Portugal : La crise politique et les leçons de la grève des enseignants

Catarina Principe 4 août 2013

Le Portugal a traversé une crise politique qui a failli faire tomber le gouvernement conservateur de coalition. Mais ce qui attend le pays, c’est plus d’austérité encore si la classe politique du pays, pour ne pas parler de l’élite politique et économique portugaise et européenne, s’en sort indemne. Catarina Príncipe, membre du Bloc de Gauche, analyse les antécédents des derniers événements et aborde les défis auxquels la gauche portugaise est confrontée.

Le Portugal est l’un des pays de l’Union européenne qui est otage de la « troïka » - Fonds Monétaire International, Banque Centrale Européenne et Commission Européenne – et victime de politiques d’austérité sans cesse plus dures qui ont mené le pays à une catastrophe de proportions historiques, provoquant un appauvrissement massif.

Les exigences de la troïka ont été aggravées par les coupes additionnelles imposées par l’actuel gouvernement dans ce qui constitue le programme néolibéral le plus rapide et brutal jamais appliqué au Portugal. L’actuel gouvernement est une coalition dirigée par le Parti Social-Démocrate (PSD), de centre-droit, avec le Parti Démocrate-Chrétien (CDS-PP), conservateur, comme partenaire secondaire. Et les exigences de plus d’austérité de la part des classes dirigeantes portugaises et européennes semblent sans fin.

Cependant, rien de tout cela ne se passe sans résistance. Des manifestations de masse ont inondé les rues du Portugal ces derniers mois, la plus grande d’entre elles ayant rassemblé 1,5 millions de personnes dans un pays de 10 millions d’habitants. Des grèves générales de 24 heures se sont succédé avec une certaine fréquence et il y a des grèves sectorielles quasiment toutes les semaines.

Mais cette résistance n’a pas été capable de changer le rapport de forces au Portugal, même si elle a été sur le point d’y parvenir. Ces dernières semaines ont été le témoin d’une profonde crise politique dans le pays. Le 1er juillet, le ministre des finances Vitor Gaspar a démissionné après avoir exprimé son désaccord avec certaines des décisions du gouvernement et il a été remplacé par la secrétaire du Trésor, Maria Luisa Albuquerque, qui avait été sa principale collaboratrice jusqu’alors dans l’application des politiques d’austérité.

En protestation contre cette décision, le ministre des Affaires étrangères, Paulo Portas, qui est également le leader du CDS-PP, le partenaire mineur de la coalition gouvernementale, a démissionné le 2 juillet, ce qui rendait difficile le maintien du gouvernement en place. Cette même nuit, le Premier ministre portugais, Pedro Passos Coelho a déclaré qu’il ne démissionnerait pas et qu’il n’accepterait pas la démission de Portas. Pendant la nuit, plusieurs ministres du gouvernement de coalition CDS-PP ont confirmé leur intention de démissionner si le Premier ministre ne le faisait pas, ce qui aurait provoqué la chute du gouvernement.

Rien de tout cela n’est cependant arrivé. La Premier ministre est revenu d’une rencontre à Berlin et s’est réuni trois fois avec Portas pour négocier le sauvetage du gouvernement de coalition. L’accord engrangé supposait la nomination de Portas comme vice-premier ministre chargé des politiques économiques, des négociations avec la troïka et de la réforme de l’Etat.

C’est ainsi que le gouvernement de coalition a survécu, mais comme Portas le voulait : avec le parti mineur disposant de plus de pouvoir.

Les médias ont dépeint l’affaire comme un jeu de pouvoir politique, de simples chocs d’égos. Cela est exact jusqu’à un certain point, mais les événements de ces derniers jours doivent être analysés dans leur contexte pour comprendre ce qui a mené à la démission de deux s et au résultat de cette crise. Il faut également souligner ce que la gauche doit comprendre comme étant des clés importantes pour un débat stratégique indispensable.

Les enseignants comme catalyseur

Le 7 juin, les enseignants portugais ont commencé une grève de trois semaines pendant la période d’examens de fin d’année. Leur objectif était de freiner le nouveau paquet de mesures d’austérité qui impose des coupes drastiques dans l’enseignement public, augmente leurs horaires de travail, recule l’âge du départ à la retraite (en réduisant ainsi le nombre de postes de travail pour les nouveaux enseignants et en augmentant le chômage), parmi d’autres choses.

Pendant cette grève, les enseignants de tous le pays ont construit des réseaux de solidarité pour les soutenir. Les syndicats nationaux ont mobilisé leurs appareils pour maintenir la grève, mais il est important de souligner que bon nombre de ces actions de solidarité furent proposées et mises en pratique par les enseignants eux-mêmes dans leurs écoles.

Les enseignants ont ensuite menacé de mener une nouvelle grève générale pour la fin juin et ont organisé une manifestation le 17 juin, jour des premiers examens nationaux pour accéder à l’université. Près de 90% des enseignants étaient en grève le 17 juin et le mouvement s’est prolongé jusqu’à ce que la direction du syndicat enseignant parvienne à un accord avec le gouvernement la veille de la grève générale annoncée. Cet accord obligeait le gouvernement à reculer dans la majeure partie de ses mesures, sauvant autour de 3.000 postes de travail et offrant ainsi aux enseignants une grande victoire.

En se mettant en grève pendant la période des examens et des évaluations de fin d’année, les enseignants ont frappé un dur coup au pouvoir quand il avait le plus besoin d’eux et ils sont parvenus à paralyser tout le système éducatif. Mais ce qui a donné sa force à la lutte, ce fut la grève générale prolongée. Le Portugal a été le témoin de plusieurs grèves générales de 24 heures, de grèves sectorielles d’un jour et de journées de manifestations massives qui, pour puissantes et inspiratrices qu’elles aient été, ne sont pas parvenues à changer le rapport de forces.

La leçon que les enseignants ont donnée est qu’une grève générale massive et prolongée peut être le catalyseur d’un changement dans les circonstances politiques actuelles.

Les démissions et leurs raisons

Le ministre des finances a démissionné le 1er juillet, après que les représentants de la troïka soient arrivés au Portugal pour initier un nouveau round d’évaluation du programme d’austérité du gouvernement. Tant la troïka que le ministre des Finances Gaspar ont critiqué le gouvernement pour son compromis avec les enseignants et ont affirmé que cela risquait de mettre en péril les objectifs établis pour la dernière révision, ce qui placerait le Portugal au bord d’un nouveau « sauvetage » signifiant par conséquent plus de mesures d’austérité.

Le gouvernement a décidé de ne pas céder aux critiques de la troïka et Gaspar a fini par démissionner à cause de ses désaccords avec les décisions du Premier ministre. Il y a deux points importants à souligner par rapport au ministre des Finances. En premier lieu, il avait déjà exprimé, en septembre 2012, après l’une des plus grandes manifestations depuis la Révolution portugaise de 1974-1975, sa volonté de démissionner. Ces manifestations étaient parvenues à créer une pression populaire contre les mesures d’austérité qui visaient à supprimer des primes et des journées de vacances des travailleurs du secteur public, mesures que le Tribunal Constitutionnel a finalement taxées d’inconstitutionnelles.

En second lieu, les désaccords de Gaspar avec le gouvernement se sont concrétisés dans l’accusation lancée au Premier ministre de ne pas imposer des mesures d’austérité encore plus dures et plus destructrices. Il a été remplacé par Albuquerque, qui a étroitement travaillé avec lui et qui a été accusée au Parlement de transactions financières douteuses quand elle était directrice financière de la compagnie ferroviaire publique REFER.

Le lendemain, sans aucun préavis et sans attendre le congrès de son parti prévu pour la semaine suivante et même sans l’annoncer aux membres de son parti, Paulo Portas démissionnait à son tour en protestation contre le choix d’Albuquerque comme ministre des finances.

Portas a déclaré qu’il était en désaccord avec certaines des mesures et des politiques adoptées par l’ex-ministre des Finances et qu’il lui était impossible de rester dans ce gouvernement si les mêmes politiques étaient maintenues. Il a aussi déclaré que sa décision était irrévocable. Cependant, deux jours plus tard, après sa réunion avec le Premier ministre, Portas s’est transformé en vice-premier ministre, Albuquerque a pu prendre possession de son poste comme ministre des Finances et António Pires de Lima, un homme d’affaire membre de la direction du CDS-PP, a été nommé ministre de l’Economie.

Le résultat

La question que de nombreux Portugais se posent est la suivante : pourquoi Portas a fait tout cela ? S’agissait-il simplement d’alimenter son égo et de parvenir à donner plus de poids politique à son parti ?

Je pense que les marchés financiers nous ont donné les pistes nécessaires pour répondre à cette question. Après la démission du ministre des finances Gaspar et l’annonce de la démission de Portas, le marché portugais des valeurs a connu sa plus grande chute depuis 1998. Les taux d’intérêt de la dette publique sont passés de 3% à 8%. Durão Barroso, président de la Commission Européenne, a déclaré que « Les marchés ont donné aux Portugais une leçon importante ». Cette leçon est celle de la peur : les marchés n’aiment pas l’instabilité politique, les marchés ne veulent pas de nouvelles élections, les marchés, en définitive, n’aiment ni la démocratie ni les décisions en faveur du peuple.

Pendant la crise, le Premier ministre se trouvait à Berlin, où la chancelière allemande Angela Merkel, l’a assuré de son soutien au gouvernement de coalition à condition que celui-ci maintienne les politiques d’austérité. Telle est la position constante de la classe dirigeante européenne envers le sud de l’Europe : il n’y a pas d’autre solution crédible à l’austérité aux yeux des marchés ou pour les institutions européennes.

Mais l’austérité est un programme politique qui ne peut seulement s’appliquer que lorsqu’on fait croire à la population qu’il n’y a pas d’alternatives. C’est cela ce que nous appelons la « dictature de la dette ».

Par conséquent, les gouvernants d’Europe et les dirigeants du gouvernement portugais pensent que les élections sont quelque chose à éviter, vu qu’elles sont imprévisibles. Elles ne peuvent être convoquées que tous les quatre ans maximum, pour que le système paraisse suffisamment démocratique. Telle est la raison pour laquelle le gouvernement, qui a perdu toute légitimité, peut malgré tout se maintenir.

Mais il y a un autre facteur explicatif : un second sauvetage était déjà à l’agenda, comme résultat de la crise économique. L’austérité réduit les salaires, ce qui réduit à son tour la consommation et aggrave la récession, entraînant une augmentation du déficit public, ce qui entraîne des augmentations d’impôt qui grèvent à nouveau la consommation en alourdissant la récession, en faisant exploser le chômage et la dette, ce qui pousse le Portugal à demander plus de prêts qui aggravent encore la crise.

Cependant, « à cause » des manifestations de masse, de la victoire des enseignants et du succès de la grève générale, il était impossible de parler ouvertement d’un second plan de sauvetage pour la classe dirigeante. La crise politique a permise de créer cette opportunité.

La troïka arrivera bientôt pour mener à bien sa 8e révision, et ceci aggravera potentiellement la crise politique. Mais il est important de comprendre la réaction populaire à cette situation.

Le 6 juillet, les syndicats et les mouvements sociaux ont organisé une manifestation pour exiger de nouvelles élections, mais à peine 500 personnes se sont rassemblées à Lisbonne et 100 à Oporto dans ce qui fut l’une des plus petites protestations de ces dernières années. Certes, les raisons de cet échec peuvent s’expliquer en partie par le laps de temps (la manifestation fut appelée dans un délai de quelques jours) et par le climat (il faisait 41 degrés à Lisbonne). Mais cela n’explique pas tout.

Un élément d’explication est que la perspective de nouvelles élections effraie les gens. Une seule journée d’instabilité a provoqué d’énormes pertes sur les marchés et les gens sont confrontés à la menace claire d’un second sauvetage et de plus d’austérité. Il sera plus difficile maintenant de construire la résistance en appelant à la chute du gouvernement, parce que les gens sont encore plus effrayés.

Mais au-delà de ça, le problème est que les gens ne voient aucune alternative. Le Parti Socialiste (PS), de centre-gauche, de loin le plus grand parti d’opposition, a également signé le mémorandum avec la troïka. Par conséquent, de nombreuses personnes sont arrivées à la conclusion qu’il ne vaut pas la peine de subir des mois d’instabilité politique pour finir avec un gouvernement qui appliquera dans une grande mesure les mêmes recettes désastreuses.

Il existe évidement des forces à la gauche du PS. Le Bloc de Gauche (BE) et le Parti Communiste Portugais (PCP) représentent ensemble 22% des intentions de vote dans les sondages, mais en réalité le BE a perdu des soutiens pendant ces journées de crise, bien que de manière limitée. Je crois que l’explication réside dans le fait que le BE a appelé à un « gouvernement de gauche » qui représenterait une alternative à l’austérité, tout en participant à des conversations avec le PS et le PCP alors que personne n’est capable d’imaginer comment serait composé ce gouvernement de gauche.

Quelques pistes pour la résistance

Cette dernière année de mobilisations au Portugal a démontré que les gens sont disposés à lutter contre l’austérité et à repousser les exigences de la troïka.

Mais la majorité de cette résistance s’est limitée à une série de grands événements : grandes manifestations dans des journées de luttes et grèves générales de 24 heures. L’absence de structures qui peuvent organiser quotidiennement la résistance, qui peuvent montrer dans la pratique que des problèmes comme le chômage, la pauvreté, la faim et le manque de logements ne peuvent être traités de manière individuelle et qu’ils doivent être collectivement résolus, est l’une des plus grandes faiblesses de la gauche portugaise.

L’expérience de la grève des enseignants nous montre que des grèves prolongées peuvent obtenir d’importantes et inspirantes victoires qui peuvent modifier les rapports de forces.

En même temps, il est chaque jour plus évident qu’une grande partie des gens ne sont pas convaincus par une solution électorale. Personne ne sait avec précision ce que serait un gouvernement de gauche aujourd’hui. Et la grande question, et la plus grande carence de la gauche portugaise, - savoir pourquoi il n’y a pas de résistance populaire soutenue par la base au Portugal - reste sans réponse.

Je pense que la tâche de la gauche est d’approfondir ses racines et de transformer les sentiments généralisés de mécontentement et de haine en action, organisation et espérance. Ce n’est qu’à travers l’action dans nos écoles, nos universités, nos lieux de travail et nos quartiers que nous pouvons apprendre que nous sommes forts lorsque nous ne sommes pas seuls. Ce n’est que dans l’action que nous pouvons articuler la possibilité d’alternatives au capitalisme. Ce n’est que par l’action que les gens peuvent arriver à croire que ces alternatives sont possibles si nous les construisons ensemble.

Business as usual

Dans la nuit du 10 juillet, le président de la République, Aníbal Cavaco Silva, qui appartient au même parti que le Premier ministre, le PSD, a annoncé qu’il n’accepterait pas la réorganisation du gouvernement et a proposé un gouvernement de « salut national » qui inclurait les trois partis qui ont signé le mémorandum de la troïka ; le PSD, le CDS-PP et le PS. Si cela se réalise, a-t-il dit, il appellera à des élections anticipées en juin 2014, période où l’on prévoit la fin de l’intervention de la troïka au Portugal.

Le PS s’est refusé à participer au gouvernement et le Premier ministre a annoncé qu’il ne démissionnerait pas. Mais deux jours plus tard, il avait déjà commencé les négociations gouvernementales, qui ne sont pas encore terminées.

Une question intéressante est de savoir pourquoi Cavaco Silva a rouvert la crise politique quand elle semblait plus ou moins résolue. Je crois qu’il s’agit de créer les conditions politiques pour un nouveau sauvetage, qui est déjà en train d’être négocié. Cette manœuvre du président de la République avait pour objectif d’ajouter les socialistes à un gouvernement de coalition pour les compromettre et, en cas de refus de leur part, de les faire apparaître comme les boucs émissaires de l’instabilité politique qui en résulterait.

En outre, cela retarderait les élections anticipées jusqu’après la signature du second plan de sauvetage. Dans de telles circonstances, ces élections deviendraient une sorte de rituel à l’apparence démocratique car elles ne changeraient en réalité rien du tout. C’est exactement ce qui s’est passé avec le premier mémorandum : les trois partis qui l’ont signé l’ont fait après que le dernier gouvernement PS soit tombé, mais juste avant les élections.

Les militants de gauche argumentent avec raison que tous les partis n’ont pas signé le mémorandum ; le BE et le PCP ne l’ont pas fait. L’exigence d’élections immédiates – avant la signature d’un second plan de sauvetage – est une question démocratique élémentaire pour que les gens puissent s’exprimer.

Mais les possibilités que les partis anti-troïka puissent former un gouvernement en ce moment sont minimes, ce qui fait que même des élections anticipées ne changeraient pas fondamentalement les rapports de forces. Il est certes important que de telles élections soient organisées le plus vite possible. Mais bien plus que d’élections, c’est de résistance dont nous avons besoin, une résistance portée à un nouveau niveau, contre la troïka et ses diktats.

Source :
http://socialistworker.org/2013/07/17/will-portugals-government-hold
Traduction pour Avanti4.be : G. Cluseret