Pourquoi l’écosocialisme aujourd’hui ?

Joel Kovel 31 mars 2013

L’homo sapiens est confronté aux effets de son activité sur la nature depuis les grandes extinctions d’espèces provoquées par la chasse en groupe durant le paléolithique. Mais ce n’est que dans les années 1970 que ces effets ont commencé à être perçus comme des crises écologiques majeures menaçant le futur des espèces. C’est à cette époque qu’est né le mouvement écologiste moderne, avec les Journées de la Terre, les partis verts et les innombrables ONG, signalant qu’un nouvel âge était né, écologiquement conscient et prêt à se confronter avec ce qui menace la planète.

L’optimisme des premières années s’est maintenant éteint. Au-delà de certaines avancées utiles comme le recyclage des déchets ou le développement de zones vertes, il apparait de plus en plus clairement que l’ensemble des règlements gouvernementaux, des ONG environnementales et des programmes académiques a échoué dans la mission d’inverser le rythme global de la dégénérescence écologique. En effet, depuis la proclamation de la première « Journée de la Terre », la défaillance dans des domaines cruciaux tels que les émissions de carbone, la disparition des barrières de Corail ou la déforestation de la jungle amazonienne a en fait accéléré et commence même à révéler un caractère exponentiel.

Comment expliquer cette triste réalité malgré la prise de conscience de ce qui devrait inspirer les efforts les plus vigoureux pour aller au-delà des limites de l’actuel environnementalisme ?

TINA

Peut-être faut-il ici prendre en compte le rôle de Margareth Thatcher. Fin des années 1970, cette décennie qui marqua l’entrée dans l’ère environnementale, la « dame de fer », premier ministre du Royaume Uni, annonça l’émergence du TINA. Cet acronyme de « There Is No Alternative » signifiait qu’« il n’y a pas d’alternative » à la société que nous connaissons, et qu’il n’y a certainement pas d’alternative du type de celles envisagées par la première vague d’environnementalistes.

En fait les environnementalistes ont raté le coche et ont traité les symptômes visibles plutôt que le fond de la maladie. Thatcher n’est pas entrée dans les détails, mais on ne peut se tromper sur ce qu’elle avait en tête et ce qu’elle défendait : Il ne fallait pas qu’il y ait d’alternative au capitalisme – pour être plus précis ; ce nouveau capitalisme, plus dur, qui avait été instauré pendant les années 1970 à la place du capitalisme d’Etat Providence qui avait prévalu pendant une grande partie du siècle. C’était une réponse délibérée à la grave crise d’accumulation qui avait convaincu les dirigeants de l’économie globalisée d’instaurer ce que nous connaissons maintenant comme le néolibéralisme. M. Thatcher est un symbole de ce virage politique, tout comme l’est Reagan pour les Etats-Unis.

Le néolibéralisme est un retour à une pure logique capitaliste. Ce n’est pas un orage passager, mais la véritable nature du monde capitaliste dans lequel nous vivons. Il a efficacement écarté les mesures qui freinaient l’agressivité du capitalisme, les remplaçant par la froide exploitation de l’humanité et de la nature.

La destruction des frontières et des limites à l’accumulation est connue sous le nom de « globalisation ». Les idéologues comme Thomas Friedman chantent ses louanges comme une époque de progrès universel portée par les ailes du libre-échange et de la marchandisation sans entraves.

Cette guerre-éclair, ce bombardement, ont tout simplement rendu obsolètes les réformes que le mouvement écologiste des années 1970 avait contribué à mettre en place dans le but de limiter la dégénérescence environnementale. Et puisque ces mouvements n’ont pas la moindre approche critique du capital, ils dérivent, impuissants, dans cette époque de dégénérescence accélérée.

Il est temps maintenant d’identifier et de reconnaître l’extrême inadéquation des prémisses et des formes d’organisations de la première vague des environnementalistes. Cette reconnaissance devient urgente maintenant que nous savons que des changements profonds et sans précédents vont affecter l’existence humaine à cause de la crise écologique. Et que ce chemin qui s’ouvre désormais devant nous peut être attribué au capital lui-même, qui nous place au seuil du chaos écologique.

Bien que la responsabilité du capitalisme dans la crise écologique est variée et complexe, on identifie tout de même une tendance impérieuse ; le capitalisme a besoin d’une croissance continue de la production économique et puisque cette croissance sert les intérêts du capital et non pas les besoins humains, on arrive à une déstabilisation complète de la relation à la nature.

On trouve la principale raison de cet état de fait dans la différence qui distingue le capitalisme des autres modes de production ; celui-ci est une entité numérique complètement abstraite et qui ne contient pas de limites internes. Par conséquent il entraîne le monde matériel de la nature, qui a des limites très nettes, lui, dans sa folle quête de gains de productivité et de plus-value, et il ne sait pas fonctionner autrement.

Socialisme ou Barbarie

Nous n’avons plus de choix sur le fait de penser ou non que la crise écologique laisse présager des changements radicaux. Mais nous avons encore le choix sur le type de changements, même s’il s’agit de vivre ou de mourir. Le choix est assez simple, comme l’a souligné Ian Angus dans sa liste de distribution « Climate and Capitalism »  : Socialisme ou Barbarie. Il n’y a pas de troisième voie possible.

Il paraphrase ainsi la grande Rosa Luxemburg, qui disait au début du 20e siècle que le vrai choix de l’humanité se faisait entre « Socialisme ou Barbarie ». C’est assez exact. L’échec des révolutions socialistes (presque immédiat, comme dans le cas de Luxemburg et la montée des spartakistes en Allemagne, ou plus tard avec les échecs des autres socialismes du 20e siècle, surtout ceux qui ont eu lieu en URSS et en Chine) a été l’une des conditions du triomphe actuel de la barbarie capitaliste, avec ses guerres sans fin, son cauchemar consumériste, l’écart toujours croissant entre les riches et les pauvres – et de manière plus significative, les crises écologiques.

La situation est telle parce que la capacité de la terre à amortir les effets de la production humaine a été détruite par le chaos du système productif. Désormais, chaque mouvement de transformation sociale devra tenir compte en premier lieu de cette question, parce que la simple notion d’avenir dépend du fait que nous pourrons résoudre ou pas la crise écologique.

C’est pour cette raison qu’un socialisme digne de ce nom devra être orienté vers l’écologie – ou pour être exact « éco-centré » - , il devra être un « écosocialisme » dévoué à raviver notre relation avec la nature.

La distinction entre l’écosocialisme et le socialisme « de la première époque » du dernier siècle n’est pas tellement une question de terminologie, comme si, pour atteindre l’écosocialisme, il suffisait d’instaurer le contrôle des travailleurs sur les moyens de production et quelques bonnes mesures de régulation environnementale. Nous avons besoin que le contrôle des moyens de production soit dans les mains des travailleurs pour atteindre l’écosocialisme, tout comme cela était nécessaire pour le socialisme de la « première époque », puisqu’il faut au moins que les producteurs soient libres pour dépasser le capitalisme. Mais l’aspect écologique pose aussi des questions nouvelles et plus radicales sur la nature même de la production.

La production capitaliste, dans sa recherche illimitée de profit, veut tout transformer en marchandise. C’est le seul moyen pour que l’accumulation continue à s’élargir. En nous libérant de la tyrannie de la propriété privée des moyens de production, le socialisme, que ce soit dans sa version « première époque » ou dans sa version écosocialiste, offre la possibilité d’interrompre la tendance mortifère de cette expansion cancéreuse, qui est stimulée par la compétition entre les capitalistes pour le partage d’un marché toujours plus grand. Mais ceci laisse encore sans réponse la question de ce qui devrait être produit et comment dans une société écosocialiste.

Il est clair que la production devra cesser d’être sous la domination du marché – la domination des marchandises – et s’axer sur les valeurs d’usages et la réponse aux besoins humains. Mais ce changement de cap doit être défini, et dans le contexte de la crise écologique, ce qui est « utile » ne peut signifier rien d’autre que les besoins qui vont dans le sens du dépassement des crises écologiques – car c’est le plus grand besoin actuel pour l’entièreté de notre civilisation, et donc de chaque femme ou homme qui la compose.

Il s’ensuit que l’être humain ne peut s’épanouir que dans un contexte où les dommages provoqués par le capital à la nature seront dépassés, comme par exemple en cessant les émissions de carbone dans l’atmosphère. Puisque la « nature » est l’ensemble interdépendant de tous les écosystèmes, dans une société écosocialiste, la production devrait être orientée vers la réparation des dégâts causés aux écosystèmes et vers la remise en place d’écosystèmes florissants.

Cela peut se traduire par des fermes écologiquement rationnelles, ou – puisque nous-même sommes des créatures vivant en communautés dans un écosystème – par des relations humaines écologiquement directes, y compris pour l’éducation des enfants, pour les relations entre les genres et, bien sûr, pour tout ce qui concerne la partie spirituelle et esthétique de la vie.

Une certitude

Cet article est bien trop court pour développer tous ces thèmes. Mais avec ce qui a été dit jusque maintenant, nous pouvons relever que lorsque nous parlons d’écosocialisme, nous parlons de bien plus que du changement de notre économie et de nos technologies. L’écosocialisme n’est pas plus une question purement économique que ne l’étaient le socialisme ou le communisme aux yeux de Marx. Il s’agit de la transformation radicale de la société – et de l’existence humaine – que Marx voyait comme l’étape suivante de l’évolution de l’humanité. Et c’est en effet ce qui se passera si nous survivons aux crises écologiques.

L’écosocialisme est donc l’avènement d’un nouveau mode de production, auquel on associe librement les produits d’écosystèmes florissants plutôt que des marchandises.

En définitive, nous soulevons plus de questions que de réponses, ce qui est en soi déjà une indication de la profondeur de la crise écologique. Après tout, à quoi ressemblerait la vie si nous arrêtions d’envoyer du carbone dans l’atmosphère et permettions à l’écosystème climatique de se rééquilibrer et de guérir ? Comment, en fait, pourrons-nous vivre comme des personnes pleinement humaines et en harmonie avec la nature après toutes les horreurs provoquées par notre système de société ? Nous n’avons pas de certitude sur le résultat, mais nous avons une certitude : le fait qu’il nous faut construire quelque chose d’autre : Il doit y avoir une alternative.

Joel Kovel est co-auteur, avec Michaël Löwy, du premier Manifeste Ecosocialiste international en 2001.

Source :http://www.newsocialist.org/index.php?id=1321
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina. Intertitres de la rédaction.