Protestations en Jordanie : le régime accuse le coup mais ne tombera pas

Hicham Boustani 12 décembre 2012

Il ne fait aucun doute que les protestations de novembre en Jordanie sont sans précédent. Il s’agit d’une nouveauté en termes de participation collective, de slogans explicites contre le roi et contre la monarchie hachémite et où, dans certaines manifestations, on a y compris revendiqué l’instauration d’une république en Jordanie. S’il est clair que tout cela constitue clairement un tournant dans le développement des mouvements d’opposition en Jordanie, le régime est malgré tout parvenu avec succès à absorber l’impact de ces protestations et il ne tombera pas dans un avenir prévisible.

Le roi Abdallah II : faible et vulnérable

A la différence de son père, le puissant et politiquement intelligent roi Hussein, le roi actuel de Jordanie a démontré être un monarque faible. En accédant au trône, Abdallah II avait présenté ses conseillers et responsables de haut rang du régime. Dans de nombreux aspects importants, les hommes du nouveau roi n’étaient pas différents de leurs prédécesseurs : tous étaient corrompus et disposés à appliquer les mêmes politiques économiques néolibérales. Mais il y avait une différence clé. A cette nouvelle élite de formation occidentale et orientée vers les affaires, il manque le soutien d’importantes structures sociales : les tribus.

A l’époque où elle était au pouvoir, la vieille garde du roi Hussein maintenait d’étroites connexions sociales avec les tribus, assurant ainsi qu’une petite partie du fruit de leur corruption parvenait aux membres de ces tribus sous différentes formes : postes de travail, bourses universitaires et profits sonnants et trébuchants. Le fameux système électoral de vote unique non transférable introduit en 1993 (et encore en vigueur aujourd’hui de manière à peine dissimulée) a renforcé encore plus les tribus en les transformant d’une unité sociale à une unité politique.

La « détribalisation » de l’élite du régime de la part du roi Abdallah II au cours des dix dernières années a manifestement rompu ces liens avec les tribus. Pour être clair, la détribalisation ne signifie pas pour moi « palestinisation ». Beaucoup de membres de la nouvelle élite du roi Abdallah II de Jordanie sont des descendants de Jordaniens de la partie orientale (autochtones) et non de Palestine. Mais ils manquent des connexions tribales et donc d’influence parce qu’ils n’ont pas créé une base soutien sociale comme leurs prédécesseurs. Cela rend le régime jordanien beaucoup plus vulnérable que sous le règne du roi Hussein.

Une opposition cooptée et fragmentée

Par rapport à l’opposition, par contre, le régime a bien joué ses cartes depuis des années. L’opposition traditionnelle a été domestiquée à partir de 1989 à travers un processus de légalisation, d’infiltration et de cooptation. Elle a ensuite été soumise au travers de lois destinées à limiter ses activités. D’autre part, le tissu social jordanien est fragmenté par une série de lignes de divisions que le régime fabrique et stimule, dressant les uns contre les autres les citoyens jordaniens autochtones contre ceux d’origine cisjordanienne (autrement dit, les Palestiniens). Les autochtones de la région orientale sont en outre divisés en régions, en tribus et en familles.

Au cours de ces cinq dernières années, une nouvelle opposition dite « alternative » a émergé qui se veut être plus radicale que l’opposition traditionnelle. Si les vieux partis de l’opposition se fondaient sur les idéologies de l’internationalisme, du panarabisme et de l’islamisme, de nombreux activistes de l’opposition « alternative » basent leur discours politique sur une identité jordanienne isolationniste qui fait du patriotisme une caractéristique notable de cette nouvelle « gauche » autoproclamée.

Pour le régime, c’est plutôt une aubaine. En 1989, il a mis l’accent sur la « jordanisation » de l’opposition traditionnelle, répétant qu’elle devait être exclusivement nationale et qu’elle devait couper tous ses liens avec ses partenaires arabes et internationaux. En 2002, le régime initia une grande campagne de relations publiques sous le thème « la Jordanie d’abord », puis « Nous sommes tous Jordaniens ».

