Quelques réflexions sur le Mali

Guillermo Almeyra, Pierre Stambul, Santiago Alba Rico 13 février 2013

Les interventions militaires occidentales se sont multipliées. En Afghanistan, en Irak, en Libye, le même prétexte a toujours été avancé : protéger la « civilisation », les femmes, la démocratie contre la barbarie. On a vu le résultat : des centaines de milliers de victimes « collatérales » (en grande majorité des civils), des sociétés désintégrées, des intégristes légitimés et armés. Et c’est le chaos produit par l’intervention impérialiste en Libye qui produit aujourd’hui le chaos au Mali ou dans le Sahara algérien.

— La Françafrique est plus que jamais une réalité. L’armée française qui intervient est celle qui a soutenu le génocide rwandais. Les armées africaines qui interviennent ont installé des dictatures par coups d’Etat ou élections truquées et massacrent leurs peuples (Togo, Tchad ...). Les intérêts économiques français dans la région sont évidents : Areva et les mines d’uranium, le coton malien vendu à perte pour les Maliens ....

— Les Touaregs (comme les Kurdes au Moyen-Orient) ont été les grands oubliés de la « décolonisation ». Ils se battent depuis 40 ans dans des mouvements laïques contre la pauvreté, le pillage de leur territoire et la destruction de leur culture. Pourquoi n’ont-ils jamais reçu aucun soutien international ? Seront-ils protégés contre les exactions à venir ?

— La guerre au Mali est inséparable du racisme. Elle provoque en France une nette recrudescence de l’islamophobie. Souvenons-nous du charter expulsant 101 Maliens à l’époque de Pasqua. Comment imaginer que cette France-là qui traite ses immigrés et ses Sans Papiers comme des chiens puisse garantir la démocratie au Mali ?

— Ecoutons les médias qui présentent cette guerre comme étant celle de la « civilisation » (blanche bien sûr) contre la barbarie terroriste.

— Hollande a annoncé son intervention au Mali depuis les Emirats Arabes Unis. Comme si le modèle des pays du Golfe (ultralibéral, féodal, patriarcal et esclavagiste contre ses immigrés) était le modèle à soutenir face à l’islam radical.

— Pendant la guerre civile algérienne, les Occidentaux ont soutenu des gouvernements algériens qui n’ont pas hésité à instrumentaliser des groupes djihadistes aujourd’hui à l’œuvre au Sahara.

Certes, les djihadistes qui s’attaquent aux mausolées de Tombouctou et multiplient les atrocités au Nord-Mali représentent une forme d’obscurantisme meurtrier inacceptable. On peut comprendre le soulagement de la population malienne face à l’intervention française. On peut comprendre qu’en Tunisie où d’autres apprentis djihadistes attaquent les syndicats, on se réjouisse aussi. A Benghazi aussi, la population s’était réjouie de l’intervention franco-anglaise. Pour quel résultat ? Cette joie est une illusion !

Parce qu’en aucun cas un pyromane ne peut éteindre le feu qu’il a allumé, nous devons condamner l’intervention française au Mali.

Pierre Stambul
Publié sur le site : http://www.afriquesenlutte.org/

Mali : La nostalgie de la stabilité

Santiago Alba Rico

Il est difficile de savoir qui peut sortir vainqueur à moyen terme au Mali, mais personne ne doute quant à savoir quelle est la force qui a déjà été vaincue par l’intervention française.

A la veille même des premiers bombardements, l’analyste touareg Akli Chaka l’expliquait sur la page web en arabe du Mouvement de Libération Nationale de l’Azawad (MNLA) dans un article au titre éloquent : « Le commencement de la fin ». Il y décrivait le peuple de l’Azawad et son projet d’indépendance comme fatalement écrasés entre « l’enclume du terrorisme et le marteau des accords et des interventions étrangères ». Après avoir accusé l’Algérie d’avoir manipulé les islamistes radicaux pour faciliter « l’intervention coloniale française », Akli Chaka avertissait que « l’unique, le véritable perdant » ne sera pas l’AQMI (Al Qaeda au Maghreb Islamique) mais bien « le rêve d’indépendance de l’Azawad, qui sera enterré à jamais ».

A mesure que l’offensive française avance sur le terrain, on peut mesurer toute vérité tragique de ces paroles. Ce n’est pas seulement le projet d’un Etat indépendant, mais la population elle-même – touarègue et arabe – qui semble aujourd’hui menacée par le désir de vengeance d’une armée malienne humiliée, accusée de massacres et d’exécutions sommaires dans les territoires reconquis par la France, surtout à Tombouctou et Gao. Les Touaregs du MNLA, qui refusent d’être écartés et qui craignent un « génocide » de la part des soldats maliens, se sont retranchés à Kidal après le retrait des islamistes, tentant de forcer des négociations. Leur proposition d’un Etat fédéral a déjà été rejetée par les autorités maliennes, dont la supériorité militaire française leur garantit une victoire totale. L’accord tacite algéro-français préserve l’unité du Mali comme garantie des intérêts énergétiques communs et exclu, par conséquent, toute solution durable à l’un des conflits historiques qui a précipité la situation actuelle.

Avec une douleur rageuse, Aghilas Sagrou, un autre jeune collaborateur touareg du MNLA, dénonçait dans ce sens « la vision erronée que les Arabes, les musulmans et les occidentaux ont de l’Azawad et de son peuple ». Déterminés à interpréter la crise actuelle comme un conflit entre deux parties – l’Etat du Mali et les « terroristes » - ils oublient, dit-il, le peuple touareg et, par conséquent, le caractère colonial et violemment artificiel de l’Etat malien lui-même. L’intervention militaire française, en effet, n’est rien d’autre que le « réajustement » conjoncturel d’une intervention ininterrompue qui a non seulement marqué l’histoire du Mali depuis l’indépendance mais qui a contaminé sa naissance elle-même. Les armes libyennes et le coup d’Etat de Bamako, facteurs circonstanciels qui ont permis au mouvement touareg de radicaliser ses revendications historiques, ne doivent pas nous empêcher de rappeler les nombreuses révoltes qui, depuis 1963, viennent révéler et aggraver la fracture géographique, ethnique et sociale d’un pays né de l’atelier de bricolage colonial.

Mais il ne s’agit pas que des Touaregs. Il y a quelque chose de forcé – quand ce n’est pas profondément « idéologique » - à attribuer toute l’instabilité de la zone, et surtout celle liée à l’AQMI, à la disparition de Kadhafi. La droite a toujours soutenue, ou du moins toléré, les dictatures comme source de « stabilité », mais il est encore plus choquant que ce critère soit utilisé à gauche pour alimenter la nostalgie du kadhafisme et, en général, pour condamner les « révolutions arabes ». De fait, l’impérialisme a également une forte vocation « stabilisatrice » et il ne faut pas oublier que si Kadhafi a combattu de manière sélective l’islamisme, il l’a fait en collaboration avec l’Europe et les Etats-Unis et avec les mêmes méthodes que nous n’avons cessé, à juste titre, de dénoncer à Guantanamo et dans la CIA.

Pour le reste, il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes connaissances spécialisées ; il suffit de lire régulièrement les journaux et d’avoir une mémoire normale pour savoir que l’industrie du kidnapping et des trafics d’armes, des êtres humains, du tabac et des drogues, ainsi que le recrutement concomitant d’adolescents par l’AQMI est endémique dans le nord du Mali et cela depuis bien avant la révolte libyenne et l’intervention criminelle de l’OTAN.

Cette « stabilité » faite de pauvreté, de marginalisation, de radicalisme islamiste et de crime organisé est la conséquence directe d’une intervention négative dans laquelle le FMI et la France ont joué un rôle prépondérant. Mais les grands investissements de Kadhafi dans la dernière décennie, qui permettaient d’arrondir les fins de mois des élites corrompues au Mali, faisaient partie du même lot. L’achat de 100.000 hectares des meilleures terres de culture du riz près du Niger, la construction de la pharaonique « cité administrative » de Bamako ou d’hôtels de luxe et de grandes mosquées sont loin d’avoir bénéficié aux différents peuples disséminés dans la géographie inégale du pays. Ni les programmes d’ajustement du FMI, ni la balance commerciale défavorable avec la France, ni la munificence intéressée de Kadhafi n’ont permit au Mali de quitter le peloton de queue des indices de développement humain des Nations Unies : ce sont plutôt la cause d’une situation d’abandon et de pauvreté qui, dans le nord, prend des dimensions dantesques.

La révolte touarègue et l’offensive islamiste, frères siamois ennemis, sont en tous les cas la conséquence de ces conditions d’instabilité chronique induite. Comme le démontre dans son dernier livre le journaliste Serge Daniel, spécialiste du Sahel, l’une et l’autre ont à voir « avec l’absence d’Etat » et « d’un véritable programme de développement pour la région ». La cause touarègue, plus fragile et plus juste, pourrait être vaincue. Les islamistes labellisés « Al Qaeda », pour leur part, ont compté et comptent avec l’aide inappréciable de dictatures locales et d’interventions militaires étrangères qui, tout en invoquant la guerre contre le « terrorisme islamique », ont non seulement alimenté et alimentent son ferment social mais auréolent aussi son fanatisme d’un prestige héroïque et émancipateur.

L’unique issue réaliste à ce cercle vicieux destructeur est une combinaison d’anticolonialisme et de démocratie sociale : anticolonialisme qui garantit la souveraineté des peuples sur les ressources et sur leur distribution ; démocratie qui garantit la reconnaissance des sujets individuels et collectifs comme source de définition des cadres politiques et territoriaux.

Source : http://www.cuartopoder.es/tribuna/mali-la-nostalgia-de-la-estabilidad/3880
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Sur les « bons » capitalismes et impérialismes

Guillermo Almeyra

Au risque de me répéter comme un vieux disque rayé, je rappelle que le néolibéralisme n’est pas un nouveau système mais une politique, la politique actuelle du capitalisme. Il est le résultat de l’échec du capitalisme « Providence » vaguement keynésien et qui ne peut plus être répété car il est mort et enterré. Vouloir centrer les efforts contre le néolibéralisme équivaut tout simplement à tirer contre l’ombre du système.

Il n’y a pas de « bon » capitalisme : il y a un régime d’exploitation, d’oppression, de racisme, de colonialisme et de guerres qui est prêt à tout pour garantir le taux de profit des grandes entreprises financières et monopolistiques. Les capitalismes d’État et les politiques d’assistance et de redistribution des richesses font également partie de ce système mondial et le soutiennent.

La différence entre les gouvernements qui sont des agents directs du capital financier et ceux qui essaient d’avoir une quelconque marge de manœuvre réside dans le fait que ces derniers appliquent certaines politiques qui, tout en défendant les profits des capitalistes, doivent prendre en compte la nécessité de soutenir le marché et ces profits capitalistes avec des subsides à la consommation et aux services. Ils doivent céder quelque chose aux mouvements sociaux et à la contestation ouvrière pour éviter qu’ils ne s’organisent de manière indépendante.

Les gouvernements « nationaux et populaires » n’appartiennent cependant pas à une catégorie distincte : tout comme les autres, ils acceptent la spoliation sauvage de la grande industrie minière et pratiquent un « extractivisme » qui détruit les biens communs (eau, bois, terres, minerais) et les pollue, comme le démontre l’exemple de la Chine. Ils placent la croissance économique au-dessus du développement humain, réduisent au minimum les droits humains et sociaux ainsi que les marges de la démocratie. Ils n’ont rien de « populaires » et ne sont donc pas non plus « nationaux ».

Et voici que, par-dessus le marché, Samir Amin (*) découvre dans « Viento Sur » et dans « Utopie Critique » que la France est sans doute impérialiste, mais qu’elle joue au Mali un rôle progressiste qu’il faut soutenir parce qu’elle combat l’islamisme extrémiste financé par le Qatar et utilisé par les États-Unis pour démanteler les Etats africains et renverser le gouvernement algérien.

La France a été l’un des plus grands colonisateurs et diviseurs de l’Afrique et elle est responsable du million de morts (sur 11 millions d’habitants) de la guerre d’Indépendance de l’Algérie, sans compter les centaines de milliers de victimes au Maroc, en Tunisie, à Madagascar, l’horrible massacre du Burundi et la tragédie du Biafra, quand elle a voulu démembrer le Nigeria, Etat islamique qui menaçait ses intérêts. Elle soutient au Mali un gouvernement incapable et corrompu surgi d’un coup d’Etat et qui, faute d’un appui populaire, s’écroulait devant une poignée d’islamistes touaregs, médiévaux et esclavagistes, soutenus et armés par les États-Unis et le Qatar avec les armes que Sarkozy avait vendues à Kadhafi.

Les socialistes français, qui ont soutenu jusqu’au bout la guerre coloniale en Indochine et les massacres en Algérie (Mitterrand a été onze fois Premier ministre pendant ces guerres et les avait couvertes), jouent leur rôle habituel « de médecins au chevet du capitalisme », comme le disait l’un d’eux, León Blum.

Nous sommes tout simplement devant un conflit d’intérêts entre l’impérialisme français, avec son uranium au Niger et le gaz de l’Algérie (son pays-client) et l’impérialisme des Etats-Unis, avec son fidèle caniche britannique, parce que Washington ne veut pas seulement disputer l’Afrique à la Chine, mais aussi à la France.

Samir Amin s’oppose à l’autonomie des ethnies et des régions parce que, selon lui, cela affaiblirait les États africains. Mais ces derniers ont été inventés avec un papier, un crayon et des équerres par les colonisateurs et ils sont tous multiethniques et multiculturels. Et c’est la répression menée par les militaires nationalistes maliens unis à la France qui a renforcé le séparatisme des Touaregs et les a jetés dans les bras du Qatar et de Washington. C’est la répression des nationalistes soudanais qui a favorisé la création – sur une base religieuse et de couleur de peau – du Sud Soudant, un Etat fictif à la botte des États-Unis.

Ceux qui pensent qu’il faut soutenir les « bons » capitalistes prétendument antiyankees et les « bons » impérialismes qui s’opposent à Washington pour mieux opprimer les Africains ne voient que les Etats et non les classes ou les secteurs sociaux qui pourraient s’unir contre toute forme de colonialisme. Ils excluent ainsi l’internationalisme – l’opposition des travailleurs français à l’impérialisme français, par exemple - qui fut la grande force qui a permis l’Indépendance algérienne et la victoire vietnamienne. Il est lamentable que des gens qui pendant des décennies se sont attaqués au capitalisme et à l’impérialisme tombent aujourd’hui dans la « realpolitik » la plus plate et pensent que le plus important est la force relative que peut avoir « l’ennemi de son ennemi » (capitalistes « progressistes » ou « bon » impérialisme) et non pas la manière dont les opprimés pourraient trouver la force de lutter contre tous leurs ennemis et adversaires.

Bien entendu qu’il faut combattre le rôle de Washington et du Qatar en Syrie, ou dans leur soutien aux islamistes touaregs, qui réduisent en esclavage les Bella et font du trafic de drogue, veulent conquérir le Mali « noir » et brûlent les livres de la bibliothèque de Tombouctou, qui fut l’un des premiers centres mondiaux de la culture au XIVe siècle. Bien entendu qu’il faut combattre les plans des États-Unis pour toute l’Afrique. Mais cela ne signifie pas qu’il faut se ranger au côté des concurrents de Washington, qui sont tout autant ses partenaires dans la guerre en Syrie et dans le soutien à Israël.

Dans tous les pays africains des tendances anticolonialistes et indépendantistes ont toujours surgi, parmi les intellectuels et jusque dans l’armée, tendances que la bourgeoisie française a précisément aidé à liquider. Ce qu’il faut soutenir, c’est le développement et la maturation de ces tendances et nullement le « moins mauvais » impérialisme.

(*) Voir : http://www.legrandsoir.info/mali-janvier-2013.html

Publié dans le quotidien « La Jornada » (Mexique). Source :
http://www.jornada.unam.mx/archivo_opinion/autor/front/13
Traductions française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera