche unitaire européenne / Gauche verte nordique) a remporté 5,6% des sièges, 1% de plus qu’en 2009

Les résultats les plus positifs et prometteurs sont certainement ceux de la Grèce, où Syriza a remporté le scrutin avec 26,6%, créant ainsi les conditions pour la tenue d’élections nationales anticipées en automne, et en Espagne, avec la montée de la Gauche Unie (UI) et de Podemos. Une autre nouveauté intéressante a été l’affirmation de l’organisation féministe et antiraciste suédoise (Initiative Féministe), créée en 2005, qui a remporté 5,3% des voix.

Moins rassurants par contre sont les résultats en France et en Allemagne. Le Front de Gauche français (FG) a payé pour les choix et les comportements du Parti Communiste (PCF). Lors des élections locales d’il y a quelques mois, le PCF a décidé de privilégier son alliance avec le Parti Socialiste sur son implication dans le FG, provoquant une crise majeure au sein de la coalition de gauche. L’association ambiguë du PCF avec les socialistes a meurtri le FG, lors d’une élection caractérisée par un vote de protestation principalement dirigé contre l’administration socialiste inepte de François Hollande.

Quelle signification donner à tous ces chiffres ?

S’il est certainement vrai que ce vote exprime un mécontentement évident face à la détérioration des conditions de vie causées par la combinaison de la crise et des politiques d’austérité à travers l’Europe, la traduction politique de ce mécontentement varie selon les différentes situations nationales. Comme je l’ai dit plus tôt, nous pouvons identifier trois traductions politiques différentes de ce mécontentement : la hausse du soutien à l’extrême droite ou aux partis populistes anti-Euro, la montée de l’opposition de gauche aux politiques d’austérité et un regain de confiance dans les partis politiques de gouvernement ou de l’establishment qui ont exprimé l’intention d’interpréter le pacte budgétaire de manière plus souple et plus flexible.

Ce serait une erreur de penser que le principal résultat de ces élections se résume à une crise verticale des partis de gouvernement et pro-Euro, et ce serait une erreur encore plus grande de penser que le match le plus important dans les prochains mois sera celui joué entre les formations de la gauche radicale, d’une part, et celles de l’extrême droite, de l’autre. Bien que ce scénario puisse s’appliquer partiellement à certains pays, comme la France, il ne s’applique pas si facilement à la situation européenne en général.

Les résultats électoraux en Allemagne et en Italie doivent être pris au sérieux. Le Parti Démocrate italien, qui a maintenant 31 sièges au Parlement européen (seulement trois de moins que la CDU allemande), jouera très probablement un rôle majeur dans les mois à venir, en raison de l’effondrement du Parti Socialiste français. En outre, à partir de Juillet, l’Italie aura la présidence du Conseil de l’Union européenne pour six mois.

Le succès du Parti Démocrate est du à une combinaison de divers facteurs, dont certains sont propres au paysage politique italien. L’un des facteurs, cependant, est particulièrement pertinent pour le scénario européen : Matteo Renzi, le nouveau chef du parti et premier ministre, a pris une position critique à l’égard d’une application rigide du pacte budgétaire. Comme Perry Anderson l’a fait remarquer dans un article récent sur "Le désastre italien" : "Son paquet initial de mesures sociales combine une législation rendant le licenciement de nouveaux travailleurs tellement facile que même The Economist (journal économique patronal britannique) a levé un sourcil, avec une aumône de 1.000 euros de réductions d’impôts pour les moins bien payés, qui a été présentée sans aucune honte comme conçue pour doper les sondages.

Les électeurs italiens se sont avérés sensibles à l’idée de faire une entorse aux règles de l’UE et d’opérer une redistribution partielle des revenus, tout en ne remettant pas en cause le paradigme néolibéral de l’UE, y compris une nouvelle de-régularisation du marché du travail.

L’amorce d’une évolution de la politique européenne ?

Cela pourrait-il devenir la réponse de la Commission européenne à la menace d’une crise de légitimité et anti-européenne ? Et y a-t-il un espace pour une augmentation des dépenses publiques et une politique de réformes partielles mais coûteuses ? Cela est susceptible de devenir la question ouverte pour les mois à venir.

Entretemps, le lendemain même de l’élection, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a déclaré que les résultats électoraux étaient inquiétants et que le moment était venu de donner des réponses concrètes aux citoyens européens. Il publiera probablement d’autres communiqués de presse dans les prochains jours et la BCE pourrait bientôt annoncer non seulement une baisse des taux d’intérêt, mais aussi un programme d’achat d’obligations, sans conditionnalité, dans le but d’éviter la déflation, de surmonter les contraintes de crédit et de soutenir la croissance économique.

Enfin, le deuxième scénario le plus probable serait une nouvelle dérive de la démocratie vers le despotisme technocratique "soft". Le Parlement européen a déjà des pouvoirs décisionnels assez limités en comparaison avec ceux de la Commission européenne et au Conseil européen. La présence de 143 représentants eurosceptiques et de 42 membres de la GUE au Parlement poussera probablement les partis dominants à un nouveau déplacement du pouvoir décisionnel vers la Commission et la BCE, en particulier dans une situation aussi complexe que celle des prochains mois, qui inclut les négociations sur le Partenariat transatlantique de Commerce et d’Investissement (TTIP) entre les USA et l’UE.

Un événement important dans les prochains mois sera le sommet des chefs d’Etats européens sur l’emploi des jeunes, qui aura lieu le 11 Juillet à Turin, en Italie. Il pourrait offrir une occasion importante pour une discussion entre les gouvernements sur un nouveau cours de la politique européenne : une plus grande souplesse dans l’application du pacte budgétaire et les dépenses publiques combinée à une poursuite de l’érosion des droits sociaux et du travail.

Un réseau d’organisations politiques et sociales italiennes et allemandes est déjà en train d’organiser une journée de protestation contre le sommet. Cela pourrait être la première occasion pour la gauche de s’opposer avec force à ce nouveau cours.

Enfin, le surprenant succès électoral de Podemos en Espagne doit être pris comme une leçon importante pour la gauche européenne. Nous devrons faire face à une situation complexe combinant une montée de partis nationalistes et populistes, une éventuelle reformulation des politiques économiques européennes capables d’amener une stabilisation institutionnelle et une dérive accrue vers de nouvelles formes d’autoritarisme technocratique.

La combinaison de conflits sociaux et de démocratie radicale ne doit pas seulement être un objectif clé pour la gauche, mais aussi le "mode de vie" pour toutes les formations radicales. Comme l’a écrit Perry Anderson, "l’Europe est malade." Et nous sommes les seuls qui pouvons guérir la maladie.

Source : https://www.jacobinmag.com/2014/05/the-european-conundrum/
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Jean Peltier