La promotion du nationalisme jordanien a parfaitement fonctionnée, constituant ainsi un piège sur la scène politique : le piège d’une identité fabriquée sur la base de frontières « étatiques » issues du colonialisme. Une identité introuvable si l’on tient compte du grand pourcentage de citoyens jordaniens qui sont étroitement liés à la Palestine.

L’opposition, accusée par beaucoup au sein du régime et par ses partisans d’être « palestinienne » est tombée dans le piège et s’est obstinée à démontrer son « authenticité jordanienne », ses « racines jordaniennes », ses « programmes jordaniens », et même son « dialecte jordanien ». En conséquence, cette opposition, et les protestations spontanées liées à elle, a perdu le potentiel de mobiliser d’importants secteurs populaires et on peut facilement l’étiqueter, la manipuler et ainsi la contenir.

Un catalyseur économique pour le mouvement de protestation

La crise économique globale pose un grand défi au régime. La dette écrasante du gouvernement a accélérée une tendance établie depuis un certain temps vers l’augmentation des impôts et l’élimination des subventions aux produits de base. A Amman, il est habituel de voir ces dernières années des gens fouillant les poubelles pour trouver de la nourriture et des déchets revendables. Il y a une énorme quantité d’ordures non ramassées qui s’empile dans les rues parce que la municipalité ne peut plus se permettre d’acquérir de nouveaux camions de ramassage.

La montée des prix annoncée en novembre 2012 s’est traduite par une augmentation des coûts des différents combustibles (y compris l’essence et le mazout de chauffage) allant de 14% à 54%, tandis que le prix des bombonnes de butane (utilisées pour la cuisine et le chauffage) a augmenté de 54%. Du fait des coûts de l’électricité et des transports dépendants du pétrole, cette augmentation a provoqué, de manière automatique, une montée généralisée des prix sur presque tous les produits de base. Cela a constitué l’impulsion suffisante pour jeter dans la rue les différents secteurs de l’opposition.

Pourquoi ces protestations ne se sont-elles pas transformées en soulèvement ?

En premier lieu, bien que les protestations ont été relativement importantes, elles n’ont pas été massives. Le nombre de personnes mobilisées n’a pas atteint la masse critique nécessaire pour se maintenir sur le terrain. Les gens sont retournés à leur maison, ils n’ont pas occupé les places. Et cela est partiellement du à la division entre Palestiniens et Jordaniens, à la division inter-tribale et au fait que l’identité nationale jordanienne ne peut pas unifier un vaste secteur de la population sous un seul drapeau.

En second lieu, les manifestations ne partageaient pas comme objectif commun de renverser le régime. Tandis que certaines ont mise en avant ce mot d’ordre, de nombreuses forces et figures de « l’opposition » ont très clairement affirmées leur position en faveur du maintien du régime. Les Frères Musulmans ont déclaré qu’ils ne voulaient pas la chute du régime et ont souligné qu’ils sont des réformistes, laissant clairement entendre que le slogan « le peuple veut la chute du régime » n’est pas le leur.

Jaled Kalaldeh, ex-dirigeant de la Gauche Sociale (un groupe « radical » de la nouvelle opposition « alternative ») a fait une déclaration publique qui allait dans le même sens. D’autre part, face aux protestations de novembre, l’opposition traditionnelle des partis de gauche et panarabes a déclaré qu’elle participerait aux prochaines élections promues par le régime. C’est uniquement lorsque les protestations ont éclaté que ces forces ont alors timidement déclarées qu’elles « suspendaient » leur participation.

D’importantes figures de « l’opposition » se sont transformées en porte-parole du régime : Saoud Qoubeilat a écrit un article soutenant la participation aux élections organisées par le régime. Nahed Hattar, dirigeant d’opposition autoproclamé est devenu le plus grand défenseur des prochaines élections et a appelé les groupes qui protestent à s’unir au régime, tandis qu’un autre dirigeant d’opposition autoproclamé, Mouwaffaq Mahadin, a été jusqu’à promouvoir la rhétorique du régime avec son « l’Etat et la sécurité en premier », souvent utilisé pour justifier la répression politique.

Il est clair que la grande majorité des acteurs en place, tant dans le régime que dans « l’opposition », souhaite le maintien du régime. Et s’il est vrai que certains membres de la vieille garde veulent un changement dans les hautes sphères, cela découle d’un désir d’augmenter leur influence, rien de plus.

En troisième lieu, le soulèvement syrien a joué un certain rôle. La minorité vociférante des partisans du régime syrien dans l’opposition (y compris tous les partis de « gauche » et panarabes) ont adopté une nouvelle rhétorique anti-chaos et pro-étatique qui s’étend à la Jordanie. Bon nombre de ces figures et de ces partis perçoivent le maintien de la « stabilité » en Jordanie comme partie intégrante de la stabilité et du soutien au régime syrien.

En quatrième lieu, le rôle des acteurs externes est toujours très important dans la politique jordanienne. La Jordanie est historiquement reconnue comme un Etat tampon destiné à protéger Israël (c’est l’allié le plus ferme, mais aussi le plus vulnérable, de l’Occident dans la région) vis-à-vis de ses voisins arabes « ennemis ». Avec l’émergence de l’Iran comme puissance régionale, cette fonction a acquise une nouvelle dimension : la Jordanie protège aujourd’hui les monarchies « sunnites » du Golfe et les Cheiks face à la douteuse conception de la « montée du chiisme ». Cette fonction est très importante pour Israël, pour les Etats-Unis et pour l’Union européenne, et aujourd’hui pour les Etats du Golfe.

Par une combinaison d’aide financière et d’une perspective reposant sur la sécurité, ces acteurs clés continuent à garantir que les choses restent sous contrôle en Jordanie. D’autre part, les Etats du Golfe ne peuvent pas tolérer la chute d’une monarchie arabe par un soulèvement populaire : cela constituerait une menace directe contre eux et une source d’inspiration directe pour leur peuple.

Quel avenir ?

Les protestations de novembres sont parvenues à deux choses. Elles ont brisé le tabou de la critique envers le roi et la famille royale qui existait dans l’opinion publique et elles ont donné plus de courage aux gens pour manifester dans la rue.

Mais il est clair que ces protestations n’aboutiront pas à la chute du régime jordanien. Parmi l’élite du régime, c’est la vieille garde qui domine maintenant la scène politique. Avec sa profonde base d’appui sociale, ce sont eux qui ont le plus de contacts avec les figures clés de l’opposition. De sorte qu’ils ont surgis comme l’aile la plus avantagée du régime et sont parvenus à marginaliser la nouvelle garde, allant jusqu’à traîner comme boucs émissaires certain membres de cette dernière dans des procès pour corruption alors qu’eux mêmes s’immunisent contre toute accusation de ce genre.

Quel est l’avenir des mouvements qui cherchent à renverser le régime jordanien ? Dans le court terme, il n’y en a aucun. Les frontières de Jordanie, comme celles du Liban, ont été dessinées par les puissances coloniales pour garantir la dépendance du pays et non sa libération. Tout mouvement qui aspire à la libération de la Jordanie doit construire sa stratégie sur un schéma régional plus vaste qui implique (au minimum) la Palestine et la Syrie, pour ne pas parler du Golfe et de l’Irak également. Toute autre approche sera facilement manipulable et neutralisée. Les protestations de 2012 ne sont rien d’autre que la dernière preuve de ce fait.

Hicham Boustani est un écrivain et un activiste jordanien. Il a publié trois volumes de contes en arabe.

Source : http://english.al-akhbar.com/content/jordan-protests-shock-absorbed-regime-will-not-fall
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.