Portugal : « Les mouvements sociaux du sud de l’Europe ont besoin d’un agenda commun pour affronter la Troïka »

Eduardo Muriel 24 mars 2013

Ni « Marées citoyennes », ni « Plateformes contre l’austérité ». « Que la Troïka aille se faire foutre » (en portugais : « Que se lixe a troika », NdT). Directement. C’est avec ce nom explicite qu’un collectif citoyen formé par des dizaines de personnes est parvenu à mobiliser à plusieurs reprises des centaines de milliers de Portugais depuis le mois de septembre dernier dans l’intention de renforcer la lutte contre l’austérité. « Il ne suffit plus de dire ce que nous ne voulons pas, il faut désigner les coupables de tant de souffrances, qui sont le FMI, la BCE et la Commission européenne », affirme Joao Camargo, membre de l’organisation.

Les coupes imposées par le gouvernement conservateur de Passos Coelho jettent dans la pauvreté une grande partie de la population portugaise. Les écoles ont dénoncé le fait que près de 10.000 enfants arrivent dans les établissements scolaires avec la faim au ventre. Après les mobilisations massives, « Que se lixe a troika » estime qu’il faut faire un pas en avant et coordonner la lutte dans tous les pays du sud de l’Europe. Dans le but de réaliser un premier rapprochement, trois membres de l’organisation - Joao Camargo, Luisa Ortigoso et Helena Dias – sont arrivés ce week-end à Madrid pour se réunir avec des représentants des « Marées citoyennes ». Rien n’est encore décidé, mais ils préviennent qu’il faut se dépêcher : « Il est urgent que nous donnions une réponse conjointe ». (lamarea.com)

Quelle est la nature de votre collectif « Que se lixe a troika ? » et comment est-il né ?

Luisa Ortigoso : Nous sommes un groupe très hétérogène. Certains sont membres de partis, d’autres non ; certains sont membres de syndicats, d’autres pas ; certains travaillent, d’autres pas ; il y a des étudiants, des jeunes et des moins jeunes, comme tu peux le voir ici (rires). On a de tout.

Joao Camargo : Le collectif est né au moment de la cinquième évaluation de la Troïka, en septembre 2012. Nous voulions faire une protestation ayant un objectif politique basé non seulement sur le fait de dire que l’austérité est une mauvaise chose, que le gouvernement est mauvais, mais aussi pour indiquer clairement qui sont ceux qui tirent les ficelles, qui nous obligent à prendre ces mesures. Autrement dit, notre adversaire est la Troïka. Dans le collectif, nous provenons de nombreux mouvements, partis et syndicats, mais nous y participons de manière individuelle. Nous avons commencé avec à peu près 30 personnes, dans le but de préparer une manifestation le 15 septembre dernier.

Cela faisait plusieurs mois que rien ne se passait. Tout était très calme, avec uniquement quelques actions ponctuelles. C’étaient des activités importantes, mais il n’y avait pas un mouvement massif dans la rue, au niveau national. Le 15 septembre fut la première grande mobilisation, la plus grande manifestation dans le pays depuis celle du 1er Mai 1974, juste après la Révolution des Œillets. Ce fut une date très importante puisque le gouvernement a du reculer par rapport à plusieurs mesures annoncées. Cependant, il les a remplacées par d’autres.

L.O. : Ensuite, le 13 octobre, nous avons organisé une manifestation culturelle, avec des spectacles, de la musique, des bals, pendant huit heures sur la Place d’Espagne à Lisbonne. Avec la place remplie de monde pendant des heures, avec les médias retransmettant en direct. Ce fut important. C’était une manière de dire que nous ne voulions pas de ces politiques, que nous ne voulons pas de la Troïka. Maintenant, le collectif est composé de 120 personnes. Nous y sommes tous à titre individuel et il est clair pour tous que nous ne représentons personne. Nous sommes là pour revendiquer et motiver le peuple.

Vous êtes-vous organisés également en « marées » (marches représentants différents secteurs en lutte et qui convergent ensuite en une seule manifestation ou rassemblement, NdT) ?

L.O. : Lors de la dernière manifestation, le 2 mars dernier, nous avons essayé cette forme d’organisation de la manifestation, avec une marche de l’éducation, une autre de la santé, une féministe, une pour les pensionnés (au Portuga, on appelle ces derniers la « marée grise »), etc. Mais il se fait qu’il y avait tellement de monde que ces marées se sont un peu diluées !

Où en est le mouvement après plusieurs mois de mobilisation ?

J.C. : Il est en train de croître. C’est ce qui s’est passé lors de la dernière manifestation, qui a été encore plus massive que celle du 15 septembre. Et pourtant, ils avaient tout tenté pour qu’elle soit plus petite ! Le gouvernement devait présenter un paquet de mesures d’austérité, dont une coupe de 4 milliards d’euros, mais il a retardé l’annonce et il continue encore à le faire aujourd’hui. On a également tenté de convaincre les gens qu’il s’agissait d’une manifestation contrôlée par des partis politiques, parce que le collectif « Que se lixe a troika » a été rejoint par des membres du Bloc de Gauche, du Parti Communiste Portugais et même des gens du Parti Socialiste - mais ces derniers sont très minoritaires au sein de leur formation, qui est en faveur de la Troïka et de l’austérité. Enfin, on a également tenté de convaincre les gens que la manifestation allait être violente.

Au final, ils ne sont parvenus à rien. La manifestation a été beaucoup plus grande que la première et il n’y a eu aucun problème. Les gens n’ont pas eu peur. La centrale syndicale la plus importante du pays a également soutenu la manifestation. Nous les applaudissons car si plus de personnes et de groupes s’unissent à nos appels, mieux ce sera. Que tout le monde vienne, avec ou sans parti, avec ou sans syndicat, avec ou sans drapeaux, mais qu’ils viennent. Même des militaires sont venus.

L.O. : Le 2 mars, contrairement au 15 septembre, les médias n’étaient pas là au début pour couvrir la manifestation. Les chefs des rédactions des médias ont bloqué les informations. Après que la foule ait chanté « Grândola » (chanson qui a servi de signal pour déclencher la Révolution des Œillets à la radio), devant le Parlement, ils ne pouvaient plus occulter l’indignation, tellement c’était évident. Ils ont alors assuré un direct à la télévision et ont été forcé d’en parler.

Ce qui est joli c’est que les gens reprennent cette action et la reproduisent. Nous avons ainsi un nouveau verbe : « grândolar ». Maintenant, quand on repère un ministre dans la rue ou dans un événement public, les gens s’approchent de lui et chantent « Grândola ». On ne le laisse pas parler avant qu’il l’entende jusqu’à la fin. Si une personne est au courant qu’un ministre va participer à un événement, il en informe les autres et les gens se réunissent pour lui chanter « Grândola ». Il n’est pas nécessaire que nous lancions des consignes. Les gens le font de manière spontanée. Ensuite, nous faisons d’autres actions, plus petites. L’autre jour, quand le ministre des Finances a parlé pour évoquer les nouvelles coupes, un grand groupe de gens s’est déplacé jusqu’à sa résidence officielle avec des mouchoirs blancs pour exiger sa démission.

Existe-t-il au Portugal la même méfiance qu’ici à l’égard des politiciens ?

J.C. : C’est le principal parti de l’opposition, le Parti Socialiste, qui a appelé la Troïka. Il a signé le Mémorandum. Mais il y a aussi d’autres partis qui ont toujours été contre. Par exemple, le Parti Communiste Portugais et le Bloc de Gauche qui n’ont rien signé ni parlé avec la Troïka. Je crois qu’il y a encore quelques réserves avec certains partis politiques, mais ce rejet n’existe pas quant à ces deux derniers partis.

L.O. : Dans la rue tu peux même voir des gens du parti au pouvoir qui protestent en disant qu’il s’agit du pire gouvernement que nous ayions jamais eu.

J.C. : Dans certaines conférences du parti au pouvoir, nous avons pu voir leur propre base dire que les ministres sont fous, qu’ils ne peuvent pas faire ce qu’ils font. La base sociale qui a voté pour eux a disparu. Ils n’ont aucune légitimité démocratique. Ils n’ont pas accompli leur programme.

L.O. : C’est un gouvernement isolé, ils sont seuls. Seuls avec la Troïka.

J.O. : Le ministre des Finances dit que les manifestations sont très intéressantes mais que ce qui l’intéresse lui, ce sont les créenciers internationaux. Et le Premier ministre déclare qu’il ne gouverne pas avec des manifestations, parce qu’il a une mission à remplir. Il se considère lui-même comme un messie, ce qui est quelque chose de très dangereux.

Le 2 mars, nous avons lu une motion de censure populaire qui exige la démission du gouvernement et nous allons commencer maintenant une campagne de signatures, de manière symbolique. Une telle motion de censure populaire n’existe pas de manière officielle, mais c’est une façon de faire comprendre que le peuple ne veut pas de cela, de ce gouvernement, de ces politiques et de la Troïka.

L.O. : La chanson « Grândola » dit que c’est le peuple qui commande. Hé bien, le peuple commande au gouvernement de s’en aller.

Dans un tel contexte, parler de souveraineté nationale devient une chimère…

L.O. : Nous l’avons complètement perdue. Les centres de décision ne sont pas dans notre pays. Ce n’est pas notre gouvernement, même pas le Parlement. Ils sont dehors. Ce sont les gestionnaires de la Troïka, du FMI, de la BCE, de la Commission européenne. Tous décident, sauf les Portugais. Et notre gouvernement accepte de détruire un pays, le système productif, l’économie. Pour remplir les exigences du Mémorandum signé, ils sont prêts à jeter tous les Portugais dans une misère profonde. Et même ainsi nous ne pourrions pas payer. On ne peut pas. C’est impayable. Les économistes qui ne sont pas aux ordres de la Troïka et du gouvernement préviennent qu’il s’agit d’une folie.

Cela rappelle les dynamiques en cours ces dernières décennies dans les pays latino-américains quand leur dette ne cessait de croître. Sont-ils en train de nous plonger dans le Tiers-Monde ?

J.C. : La tiers-mondisation de l’Europe du sud va s’étendre ensuite à l’intérieur. La Hollande dit maintenant qu’elle va appliquer une austérité de gauche. Cela est impossible. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

L.O. : Je crois qu’il s’agit d’une lutte internationale, globale, c’est un problème du système. Ce n’est pas une crise comme celle des années 1980, au cours de laquelle les banquiers ont fait quelques réformettes et puis c’est tout. Maintenant, je vois que les banquiers ne trouvent pas de solution. C’est nous qui payons et nous le paierons sans cesse plus, jusqu’à la mort.

On entend dire qu’il existe une stratégie globale pour appauvrir de grandes couches de la population. La résistance aussi devrait donc être globale. Cependant, il semble que les mouvements sociaux d’Espagne et du Portugal ne se regardent pas beaucoup les uns les autres.

J.C. : C’est exact. C’est pour cela que nous sommes venus, pour commencer à élaborer un agenda commun, réaliser des actions conjointes, ouvrir des canaux de communication directs que nous pourrons utiliser. En réalité, je ne crois pas que nous puissions faire plus au Portugal. Nous avons déjà compris que même avec des manifestations massives, ils ne s’en iront pas. C’est très difficile. Tu organises la plus grande mobilisation de l’histoire de ton pays et ensuite tu n’obtiens rien.

L.O. : C’est avec des manifestations bien plus petites que celles de ces derniers mois que le gouvernement antérieur est tombé. Mais ceux-ci disent qu’ils ont une « mission » !

J.C. : C’est un nouveau régime qu’ils nous spécialement concocté. Mais nous n’en voulons pas. Nous voulons ce que nous avions avant et à partir de là l’améliorer. Mais ils sont en train de semer les semences de la destruction de tout cela. Nous arrivons à un point où l’alternative est : eux ou nous. Nous tentons que les choses aillent bien, qu’ils entendent que ce n’est pas le bon chemin qu’ils ont pris. Mais ils refusent d’écouter les gens.

L.O. : Il y a un taux de pauvreté infantile excessif. Ca va exploser. Notre objectif est de réaliser des manifestations et des actions coordonnées avec d’autres pays appauvris d’Europe. A tout le moins, nous allons essayer à court terme que cela se fasse au niveau ibérique.

De quelle autre manière resserrez-vous les liens entre l’Espagne et le Portugal ?

J.C. : Je suis en contact avec d’autres organisations comme « Juventud Sin Futuro » et Helena est membre d’ATTAC, qui est déjà très bien coordonnée au niveau international. De même, les collectifs pour un audit de la dette au Portugal sont en contact avec ceux d’ici. Ces réseaux sont partout et peuvent se transformer en courroies de coordination.

Ce qui se passe en Espagne avec le gouvernement n’est pas très normal non plus. Si le dernier scandale de corruption avait éclaté il y a cinq ans, le gouvernement aurait démissionné. C’est incroyable. La démocratie, et cela de manière de plus en plus claire, n’est seulement qu’une apparence, elle n’a pas de contenu. Les politiciens sont devenus des technocrates de la pire espèce.

Source :
http://www.lamarea.com/2013/03/16/los-movimientos-al-sur-de-europa-necesitamos-una-agenda-comun-para-enfrentar-a-la-troika/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera