Répression et résistance en Iran

Yassamine Mather 15 juin 2013

Les élections présidentielles se tiennent dans un contexte de montée des tensions dans la région, de menace d’une nouvelle guerre et de désintégration politique, économique et sociale en Iran. Yassamine Mather, militante socialiste révolutionnaire iranienne vivant en exil en Grande-Bretagne et animatrice de la campagne "Hands off the People of Iran (HOPI - Pas touche au peuple d’Iran) analyse la situation en Iran dans une interview réalisée par Philip Ferguson pour le site marxiste néo-zélandais Redline dont nous publions de larges extraits.

PF : Le régime théocratique est né il y a 34 ans. Comment expliquez-vous qu’il ait pu durer si longtemps ?

YM : Le régime avait, dès débuts, des revenus énormes à sa disposition [grâce au pétrole - NdT] et il a réussi à acheter des sections de la population, à imposer la répression et à mener des guerres contre les minorités nationales. Il a également bénéficié des faiblesses de l’opposition. Les royalistes et la droite étaient clairement discrédités longtemps avant qu’ils ne deviennent partie intégrante des plans de changement de régime des États-Unis. Les guerres en Irak et en Afghanistan n’ont pas conduit à l’arrivée au pouvoir de gouvernements démocratiques et stables dans ces pays ; le régime islamique iranien en a profité, non seulement en raison de l’échec du changement de régime à l’américaine "par en haut", mais aussi parce que deux de ses pires ennemis (l’Irak de Saddam Hussein et les talibans en Afghanistan) ont été écartés du pouvoir.

Les factions "réformistes" du régime ont également aidé celui-ci à survivre, dans la mesure où, tous les deux ans, un nouveau candidat à la présidence ou une campagne menée par les "réformistes" ont entretenu l’illusion que le régime pouvait être "réformé". Alors que la réalité est qu’une fois au pouvoir, ces "réformistes" ont fait très peu pour contester l’Etat religieux, la répression,... Sur les questions économiques, il y a peu de différence entre les différentes factions.

PF : Quel est l’état de l’économie iranienne aujourd’hui ?

YM : L’économie est en chute libre. Au cours des trois premières années de la présidence d’Ahmadinejad, entre 2005 et 2008, l’Iran a connu une période de croissance, avec un taux de croissance du PIB autour de 6% par an. Depuis lors, ce taux a considérablement diminué, chutant brutalement aux alentours de 1,5%, et cela avant même la dernière série de sanctions internationales en 2011. En 2012, le taux de croissance du PIB réel est devenu négatif, à -0,9%.

Les prix élevés du pétrole au début et au milieu des années 2000 ont permis à l’Iran d’amasser 74 milliards d’euros en réserves de change.

Au cours des dernières années, les capitalistes en Iran - et les défenseurs du capital financier partout dans le monde - se sont plaints de ce que les Gardiens de la Révolution ont accumulé d’immenses fortunes en mettant la main sur le capital privatisé, ce qui est exactement la tendance qui a été observée précédemment en Europe de l’Est, en ex-Union soviétique et ailleurs. Ceux qui occupent le pouvoir, et qui ont souvent des connexions directes avec les forces militaires et de sécurité, sont dans la meilleure position pour acheter des industries nouvellement privatisées. C’est le cas aussi pour de nombreux alliés des USA dans la région et c’est une conséquence inévitable de ce type de « restructuration économique ».

Selon les statistiques du gouvernement lui-même, en 2009 un tiers des actifs de l’État avaient été privatisés (soit 27 milliards d’euros sur 82 milliards) et 78% de ces montants ont été privatisés sous la présidence d’Ahmadinejad. Celui-ci a suivi le modèle d’ajustement structurel du Fonds Monétaire International et il est impatient de voir l’Iran rejoindre l’Organisation Mondiale du Commerce.

À bien des égards, ce démantèlement du secteur public ressemble aux processus de privatisation en Russie et dans les pays d’Europe de l’Est dans les années 1990, qui ont permis l’appropriation de vastes pans de l’économie à des prix bradés par des oligarques. En Iran, c’est le Corps des Gardiens de la Révolution d’Iran (RGCI) et ses filiales, ainsi que des personnes associées au Guide Suprême Ali Khamenei, qui ont bénéficié de privatisations menées sans relâche. Au cours de la seule dernière année, des dizaines de milliards de dollars de biens de l’Etat ont été remis au RGCI via des accords secrets excluant tout appel d’offre. Avant que les sanctions frappent plus fort le pays en 2010, via la plus grande transaction boursière jamais enregistrée, l’industrie des télécommunications du pays, d’une valeur de 6 milliards d’euros, a été acquise par le RGCI à la faveur d’une opération qui ne lui a quasiment rien coûté.

Les sanctions sont censées nuire aux Gardiens de la Révolution ou aux proches collaborateurs du Guide Suprême et autres hauts dignitaires religieux, mais ces personnes possédant tout, comme je l’ai expliqué plus tôt, les soi-disant sanctions "ciblées" ne les ont pas touchées.

Les sanctions actuelles ont eu un impact sur les exportations de pétrole (en baisse de 46%), le secteurs bancaire et financier, les assurances - y compris les assurances des pétroliers - et les réserves d’or. Les États-Unis ont également imposé de lourdes amendes en cas de tentative de contournement des sanctions. L’objectif est de créer "un effet paralysant sur tous les échanges commerciaux non-humanitaires avec l’Iran", a souligné Mark Dubowitz de la Fondation pour la Défense de la Démocratie, qui a ajouté qu’essayer de cibler uniquement certains secteurs de l’économie iranienne était un "jeu que les Etats-Unis ne pourraient jamais gagner."

Le taux annuel d’inflation a été estimé à 30% en 2012 ; l’inflation actuelle de mois à mois atteint environ 70%.

Le bœuf, qui coûtait 120.000 rials le kilo il y a un an, est désormais à plus de 200.000. Le prix d’un sac de riz a presque doublé, passant à 70.000 rials. Une boîte de haricots coûte plus de deux fois plus qu’en janvier dernier.

Le taux de chômage chez les jeunes (de 15 à 35 ans) est estimé à environ 60%. Au cours des dernières années, le coût du logement dans la plupart des grandes villes iraniennes a augmenté de 1.000%. Selon Mohammad Reza Shalgouni : "Contrairement aux illusions de certains groupes de gauche hors de l’Iran, les politiques soi-disant "pro-déshérités" d’Ahmadinejad ont joué un rôle important dans l’aggravation de la crise structurelle de l’économie de l’Iran. Il suffit de se rappeler qu’au cours des trois premières années de sa présidence, les réserves de trésorerie ont triplé, passant de 60.000 milliards de tomans (environ 45 milliards d’euros) à 180.000 milliards de tomans."

Même si une partie relativement importante de la population travaille dans l’agriculture, la production agricole a diminué de façon constante depuis les années 1960. À la fin des années 1990, l’Iran est devenu un importateur alimentaire important et les difficultés économiques à la campagne ont poussé un grand nombre de personnes à migrer vers les villes. D’après des chiffres datant de juin 2007, dans une population active de 27 millions de personnes, 25% sont dans l’agriculture, 31% dans l’industrie et 45% dans les services.

Chaque année, le gouvernement iranien annonce ce que sera le nouveau taux de salaire minimum : entre le 21 mars 2010 et le 20 mars 2011, il était fixé à 226 euros par mois. Pourtant, pour cette année-là, le seuil de pauvreté était fixé officiellement par ce même gouvernement à un revenu de 600 dollars par mois ! La plupart des travailleurs savent que 226 euros ne permettent même pas de payer un logement pour une famille de trois ou quatre personnes. Cependant, nous devons aussi nous rappeler que les capitalistes iraniens utilisent le non-paiement des salaires comme une méthode systématique pour assurer l’augmentation des profits. Au cours de la dernière année iranienne (qui s’est terminée le 21 mars 2013), des millions de travailleurs ont été confrontés à des retards de six mois à un an pour le paiement du salaire minimum officiel. La plupart des actions de protestation menées par les travailleurs au cours des derniers mois se sont faites autour du slogan tout simple "Nous avons faim".

La corruption qui est partout dans le régime a contribué à la crise économique. En 2012, la République islamique a été reconnue comme l’un des pays les plus corrompus au monde, selon Transparency International. L’Iran est classé 133e, à égalité avec la Russie, le Kazakhstan, le Honduras et la Guyane, sur une liste de 176 pays et territoires classés, du moins corrompu au plus corrompu.

Les sanctions ont également eu des conséquences sur la santé des gens. Les patients atteints de cancer, de dystrophie musculaire et de sclérose latérale amyotrophique (aussi appelée maladie du motoneurone) sont parmi les personnes qui courent le plus de risques. La mort d’un adolescent de 15 ans atteint d’hémophilie en novembre dernier a été la première à être directement attribuée aux sanctions. Mais des centaines de milliers d’Iraniens atteints de maladies potentiellement mortelles sont dans l’incapacité d’obtenir le traitement dont ils ont besoin. Si les riches voyagent à l’étranger pour régler le moindre petit problème de santé, les médecins mettent en garde contre une crise sanitaire imminente en Iran à moins que les médicaments essentiels redeviennent disponibles.

PF : Quelle est la situation actuelle en matière de droits des femmes et des minorités nationales en Iran ?

YM : Le 8 mars 1979, des dizaines de milliers de femmes iraniennes ont pris part à la première grande manifestation contre la République islamique qui venait d’être proclamée en Iran, à la suite de l’imposition forcée du hijab. Les slogans étaient : « Je le dis à chaque instant, je le dis sous la torture : la mort ou la liberté", "La liberté n’est ni orientale ni occidentale : elle est universelle", "Mort à la censure !" "A l’aube de la liberté, la place des femmes est vide : la révolution n’a pas de sens sans la liberté des femmes - nous ne voulons pas le hijab ! "

Depuis ce jour et pour plus de 30 ans, les fondamentalistes religieux défenseurs d’une ligne dure ont tenté d’imposer leurs règles aux femmes et aux jeunes. Toutefois, même eux reconnaissent qu’ils sont confrontés à une crise culturelle. La majorité de la jeunesse et le mouvement des femmes rejettent ouvertement l’islam fondamentaliste ; la génération née après que le régime islamique soit arrivé au pouvoir est parmi les sections les plus laïques de la société au Moyen-Orient et elle mène campagne pour la séparation de la religion de l’Etat.

À l’exception d’une minorité dans les classes moyennes et supérieures, les femmes iraniennes ont traditionnellement souffert de lois et de pratiques patriarcales tant au sein de la famille et au travail. Depuis la création de la République islamique en 1979, la situation des femmes iraniennes s’est cependant aggravée. L’imposition rigide du voile (hijab) a renforcé la discrimination et les préjugés contre les femmes. De nombreuses familles refusent d’envoyer leurs filles à l’école secondaire. Dans l’enseignement supérieur, l’Etat décourage ou carrément empêche les filles d’étudier ou de travailler dans des domaines et des professions considérés comme « masculins », comme l’ingénierie, l’exploitation minière, la magistrature,... C’est en s’opposant à l’État que de nombreuses femmes poursuivent de telles études.

Il y a des discriminations envers les femmes dans le sport et les loisirs. La participation à certains sports est déconseillée et, dans la plupart des installations de loisirs, les installations et les activités sont strictement séparées et rarement disponibles pour les femmes. Beaucoup de gens ont dénoncé cela comme un système d’apartheid contre les femmes. Le ministère de l’Éducation a récemment reconnu que 94% des écolières étaient en mauvaise condition physique parce qu’elles n’ont pas pratiqué de sport ou d’éducation physique.

Cette combinaison du port forcé du hijab et de la ségrégation est utilisée pour limiter l’accès des femmes à l’enseignement public, aux sports et aux loisirs. En d’autres termes, le système vise à institutionnaliser le confinement des femmes à la maison. Ces politiques facilitent l’objectif de faire des femmes des citoyens de deuxième classe.

Quand elles deviennent adolescentes, les filles sont entraînées de plus en plus dans un monde dominé et manipulé par les hommes de leur famille. Elles peuvent être données légalement en mariage à leur insu ou sans leur consentement quand elles sont encore des enfants. L’âge légal du mariage pour les filles est de neuf ans.

Les lois islamiques discriminatoires régissent la vie privée et publique des femmes : elles doivent se conformer à un ensemble très précis et très restrictif de codes vestimentaires - un voile intégral ou un foulard complet avec un long pardessus sont les seules formes acceptées de robe. La loi discrimine également les femmes en matière d’héritage, leur donnant tout au plus la moitié de la part de leurs homologues masculins. Selon les lois du Houdoud et Qassas [qui régissent les peines coraniques et la loi du talion - NdT], la vie d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme, avec l’implication qu’un homme ayant tué une femme et condamné à mort ne peut être exécuté que si la famille de la victime paie au meurtrier la moitié des dépenses mortuaires. L’article 6 de cette loi stipule que la famille de la défunte doit payer la famille de l’assassin pour obtenir une « justice islamique » (une vie pour une vie). L’article 33 des lois Houdoud et Qassas affirme que le témoignage de la femme n’est valable dans les cas d’homicide que s’il est appuyé par au moins un témoin masculin. Selon les lois islamiques de l’Iran, les femmes sont généralement considérées comme inaptes à être des témoins ; leur capacité d’observation est considérée comme la moitié de celle d’un homme. Et les femmes ont officiellement été jugées trop émotionnelles et irrationnelles pour être juges.

Bien sûr, on trouve également dans les autres religions des règles et des prescriptions anti-femmes. Cependant, ce qui différencie l’Iran ou l’Irak occupé par les USA des autres Etats islamiques, c´est que le Coran dicte le droit civil et judiciaire. En d’autres termes, l’exigence démocratique fondamentale de la séparation de l’État et la religion ne s’applique pas - bien au contraire.

En outre, les lois islamiques sur le mariage appliquées en Iran sont parmi les plus répressives au monde en termes de discrimination contre les femmes. Alors que les hommes sont autorisés à épouser jusqu’à quatre femmes à la fois dans le cadre d’un mariage permanent, ainsi qu’un nombre illimité de femmes dans ce qui est connu comme le "mariage temporaire" (siqeh), les femmes qui n’adhèrent pas à la stricte monogamie sont considérés comme des criminelles et peuvent être brutalement et sauvagement lapidées en public. Ce châtiment islamique légal pour les relations extra-conjugales est appliqué régulièrement en Iran.

Les hommes contrôlent la vie de leurs épouses, de leurs filles et de leurs sœurs célibataires. Dans les sociétés islamiques, les femmes ont besoin d’un tuteur masculin tout au long de leur vie, chargé de leur donner l’autorisation légale de voyager, d’étudier, de se marier, etc. Comme aucun consentement n’est requis pour les relations sexuelles dans le mariage, le viol de la femme mariée est courant ; le fait de battre sa femme est même toléré dans ce cadre (un verset coranique rend légitime de battre sa femme dans le cas de "femmes rebelles"). L’avortement est illégal, mais l’augmentation du nombre d’interruptions de grossesse témoigne de son utilisation comme moyen de contraception.

En ce qui concerne le divorce, jusqu’en 1996, l’homme avait les mains presque libres pour divorcer de sa femme, tandis que la femme n’avait droit qu’à un recours limité au système juridique. Même après la réforme des lois régissant la séparation, une femme ne peut demander le divorce que dans des circonstances exceptionnelles. L’ampleur de cette discrimination a été particulièrement bien rendue dans les rapports réalisés par le Groupe de Travail sur les Droits humains : un tribunal avait mis 14 ans pour approuver la demande de divorce d’une femme qui se plaignait d’être torturée par son mari. Celle-ci faisait état de nouveaux cas de maltraitance chaque année. Elle avait accepté d’abandonner toutes les exigences financières contre son mari et a finalement dû contacter directement le procureur général de l’Iran (qui a déclaré qu’elle « tremblait violemment" chaque fois que son mari était mentionné) pour obtenir son divorce. Dans un autre cas, le processus a pris huit ans.

La loi sur le divorce est également conçue pour punir les femmes récalcitrantes, en les jetant dans la pauvreté et la misère, ce qui les conduit à recourir aux tactiques les plus inhabituelles afin d’assurer un minimum d’entretien à leurs enfants. Dans la plupart des cas, les femmes doivent renoncer à toute indemnisation financière afin d’obtenir le divorce, même si les procédures ont été engagées par l’homme. La loi iranienne stipule qu’un enfant mâle de plus de deux ans et un enfant de sexe féminin âgé de plus de sept ans doivent vivre avec leur père. Même le grand-père paternel est prioritaire sur la mère en matière de garde des enfants.

Dans le mariage, la discrimination contre les femmes va encore plus loin. Une femme vierge (quel que soit son âge) n’a pas le droit de se marier sans le consentement de son père (ou de son grand-père paternel, en l’absence de son père). Une femme musulmane n’a pas le droit d’épouser un non-musulman (un droit qu’ont ses homologues masculins - avec quelques restrictions). Et une femme divorcée doit attendre un délai fixé avant de se remarier (mais il n’y a aucune période d’attente pour un homme divorcé). Ces pratiques et lois islamiques ont créé un environnement propice à des abus généralisés et à des atrocités commises contre les femmes.

Alors que les lois de Houdoud et Qassas prescrivent des peines "égales" pour les hommes et les femmes, ce sont les femmes qui souffrent de ces mesures barbares. Un homme marié ayant une liaison avec une femme non mariée peut toujours prétendre qu’ils ont été "temporairement mariés". Mais une femme dans la situation inverse n’a pas une telle possibilité de défense et risque de devoir affronter l’horreur de la mort par lapidation.

La plupart des femmes ne signalent pas les faits de viol en dehors du mariage parce que c’est la victime qui a le plus à perdre. D’abord, elle sera accusée de déshonorer sa famille et, dans certains cas, elle pourrait même être tuée par des membres de celle-ci. Ensuite, elle craint des poursuites en vertu des lois sur la morale : la punition pour un comportement « non islamique » est d’être fouettée ou lapidée à mort, surtout si la femme est considérée par le tribunal comme ayant été une partenaire consentante.

Les lois discriminatoires à l’égard des droits des femmes couvrent un large éventail de domaines dans le mariage, le divorce, la garde des enfants et l’héritage, en plus de la législation du travail anti-femmes et les politiques sociales. Celles-ci ont eu des effets dévastateurs, conduisant aux privations économiques et à l’isolement social des femmes et de leurs enfants. Les femmes iraniennes ont mené une dure lutte contre ces injustices, mais n’ont eu qu’un succès très limité face à la puissance écrasante de l’Etat religieux et de ses nombreuses institutions.

Quelle que soit l’interprétation de l’Islam que nous prenons, le Coran spécifie clairement que les femmes qui désobéissent à leurs hommes peuvent être battus. Devrions-nous accepter cela sous prétexte de respecter les valeurs islamiques et de lutter contre le racisme ? Faire cela serait ignorer ce qui a été fait aux femmes laïques dans les sociétés islamiques - aux femmes qui choisissent de ne pas respecter les règles. A Téhéran, les adolescentes qui ne respectent pas le code vestimentaire islamique intégral (celles qui montrent une frange de cheveux sous leur foulard, par exemple) sont régulièrement arrêtées, fouettées et on leur fait signer une déclaration disant qu’elles cesseront de "se comporter comme des prostituées".

Les femmes iraniennes ont lutté contre chacune de ces politiques et c’est tout à leur honneur d’avoir forcé le régime à battre en retraite sur certaines des pires atrocités.

PF : Les Iraniens à j’ai parlé ont mentionné l’existence de différents courants au sein du régime. Que pouvez-vous nous dire à propos des conflits internes au sein du régime iranien ?

YM : Les candidats réformistes des élections présidentielles de 2009, Moussavi et Karoubi, sont, comme vous le savez, en résidence surveillée et cette « faction » du régime est très en retrait. J’ai toujours soutenu qu’ils n’ont jamais voulu défier le régime islamique et que nous n’aurions pas vu de « réformes » authentiques, même si Moussavi était arrivé au pouvoir. À bien des égards, comme je l’ai déjà dit, l’existence de factions et les illusions qu’elles créent aident à la survie du régime.

Comme nous l’avions prédit dans les prises de position de HOPI, une fois la faction réformiste marginalisée au niveau du pouvoir exécutif gouvernemental, le conflit entre le gouvernement du président Ahmadinejad et le parlement (le Majlis), s’est approfondi. Le principal groupe parlementaire, connue sous le nom de faction "principlist" ("ceux qui sont fidèles aux principes") est dirigé par Ali Larijani, le président du parlement. Le conflit a paralysé l’État. Ahmadinejad, très fâché, a retiré un certain nombre de projets de loi présentés par le gouvernement, affirmant qu’ils avaient été modifiés au point de ne plus être reconnaissables lors de leur passage dans divers comités du Majlis. Ahmadinejad et Larijani sont actuellement impliqués dans une bataille majeure.

On peut aussi parler d’une autre faction - les "pragmatiques", dirigé par Mohsen Rezai, l’ancien commandant du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC) - qui a également été critique envers le gouvernement. Le Majlis a accusé les partisans d’Ahmadinejad dans les banques et dans une industrie de premier plan d’être impliqués dans une affaire de corruption de plusieurs milliards de tomans et Ahmadinejad a lancé des contre-accusations contre les frères Larijani. Les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent de grandes parties de l’économie, seraient également corrompus. L’organisation militaire la plus puissante en Iran possède des fondations caritatives (bonyads) qui sont exonérées d’impôt et sont en grande partie libre de toute surveillance de la part du gouvernement. Les Gardiens ont également été associés à la contrebande et au trafic illicite de stupéfiants. Certains officiers vétérans auraient amassé une fortune considérable pendant que les luttes fractionnelles s’intensifient et que chaque faction s’acharne à dénoncer ses rivaux.

PF : Sur quelle base sociale peut encore s’appuyer le régime et sur quel soutien populaire peut-il compter ?

YM : Le régime garde une base principalement parmi ceux dont la survie dépend de paiements par le régime, principalement une vaste milice religieuse (le Bassidj) et les Gardiens de la Révolution islamique. Probablement 3,5 millions de personnes, y compris les familles des membres de ces forces. Il n’a pas de vraie base sociale parmi les pauvres, les habitants des bidonvilles ou les paysans et il n’a jamais eu de base sociale parmi les travailleurs.

PF : Pouvez-vous également nous parler des différents courants qui existent dans l’opposition, en particulier dans le mouvement démocratique ? Par ailleurs, le mouvement démocratique d’il y a quelques années a semblé se heurter au fait que le régime était prêt à déchaîner la violence contre lui mais qu’il n’avait, en retour, aucun moyen d’y faire face. Comment pensez-vous qu’un mouvement démocratique et progressiste de masse pourrait affronter ce problème ?

YM : Il est vrai que le régime a déclenché la répression contre l’opposition démocratique, mais le mouvement de masse a été trahi par la direction du mouvement vert [la couleur choisie par les dirigeants de l’aile "réformiste" - NdT] qui était plus intéressée par des négociations avec les dirigeants du régime et qui continuaient à appeler à la retenue et à sonner la retraite. Ils ont appelé les manifestants à "garder le silence" au cours de certaines des plus grandes manifestations et ils ont refusé de répondre aux revendications des travailleurs pour de meilleurs salaires. Ils se sont distanciés des revendications plus radicales avancées lors des manifestations. Mais tout cela ne les a pas empêchés de se faire arrêter. Un mouvement de masse peut vaincre cette répression s’il s’agit d’un véritable mouvement révolutionnaire sans illusions sur les différentes sections du régime et s’il répond aux exigences des travailleurs.

PF : J’ai l’impression que les jeunes opposants au régime penchent vers une politique libérale de gauche. Les idées marxistes progressent-elles parmi eux ?

YM : C’était vrai dans les années 1990 et au début des années 2000. C’était une conséquence inévitable du triomphalisme de l’Occident à cette époque. La crise économique, non seulement en Iran mais partout dans le monde, ainsi que les guerres US dans la région ont changé considérablement tout cela.

Au cours des dernières années, nous avons assisté à une radicalisation du mouvement étudiant et nombreux sont ceux qui se décrivent comme marxistes. En plus, la défaite du mouvement réformiste (le mouvement vert) a également conduit à une situation dans laquelle les jeunes Iraniens ont commencé à remettre en question l’ensemble du régime d’un point de vue de gauche.

PF : HOPI milite activement contre les mesures américaines contre l’Iran et la menace d’une attaque militaire américaine sur le pays. Pensez-vous qu’une attaque américaine contre l’Iran est vraiment probable étant donné le bourbier dans lequel se trouve Washington à la fois en Irak et en Afghanistan ?

YM : Je ne pense pas que le bourbier arrêtera Washington ; au milieu d’une grave crise économique, la guerre peut présenter une voie de sortie. Cependant, en ce moment, les États-Unis et leurs alliés semblent être convaincus qu’ils peuvent faire tomber le régime iranien et, à en juger par les effets dévastateurs de l’escalade des sanctions, ils pourraient bien avoir raison.

PF : Certains dans la gauche occidentale soutiennent que la défense de l’Iran contre les menaces et les diverses mesures prises par les États-Unis et les autres puissances occidentales exige la défense du régime en place en Iran. Certains affirment même que le régime est un produit d’une révolution et est donc au moins en partie progressiste. Quelle est votre vision de ces choses ?

YM : L’arrivée au pouvoir du gouvernement islamique a signifié la défaite de la révolution iranienne. Il n’y avait rien de progressiste dans ce régime en 1979 et il n’y a rien de progressiste maintenant non plus. Il s’agit d’une dictature religieuse impitoyable à l’idéologie misogyne, qui a essayé d’imposer un "comportement islamique" dans la vie privée et publique d’une population qui a refusé de l’accepter. D’où la duplicité et la réalité des Iraniens vivent deux vies distinctes : l’une, en dehors de la maison, semblant être conforme aux prescriptions religieuses et l’autre, en privé, marquée par une désillusion grandissante face à la religion. Et tout cela, c’était avant que les scandales de corruption et les accusations d’implication de hauts dignitaires religieux dans la prostitution et le trafic de drogue transforment en objets de moquerie les ayatollahs chiites si "pieux" et si "moraux".

PF : Une des principales raisons de la montée de ce qu’on appelle l’islam politique ou le fondamentalisme islamique semble être les compromis passés par le nationalisme laïque avec l’impérialisme, dans le cas de l’OLP notamment. Comment analysez-vous la situation actuelle de l’islam politique, en termes de soutien populaire ?

YM : L’islam politique est populaire dans les pays où des forces laïques pro-occidentales sont au pouvoir, ce qui, à l’exception de l’Iran, est vrai pour la plupart des pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Mais cette popularité, c’est en partie parce que la population a encore des illusions sur l’islam politique, en partie parce que, même dans les conditions de forte répression, les groupes religieux avaient plus de marge de manœuvre que les forces de gauche ou nationalistes laïques et, en partie encore, parce que les groupes religieux bénéficient directement ou indirectement de fonds importants originaires d’Arabie Saoudite ou d’autres pays du Golfe.

PF : Que peuvent faire les progressistes occidentaux pour être le plus utile possible à la classe travailleuse et aux opprimés d’Iran ?

YM : Ils doivent montrer leur solidarité avec la classe travailleuse iranienne en popularisant ses revendications, tout en faisant campagne contre la guerre et les sanctions. Celles-ci ont provoqué un chômage de masse et une hausse galopante du coût de la vie. Les conditions actuelles de pauvreté et de misère rendent difficiles pour les travailleurs de se mobiliser et de s’organiser contre le régime.

Article publié sur rdln.wordpress.com et weeklyworker.org
Traduction française pour avanti4.be : Jean Peltier