Qui veut une intervention en Syrie ?

Santiago Alba Rico 3 octobre 2013

Il y a quelque chose d’un peu trompeur, ou si on veut d’un peu mensonger, dans la condamnation de la dite position « ni-ni » (contre l’intervention et contre la dictature, NdT) faite par exemple par des gens comme Jean Bricmont et sur base de tant d’arguments qui semblent si robustes. Elle est un peu trompeuse ou un peu mensongère parce qu’elle oblige à accepter une division binaire du monde et une logique schématiquement négative.

Elle est en outre simplificatrice et élitiste : toutes les multiples forces qui opèrent sur le terrain, avec leurs petites marges d’autonomie, sont ainsi réduites à l’un de ces deux camps : ou bien un impérialisme qui aurait orchestré un fabuleux montage et à l’ordre duquel se trouveraient non seulement des gouvernements, des organisations internationales, des intellectuels et des mercenaires, mais aussi des millions de complices locaux achetés ou aliénés ; ou bien – d’autre part – un noyau résistant, anti-impérialiste, soutenu par une élite incorruptible, lucide, consciente, dure, obligée à défendre la vérité contre les armées de l’OTAN, les médias et les gens.

Un "ninisme" introuvable

Je pense que dans le cas de la Syrie il n’existe, nulle part, un quelconque « ni-nisme ». Il y a ceux qui, comme Bricmont, considèrent qu’il y a deux pôles qui s’affrontent et estiment qu’il faut se positionner seulement contre l’intervention (en disant un « oui » plus ou moins sonore au régime syrien, considéré comme un moindre mal ou comme un bastion contre l’impérialisme dominant). Il y a ceux qui, comme Bernard Henry-Levy, considèrent également qu’il n’y a que deux pôles qui s’affrontent et qu’il faut seulement se positionner contre le régime syrien (et ils disent alors un « oui » plus ou moins sonore à l’intervention, considérée comme un bien toujours supérieur au mal absolu d’une dictature sanglante).

Bien entendu, ces deux positions, s’expriment en dehors de la Syrie. A l’intérieur du pays, c’est le régime qui adopte la position de Bricmont, en s’appuyant sur son « anti-impérialisme » pour continuer à massacrer son peuple. Et c’est une partie de ce peuple qui adopte la position de Bernard Henry-Levy, parce qu’il vit tous les jours dans sa propre chair les bombardements « coloniaux » de son propre gouvernement.

Mais, surtout, la logique de Bricmont amène à proposer – et au régime syrien à l’accepter – le soutien, la complicité et la compagnie de l’extrême droite européenne, qui est manifestement pro-régime et anti-intervention.

Il y a ensuite ceux qui, à l’extérieur et à l’intérieur, partent également d’une logique affirmative. Nous ne nous prononçons pas « contre » rien du tout, mais bien « pour » quelques principes défendus collectivement sur le terrain. Nous sommes pour – par exemple – l’autodétermination démocratique du peuples syrien et l’élan d’une révolte pacifique initiale tronquée par la férocité de la répression. Bien entendu, dans un monde complexe, « omnis determinatio est negatio » (pour le dire de manière pédante avec Spinoza) : « toute affirmation est négation » ou, si on veut, toute autodétermination est négation. L’affirmation de l’« autodétermination démocratique de la Syrie » ne peut se faire que « contre » Bachar Al-Assad et, en même temps, contre Israël, l’impérialisme étasunien, les puissances du Golfe, Al-Qaeda, la Russie et l’Iran.

Cela fait beaucoup d’ennemis, dira-t-on, un long rosaire de « non », en effet, mais qui se déploie sous nos yeux avec une logique de combat inflexible à partir de la défense d’un « oui » encore vigoureux, d’un projet positif qui se heurte sur le terrain à d’innombrables négations. Cette position – et tel est le cas – est beaucoup plus « simplificatrice » que celle de ceux qui arguent de la « complexité » de la situation pour en conclure rapidement qu’il est nécessaire de soutenir Al-Assad – y compris en le considérant « bon » - parce que le Grand Satan des Etats-Unis feint de vouloir intervenir contre lui depuis deux ans.

La critique des inexistants « ni-ni » repose sur le syndrome du spectateur de l’hippodrome ; nous ne sommes pas sur la piste, nous ne sommes ni des chevaux ni des cavaliers, on se limite à parier et nous consacrons la plus grande part de notre temps, d’une course à l’autre, à critiquer les autres spectateurs. Mais à l’intérieur de la Syrie existe un courant laïc et démocratique, également de gauche, qui, parce qu’il défend le projet positif de l’autodétermination démocratique du peuple syrien, oppose en même temps un « non » catégorique à la dictature assadienne et à l’intervention (et il s’exprime également contre le djihadisme et combat même militairement Al-Qaeda, comme les Kurdes et certaines brigades de l’ASL).

Que ce courant démocratique, celui qui a commencé la révolution de mars 2011, ait été affaibli, cela est du à trois facteurs : la brutalité du régime, qui a tué, emprisonné ou exilé plusieurs générations de militants démocratiques avec la collaboration de la Russie et de l’Iran ; le financement criminel, de la part de l’Arabie Saoudite et, dans une moindre mesure, du Qatar et de la Turquie, des groupes djihadistes sanglants qui tirent profit d’une manière quasi « léniniste » de l’occasion qu’on leur offre ; et, enfin, l’abandon, l’indifférence ou le rejet de la gauche internationale. A ces trois causes il faut en ajouter une quatrième : les médias, tant commerciaux qu’alternatifs, qui occultent systématiquement la lutte encore vivante des secteurs de gauche, laïcs et démocratiques.

Sur l’attaque à l’arme chimique

J’avoue avec naïveté que la difficulté de certains secteurs anti-impérialistes à comprendre la gauche syrienne qui s’oppose au régime me semble étrange. Par exemple, nous devrions tous considérer qu’il est très important d’éclaircir l’utilisation criminelle d’armes chimiques dans les quartiers de Damas et de traîner ses responsables devant un tribunal. Mais cette question est marginale dans le débat sur l’intervention. Nous qui sommes en faveur de l’autodétermination démocratique du peuple syrien, pour les raisons déjà exposées, nous ne pouvons nous fier à la moralité d’aucune des parties impliquées : bien que le rapport de l’ONU mériterait plus de crédit que ceux des « organisations des droits de l’Homme » du régime, nous pensons qu’Obama est capable de mentir et qu’Al-Qaeda est capable d’utiliser du gaz sarin. Notre position contre l’intervention ne dépend pas de l’éclaircissement de ce crime : même si l’on démontrait de manière inattaquable la responsabilité du régime, nous serions, en tous les cas, contre l’intervention militaire des Etats-Unis.

Curieusement, toute l’énergie d’un secteur de la gauche anti-impérialiste, indifférente jusqu’ici face aux crimes du régime, est consacrée à démontrer que Bachar Al-Assad n’est pas le responsable (parfois avec des preuves peu solides, quand elles ne sont pas ouvertement manipulées) et à dénoncer l’attaque chimique comme un pur montage propagandiste au service de l’intervention.

Or, cela implique deux principes dangereux. Le premier, c’est la conviction que le régime syrien serait incapable d’une telle sauvagerie. Ainsi posée, l’opposition à l’intervention se transforme en soutien positif à Bachar Al-Assad, considéré comme un « humaniste, socialiste et anti-impérialiste ». Le second est paradoxal. Du fait que ces secteurs anti-impérialistes insistent tellement lourdement à associer l’utilisation d’armes chimiques à l’intervention, cela induit à penser que si la responsabilité du régime est prouvée, alors cette intervention devient légitime et il faudrait la soutenir. C’est comme s’ils faisaient un effort gigantesque, parfois fallacieux, pour nier la culpabilité du régime afin de ne pas se voir obligés de demander l’intervention. Ils sont tellement occupés à « démonter » les preuves contre Al-Assad et à accumuler les preuves contre les « rebelles » qu’ils se retrouvent englués dans une double contradiction : celle de considérer comme « bonne » la dictature et celle de considérer comme légitime l’intervention (si c’est bien la dictature qui est coupable).

En tous les cas, il faudrait poser une question aux personnes de ce secteur anti-impérialiste ; si l’on démontre sans la moindre erreur ou doute possibles la responsabilité du régime dans les crimes de Ghoutta, approuveraient-ils alors l’intervention ? Que feraient-ils ? Condamneraient-ils au moins le régime d’Assad et se solidariseraient-ils avec leurs victimes ?

Soyez tranquilles ; cela n’arrivera jamais. On ne pourra jamais prouver que c’est Al-Assad parce qu’Al-Assad est le « bon », il est des « nôtres », c’est un « socialiste humaniste anti-impérialiste ». Toute notre « rigoureuse » investigation (comme si nous n’avions pas d’autres moyens que de diffuser des hypothèses et des rumeurs !) part de l’innocence d’Assad et de la culpabilité de l’impérialisme.

Tel n’est pas notre cas. Nous, la gauche opposée au régime, parce que nous sommes pour l’autodétermination démocratique du peuple syrien, nous partons de la culpabilité présumée des deux parties (ou des cinq, ou des dix parties !) et, indépendamment de qui a commis le crime, nous le condamnons avec dégoût et horreur, nous sommes solidaires avec ses victimes et nous seront toujours contre une intervention militaire étasunienne.

Qui veut l’intervention ?

Un peu trompeuse et un peu mensongère, la critique du « ninisme » est surtout élitiste. En appliquant ses catégories théologiques binaires où toute la complexité réelle est absorbée, on fait tout bonnement abstraction des populations concernées, simples complices dans l’échiquier global. Pourquoi – se demandent beaucoup – tant de gens sont-ils sortis dans les rues contre l’intervention en Irak et qu’il n’y a personne aujourd’hui ? Cette question elle-même présuppose qu’il y aurait aujourd’hui beaucoup de monde en faveur de l’intervention en Syrie. Mais ce n’est pas le cas. La différence c’est qu’aujourd’hui il y a beaucoup de monde dans les rues du monde arabe depuis deux ans et demi et dans tous les pays (c’est maintenant le cas au Soudan) et qu’il y a eu, et qu’il y a encore, beaucoup de monde dans les rues en Syrie.

La véritable question devrait être plutôt : pourquoi y a-t-il eu si peu de manifestations en faveur des révoltes et des révolutions arabes en Europe et en Amérique latine ? Pourquoi les mêmes qui ne cessent d’appeler à la révolution mondiale prennent-ils distance avec elle ou la rejettent quand finalement elle se produit dans la région la plus « réprimée » et maltraitée du monde ? Serait-ce parce que nous serions seulement capable de dire « Non » et jamais « Oui » ? Les mobilisations contre la guerre en Irak n’ont pas empêché la criminelle invasion étasunienne et des mobilisations en faveur du réveil de la région arabe n’auraient pu empêcher la contre-révolution en marche. Mais si nous ne pouvons rien faire d’autre que crier, n’aurait-il pas été bon, décent, joli, unificateur, de crier un peu de solidarité aux Syriens massacrés par le dictateur ?

Avouons que si, en Irak, les Etats-Unis avaient utilisé pour justifier l’invasion une véritable révolution au lieu de fausses armes de destruction massive, nous aurions tout autant protesté, mais cela aurait été beaucoup plus difficile pour nous. Dans le cas du monde arabe et de la Syrie en particulier, des secteurs anti-impérialistes ont invoqués des motifs supérieurs pour abandonner non seulement les principes mais aussi les peuples : et aujourd’hui ils grondent les gens – et le reste de la gauche - qui ne répondent pas à leurs appels à manifester, nostalgiques qu’ils sont du bon vieux temps où il n’y avait pas de gens dans les rues du monde arabe mais bien beaucoup d’occidentaux impuissants criant « non à la guerre » dans les rues de Madrid.

Vu que les anti-impérialistes n’ont pas le pouvoir, ni information ni déjà presque plus de principes, ils aiment surtout avoir raison. S’il y a si peu de gens qui sont sortis dans les rues contre la menace feinte d’intervention d’Obama, c’est paradoxalement parce que personne ne veut d’une telle intervention. Ni les Etats-Unis, ni la Russie, ni la majeure partie des gouvernements européens, pour ne pas parler de la Chine, de l’Iran et du Brésil et encore moins des peuples, où que ce soit dans le monde. Qui la veut alors ? Mis à part la fort peu représentative Coalition de l’opposition syrienne, certains pays du Golfe et Israël et certaines victimes directes du dictateur, on pourrait presque dire que c’est seulement le régime syrien et les anti-impérialistes qui le défendent. Le régime, parce que cela fait partie de sa fuite en avant et les anti-impérialiste, parce qu’au moins ils auraient ainsi raison. Ceux là mêmes qui, jusqu’à présent, n’ont pas compté un seul cadavre en Syrie, accumuleraient alors les victimes des bombardements étasuniens devant nos yeux et jetteraient au monde avec une satisfaction furibonde un « je vous l’avais bien dit ! ».

Et quand on a seulement raison mais qu’on n’a pas les moyens de persuader les peuples, le syndrome du spectateur de l’hippodrome impose de critiquer les autres spectateurs. Ou pour mieux dire : de les criminaliser. Comme le faisait l’Etat espagnol avec la « périphérie » de l’ETA et avec la même logique épidémique, on ne condamne jamais assez l’OTAN et les Etats-Unis, source de tout le mal. Et si on insiste à ne pas consacrer tous les instants de notre vie à condamner seulement et exclusivement l’OTAN et les Etats-Unis - parce qu’en même temps on lutte contre d’autres « sources du mal », en défense d’un autre projet « positif et collectif », à partir médias marginaux et alors qu’aucun politicien ou journal influent s’est jamais appuyé sur nos phrases – on devient alors un « allié objectif » des Etats-Unis et de la CIA et des justificateurs des bombardements. Un élargissement de la « périphérie de l’OTAN » qui atteint 98% de l’univers, y compris les Syriens qui se limitent à mourir sous les barils de dynamite de Bachar Al-Assad et les familles qui les pleurent.

Certains d’entre nous à une autre époque ont consacrés de nombreuses pages expliquant pourquoi nous sommes en faveur de l’autodétermination du peuple basque et contre l’ETA. Nous avons craint, parfois, et comme cela est arrivé à tant de camarades et amis basques, que l’Etat espagnol intervienne contre nous au nom de la répugnante doctrine anti-juridique et dictatoriale selon laquelle on n’est pas jamais assez contre l’ETA si on est en faveur de l’autodétermination.

Les anti-impérialistes qui défendent Bachar Al-Assad ne peuvent nous mettre en prison. Mais nous qui défendons de l’extérieur l’autodétermination du peuple syrien, nous sentons par contre parfois « l’ombre de l’Etat » qui allonge son piolet sur nos nuques et qui, dans l’attente du moment favorable, nous assène quelques piqures virtuelles...

Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=174712
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera