Quelle stratégie de lutte contre l’austérité ? L’expérience des Comités Action Europe

Sylvia Nerina 18 septembre 2012

Nés à Bruxelles il y a un an, les Comités Action Europe sont un lieu de rassemblement, de réflexion et d’action qui réunit des militants venant du monde du travail, des syndicats, des associations et des partis à gauche du PS. Leur but est de participer à la construction d’une résistance à l’austérité au niveau européen qui passe par le développement d’un syndicalisme combatif et la convergence des luttes. Parcourus par de nombreux questionnements sur la stratégie, l’autonomie, la coordination et la convergence des luttes, les Comités Action Europe veulent aujourd’hui étendre leur activité à la Wallonie. L’occasion d’un petit focus sur les CAE, après un an de fonctionnement.

A l’heure du coup de gueule de Francis Gomez contre la stratégie de (dé)mobilisation de la FGTB, les Comités Action Europe en sont eux à plus d’un an de fonctionnement et de dénonciation du manque cruel de perspective, de plan d’action et surtout d’unité dans les actions syndicales.

Pour beaucoup de militants, le constat est sans appel, la concertation ne fonctionne plus. Alors qu’elle ne permettait déjà plus d’obtenir de nouvelles avancées sociales depuis longtemps, maintenant elle ne suffit plus non plus à arrêter la régression progressive mais certaine de tous nos acquis et conquêtes sociales.

Là où la structure n’offre plus les perspectives, il est normal et salutaire de voir les militants chercher de nouvelles voies, de nouvelles options, de nouvelles possibilités pour développer un syndicalisme combatif et massif qui permette de mieux combattre les plans d’austérité en Belgique mais aussi de résister enfin à cette machine de guerre sociale que l’Europe a mise en route contre tous les travailleurs. C’est ce qu’essaient de faire les Comités Action Europe.

N’en jetez plus, la coupe est pleine

Pour les militants syndicaux à l’origine de l’initiative, tant FGTB que CSC, le vase a débordé pendant la première partie de l’année 2011. C’est le croisement de trois événements qui est à la base des constats qui guident leur action actuelle.

Tout d’abord, Merkel et Sarkozy annoncent leur proposition de réforme de l’UE qui allait devenir rapidement le Pacte Euro + ; point de départ d’une opération qui va faire des travailleurs et de la majorité sociale les dindons de la farce de la crise de 2008. Le principe de ce Pacte de Compétitivité est à la fois simple et socialement dévastateur. Les pays européens qui sont surendettés peuvent avoir accès au FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière), notre petit FMI à nous. Mais, dans la grande tradition du FMI, pour accéder à ce soutien les gouvernements doivent adopter les plans d’ajustement qui vont avec, et qui se résument le plus souvent à la destruction des droits sociaux au nom de la compétitivité et de la stabilité budgétaire.

A la même période, la « Joint Social Conference » (plateforme d’une vingtaine de syndicats européens et de mouvements sociaux tient sa première « conférence de printemps ». Lors de cette rencontre, toutes les interventions décrivent la même réalité : les attaques ont commencé au niveau national et ce dans tous les pays. Les manières et les temporalités varient, mais la finalité est partout pareille : des attaques en bonne et due forme contre les droits des travailleurs, les sécurités sociales et les services publics. Les participants de la JSC s’accordent alors sur l’urgente nécessité d’une coordination des luttes et des résistances au niveau européen, puisque c’est à ce niveau que les attaques sont agencées, décidées et légitimées.

Mais quelle capacité de coordination et de convergence des luttes peut-on envisager au niveau européen si la capacité syndicale de résistance au niveau national n’est, elle-même, pas unitaire, voire si elle est parfois tout simplement inexistante ? Au même moment, en mars 2011, les syndicats belges annoncent une importante action en Front Commun pour, selon eux, contester le Sommet Européen qui va se tenir à Bruxelles et montrer ainsi que ce ne sera pas si facile d’appliquer les mesures du pacte européen face aux puissants syndicats belges qui comptent avec l’un des plus hauts taux d’affiliation d’Europe. Mais les choses ne se passent pas ainsi. A quelques jours du Sommet, pour un désaccord sur la forme que devait prendre la mobilisation, le Front Commun est rompu. La FGTB organise quatre cortèges se retrouvant au Rond Point Schuman, tandis que la CSC réunit ses militants à l’écart de la FGTB et du Sommet, à savoir au Heysel.

Une telle discorde à l’heure où l’union des forces syndicales est décisive afin de contrer les attaques capitalistes n’est pas chose nouvelle et les militants sont habitués aux petites guerres de pouvoir entre appareils, mais cette fois c’est la division de trop.

La nécessité de combattre est là et elle presse. Une série de militants décide alors qu’il leur faut un lieu qui ne soit pas soumis à cette opposition de pouvoir entre syndicats et dans lesquels ils puissent réfléchir et agir pour commencer à contribuer à cette résistance européenne qui est notre seule chance de survie sociale. C’est de cette manière que naissent les Comités Action Europe.

Le rapport des CAE aux syndicats : entre nécessité et méfiance

Malgré leur déception face à l’intégration des syndicats dans le système, les Comités Action Europe sont bien conscients que le rapport de forces face au programme européen se situe sur le terrain économique, et donc des travailleurs. Au-delà de la grande utilité des occupations d’espaces, des protestations organisées, de la défense des sans-papier et des chômeurs, ils estiment que le véritable levier qui commencera à rétablir un équilibre dans le rapport de forces sera une grève générale européenne. Et pour contribuer à cet objectif, les CAE savent bien que cela passe aussi et surtout par les organisations syndicales. Mais, pour eux, les syndicats, ce ne sont pas les directions mais bien la base des militants et c’est à eux qu’ils veulent s’adresser prioritairement : ces militants qui savent que la concertation ne fonctionne plus, qui ont mal au ventre quand ils voient leur permanent encourager des grévistes à accepter un compromis foireux avec leur patron ou avec le gouvernement et qui sont l’espoir d’un véritable syndicalisme de combat.

Il faut reconnaitre que la tâche que se donnent les CAE n’est pas aisée car c’est une chose très difficile pour des militants syndicaux de se situer et d’agir en marge des structures syndicales. Les CAE eux-mêmes ne s’engagent pas à une évaluation du fonctionnement des syndicats, préférant relayer les critiques qui émaneront des militants syndicaux eux-mêmes. Cette prudence est compréhensible, car dans d’autres situations que les CAE, nous avons pu constater qu’il n’est pas facile de mettre des mots sur le malaise ressenti lorsqu’on constate l’immense fossé entre la radicalité de certains discours syndicaux et la modération extrême mise dans les moyens d’actions. Et porter une voix contradictoire est d’autant plus difficile que les structures, en particulier celles de la FGTB, ont bien compris quel langage elles doivent utiliser pour discréditer ce qui les dérange en taxant rapidement d’ « anti-syndicaux », de « corporatistes » et d’ « individualistes », ceux qui auront l’audace de critiquer son fonctionnement et ses décisions. On se souviendra parmi d’autres exemples des 5 permanents du SETCa bruxellois, jetés comme des malpropres avec les méthodes patronales les plus abjectes en 2010 parce qu’ils avaient osé porter une voix contraire (qui ne mettait même pas spécialement en question la bureaucratie syndicale en tant que telle, mais bien certaines de ses décisions).

Mais en étouffant la contestation dès qu’elle pointe le bout de son nez, on finit par étouffer aussi le débat et l’engagement. Quelle démocratie existe-t-il aujourd’hui à l’intérieur des structures syndicales (sans parler de ses appareils) ? Et au-delà de ça, quelle stratégie, et décidée par qui et pour qui ? Cependant, c’est la question de la stratégie syndicale, plus que celle de sa démocratie interne, qui fait l’objet principal des réflexions au sein des CAE. Ce qui est sans doute insuffisant car les deux questions sont étroitement liées ; une stratégie syndicale offensive correspondant aux besoins de la situation et de la base ne pourra s’élaborer et s’imposer que par un débat qui inclut réellement tous les militants, ce qui n’est possible que par la plus large démocratie syndicale interne.

Objectifs et fonctionnement : La difficile articulation

Sur base d’une Charte qui détermine que les actions doivent s’inscrire dans une perspective anticapitaliste, antisexiste et antiraciste, les Comités Locaux, base réelle des CAE, décident de manière autonome et libre des champs de luttes qui sont prioritaires pour eux et des moyens d’actions qu’ils veulent privilégier. Au milieu des Comités Locaux, on trouve deux points de rassemblement : l’Assemblée Générale, ouverte à tous, et la Comité de coordination, composé de représentants de chaque comité local, qui prépare les Assemblées Générales.

L’objectif que se donnent les CAE - rassembler les militants combattifs pour les amener à discuter et décider ensemble de la stratégie qu’ils estiment juste et ensuite contribuer à ce que cette stratégie commence à faire son chemin parmi les autres membres de la base syndicale, mais aussi des travailleurs non-organisés - n’est déjà pas une mince affaire. A cela s’ajoute une difficulté supplémentaire qui est de réaliser ce rassemblement et ce débat dans le respect d’une culture d’auto-organisation et de démocratie. Ces difficultés se ressentent non seulement dans certains comités locaux qui ont du mal à agir sans l’accord ou l’impulsion d’une centralisation, mais aussi dans l’Assemblée Générale où la cadre de discussion peut être parfois compliqué à délimiter.

Les CAE rassemblent actuellement des militants des deux syndicats, mais aussi de mouvements sociaux et d’organisations politiques à gauche du PS. Bien qu’ils ne soient pas une plateforme entre organisations mais un mouvement de personnes, toutes ces appartenances ont une influence sur la manière dont chacun envisage la stratégie des CAE. Et cela crée parfois une impression de confusion sur les objectifs des comités.

Vu de l’extérieur, on peut se demander ce qui est préférable : vivre avec cette difficulté ou la résoudre par une forte centralisation des décisions qui permettrait de définir un cap plus compréhensible à l’extérieur mais qui ne serait pas le reflet de la réalité de tous. Comme partout ailleurs, le manque de perspective claire est, d’une part, un réel frein à l’agrandissement du mouvement. Mais, d’autre part, si le mouvement grandit sans intégrer les préoccupations réelles des différentes luttes qui le composent, son but risque de se modifier. L’objectif risque alors de ne plus être la convergence des luttes, mais sa propre existence.

Les initiatives futures : unir en Belgique et en Europe

Les CAE continuent à recruter des militants, pour organiser cette fois des Comités Locaux en Wallonie (jusqu’ici, ceux-ci étaient essentiellement situés dans les communes bruxelloises) et veulent que ces comités s’organisent de manière autonome et autogérée pour soutenir les luttes, toutes les luttes possibles, sans se substituer aux porteurs des luttes eux-mêmes. Leur rôle sera surtout de créer un lien entre les différentes luttes, de contribuer à faire se rencontrer des travailleurs du marchand et du non-marchand avec des chômeurs ou des « article 60 », et que ceux-ci comprennent qu’ils affrontent le même monstre et qu’ils peuvent se battre ensemble.

En même temps, l’Assemblée Générale continuera à organiser des actions communes qui puissent interpeller les travailleurs sur l’importance d’une lutte syndicale unie, démocratique, structurée et avec des objectifs transparents et réels.
Après avoir bloqué le train des députés européens et porté l’appel à une coordination européenne dans toutes les manifs syndicales, les CAE organiseront cette année une campagne qui démarrera le 11 octobre et dont nous pourrons bientôt vous communiquer le contenu.

Ensuite, le 20 octobre, les CAE organiseront le transport pour que les militants puissent se joindre à la manifestation organisée par la confédération syndicale britannique (TUC) qui aura lieu à Londres. Le 21 octobre, une rencontre aura lieu entre les militants des CAE et ceux de la « Coalition of Resistance Against Cuts and Privatisation ». Ce mouvement, dont l’objectif est également de pousser à une grève générale européenne, prend de plus en plus d’importance en Angleterre, et un échange de pratiques sera bénéfique aux CAE.

Quelle Europe voulons-nous : en parler ou pas ?

Si certains membres des comités voudraient voir un bilan se faire sur le fonctionnement et l’efficacité du concept des CAE, d’autres estiment que ce serait prématuré et que l’heure est encore à l’ouverture des possibilités plutôt qu’au ficelage d’une méthode. Cependant, un groupe dont la principale revendication est de voir les syndicats s’armer d’un véritable plan d’action à long terme avec des objectifs et des actions efficaces et offensives, ne peut se contenter de dépendre de l’agenda des directions syndicales pour mener ses propres actions. Les CAE sont conscients de la nécessité d’élaborer leur propre agenda.

Mais lorsqu’il y a accord sur l’urgente nécessité de résister à l’imposante machine européenne qui est en marche pour détruire notre sécurité d’existence, quel est le bon moment pour commencer à discuter de ce qu’on fera une fois qu’on l’aura freiné, c’est-à-dire, quel est le bon moment pour décider de l’alternative que l’on veut porter ? Certains pensent qu’il faudrait alors prendre possession de la machine et l’utiliser pour construire une véritable union européenne des travailleurs ; d’autres pensent qu’il vaudrait mieux démanteler cette machine, conçue du début à la fin pour servir les besoins du patronat ; d’autres encore diront que si on arrive à l’arrêter, ce sera déjà pas mal et qu’il sera plus prudent de ne pas chercher à réaliser de changements au-delà.

La crainte de certains membres des CAE est que le fait de soulever ces questions alors que l’urgence est à nos portes risque de créer des litiges au moment où l’unité est indispensable. Or, nous pensons que la question mérite d’être posée. S’il est vrai que seule l’unité des travailleurs leur permettra de stopper la machine en marche et de forcer les structures syndicales à remplir le rôle de défense des droits sociaux et que cette unité dépend d’un objectif commun clairement déterminé, il est cependant nécessaire, dans le respect et la démocratie, de laisser aussi l’espace pour le débat sur les perspectives.

Nous pensons que les CAE ont la volonté d’agencer l’action immédiate indispensable avec des réflexions à plus long terme, tout en sachant que la priorité est à l’action et que cette action passe pour l’instant par le rassemblement des travailleurs au niveau européen. Mais les militants qui animent les Comités semblent également caler pour l’instant sur la manière d’agencer les deux.

Penser et organiser la convergence des luttes

La convergence des luttes, poursuivie par les CAE, rejoint la préoccupation de plusieurs groupes qui s’organisent à l’heure actuelle en Belgique, sans que personne n’ait encore défini de réponse précise ou de recette miracle. Cependant, dans les CAE comme ailleurs, on pressent que cela passera par une application beaucoup plus sérieuse et réelle de la démocratie directe et de l’auto-organisation. Seuls ces modes de fonctionnement permettront aux différents mouvements de lutte de grandir et de se renforcer tout en gardant la capacité, le moment venu, de converger avec d’autres luttes, différentes mais ayant le même ennemi commun, sans que cela ne tourne aux petites guerres de pouvoir et de visibilité entre les organisations. Une véritable convergence, qui respecte l’autonomie de chaque composante tout en dépassant le combat parcellaire.

Si on peut penser que, pour l’instant, les CAE n’ont pas encore trouvé la formule idéale pour contribuer à une convergence des luttes et au rassemblement des militants syndicaux combatifs, ils ont cependant réussi en un an à définir une série de fondamentaux. Parmi eux, on trouve la nécessité d’une riposte organisée au niveau européen, couplée à une claire dénonciation de l’Europe comme machine de guerre contre les acquis sociaux. Et l’affirmation que le moyen d’action n’est ni le lobby ni la concertation, mais bien le rétablissement du rapport de forces entre la classe des travailleurs et celle des possédants et des décideurs.

Nous nous trouvons dans un contexte où la situation est défavorable à pratiquement toutes les luttes prises de façon isolée ; travailleurs, sans-papiers, chômeurs, tous se sentent perdus dans la solitude de leur résistance face à une même machine de guerre qui les écrase ; l’austérité, coordonnée au niveau européen et appliquée au niveau national, pour le plus grand plaisir des grandes entreprises qui licencient, baissent les salaires, et forcent au travail en noir plus facilement et qui doivent de moins en moins contribuer à financer un service public qui sera bientôt réduit au strict minimum . Et là où l’ennemi est le même, la lutte doit être commune.

Avec leurs difficultés et leurs questionnements, les CAE sont une initiative extrêmement positive pour les travailleurs et toute notre classe sociale. Une initiative qui vise à la convergence des militants et des organisations dans une lutte sociale européenne et qui cherche à s’organiser dans le plus grand respect de l’autonomie des personnes en lutte. Il faut suivre avec attention l’évolution de leurs discussions et de leurs initiatives et nous espérons voir s’ajouter à leurs priorités la nécessiter d’une démocratie réelle dans les modes de décisions à l’intérieur de la structure syndicale.

Cela ne sera pas facile et nous ne pouvons pas jurer que les structures syndicales, acteurs incontournables de la résistance sociale, comprendront enfin que les militants ne veulent plus se laisser balader du Nord au Midi pendant que l’Union Européenne détruit nos droits et l’avenir de nos enfants. Cependant, résister est la seule chose à faire et le faire ensemble le seul chemin viable.

Pour rejoindre ou s’informer sur les Comités Action Europe :
http://www.comitesactioneurope.net/
Pour s’informer sur la Joint Social Conference : http://www.jointsocialconference.eu/
Pour s’informer sur la Coalition of Resistance : http://www.coalitionofresistance.org.uk