Polémiques dans la gauche allemande sur l’euro. Vers une nouvelle organisation anticapitaliste ?

Jacopo Rosatelli, Correspondant 2 juillet 2013

Faut-il en finir avec l’euro ? Lancé par Oskar Lafontaine à la fin du mois d’avril, le débat dans la gauche allemande a été très vif. Dans les jours précédent son congrès, cette discussion à surtout agité Die Linke, le parti dont Lafontaine est l’un des fondateurs et l’une de ses figures les plus connues. Mais bon nombre d’universitaires et d’activistes sociaux sont également intervenus dans ce débat.

En soutien aux thèses de l’ex-ministre social-démocrate est intervenu l’un des responsables du comité scientifique d’ATTAC en Allemagne, Winfried Wolf, qui ne voit dans la monnaie unique que le « couronnement de l’Union européenne en tant que projet des grandes entreprises et des banques ». Un projet qui est mené jusqu’au bout par « l’étranglement des économiques européennes plus faibles et dans l’affirmation complète des intérêts du capital allemand ».

En outre, selon Wolf, l’échec de l’euro était écrit. « Dans une zone de libre échange telle que celle établie entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, on n’a jamais sérieusement envisagé d’instaurer une monnaie unique. Les différences entre ces pays sont analogues à celles que nous observons en Europe, avec le Mexique dans le rôle interprété par l’Espagne ou l’Italie ».

Certains économistes, comme Heiner Flessbeck et Kostas Lavapitsas dans un récent article publié à la demande de la Rosa-Luxemburg-Stiftung, la fondation d’études de Die Linke, suggèrent de maintenir la porte ouverte à la possibilité d’une sortie ordonnée de l’euro de la part de certains Etats. Flessbeck et Lavapitsas ne sous-estiment pas pour autant les périls pour ces Etats ; la fuite des capitaux des banques du pays qui reviendrait à la devise nationale et l’effondrement de cette dernière sur le marché. Pour l’éviter, il sera nécessaire de faire comme en Chypre où l’on a empêché la fuite des capitaux.

Mario Candeias, l’un des responsables de la fondation Rosa Luxemburg, se montre critique envers les positions de Flessbeck et Lavapitsas, et donc de Lafontaine. A son avis, les effets d’un abandon de l’euro pour un pays comme la Grèce seraient néfastes. Parmi eux, l’augmentation des prix des produits importés, surtout les machines, l’énergie et les médicaments, et sans véritables bénéfices pour le secteur des exportations, « Après des décennies de désindustrialisation, que reste-t-il à la Grèce pour exporter ? »

« En outre, le retour à un système monétaire européen comme celui en vigueur entre 1979 et 1993 n’éviterait pas la spéculation internationale, qui se concentrerait à nouveau sur le marché des devises », ce qui s’est précisément passé en 1993 quand l’Italie et la Grande se sont retirés du SME (Système monétaire européen).

Pour Candeias, il est illusoire qu’une éventuelle sortie de la Grèce de la monnaie unique puisse se faire sans contreparties politiques. Dans son texte, il pose la question suivante : « Pourquoi serait-elle plus réaliste l’hypothèse selon laquelle les mêmes qui obligent la Grèce à souffrir de durs conditions seraient disposés à l’aider à sortir de l’euro sans rien demander en échanger ? » Par conséquent, la position correcte selon lui n’est pas de soutenir la fin de l’euro mais de s’efforcer de changer les règles actuelles de l’UE, par exemple pour freiner la circulation des capitaux ou pour réformer les systèmes fiscaux.

Au-delà du débat théorique, les secteurs (majoritaires) de Die Linke qui s’opposent à Lafontaine craignent surtout la confusion que l’adoption de sa position entraînerait avec les partis communistes « orthodoxes », ennemis de la monnaie unique, comme le KKE grec ou le PCP portugais, brisant ainsi l’axe constitué avec des forces telles que Syriza ou le Bloc de Gauche, qui défendent par contre le maintien de leurs pays respectifs dans la zone euro.

Dans ce contexte où chacun marque ses positions, ce n’est pas un hasard que Katja Kipping, co-secrétaire de Die Linke, se soit faite entendre il y a quelques jours dans un entretien au « Tagesspiegel » en affirmant que : « Réagir à l’européanisation de l’économie avec un retour à l’Etat nation serait anti-marxiste et économiquement irrationnel ».

Triomphe des modérés au 3e Congrès de Die Linke

Evoquant le bilan du 3e congrès de Die Linke, le journal « Neues Deutchsland » a titré : « Triomphe des réformistes ». L’emphase est sans doute excessive, mais la signification politique de ce congrès de Die Linke est bien résumée ; les délégués ont majoritairement voté en faveur des thèses de l’aile modérée et pragmatique du parti en rejetant celles d’Oskar Lafontaine. C’est après des heures d’intenses débats que fut adopté le texte du programme électoral avec lequel le parti se présentera aux élections du 22 septembre prochain pour le Bundestag.

Toute l’attention était mise sur les amendements réalisés par les courants proches de l’ex-ministre social-démocrate. Si elles avaient été adoptées, cela aurait engagé Die Linke à soutenir la possibilité d’une sortie ordonnée de l’euro et un retour au système monétaire européen de 1993. Mais la grande majorité des délégués au congrès de Dresde les ont rejeté en votant en faveur du texte de la direction : « Bien que la construction de l’UE présente de nombreuses erreurs, Die Linke n’est pas favorable à la fin de l’euro ».

Conscient des rapports de forces défavorables, Lafontaine avait décidé de ne pas dramatiser un débat qui pouvait devenir déchirant. A quelques mois des élections, il était vital pour Die Linke de montrer l’image d’une unité interne. Ainsi, le cofondateur du parti, qui y joue actuellement un rôle secondaire (il est chef du groupe parlementaire de Die Linke dans son petit Land de la Sarre) n’est pas monté à la tribune. Un profile bas maintenu également par l’autre dirigeante en vue du courant « radical », la brillante Sahra Wagen.

Dans les interventions des défenseurs de la ligne pro-euro un argument clé était récurrent ; nous ne devons pas mettre des bâtons dans les roues d’une force comme Syriza, le parti frère grec qui lutte pour vaincre l’austérité mais aussi pour maintenir Athènes dans l’UE et dans la monnaie unique. Contre la troïka, mais non contre l’euro et encore moins contre l’UE : tel est le message du congrès de Dresde.

Source : Il Manifesto, 12 juin 2013
http://www.esserecomunisti.it/?p=58638
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina

Vers une nouvelle organisation anticapitaliste ?

Correspondant

C’est la guerre sociale en Europe. Qu’ils soient de droite ou « social-démocrates », les gouvernements deviennent de plus en plus violents socialement comme au niveau politique et policier. Fermeture des radios et télévisions publiques en Grèce, 5 000 manifestantEs blesséEs en Turquie, 60 % des jeunes en chômage dans l’État espagnol et au Portugal, brutalité policière contre le mouvement Blockupy à Francfort... Des choses se passent, que beaucoup n’auraient pas imaginé ces dernières années.

C’est cette situation qui a été dénoncée lors d’un grand meeting qui s’est déroulé à Berlin le vendredi 14 juin. Organisé par les groupes participant à un processus de discussion pour une nouvelle organisation anticapitaliste (« Neue Antikapitalistische Organisation »), y ont notamment pris la parole Charles-André Udry, actif dans les courants de gauche de Syriza, Olivier Besancenot, Raquel Varela, historienne du Portugal et Erdugrul Kürkcü, militant révolutionnaire venu de Turquie. Et 300 personnes dans le public, ce qui en fait l’événement le plus important pour la gauche radicale berlinoise ces derniers temps.

« Révolutionner les révolutionnaires »

Le leitmotiv du meeting était bien dans l’air du temps, traitant des insurrections en Europe du Sud et de leurs perspectives. En pleine préparation du meeting ont éclaté les mouvements en Turquie. C’est ce qui nourrit une des certitudes qui s’est exprimée dans la réunion. La gauche anticapitaliste radicale européenne, et plus particulièrement celle d’Allemagne, ne peut pas continuer dans sa routine. Un nouveau regroupement politique, un renouveau organisationnel sont nécessaires.

Il faut « révolutionner les révolutionnaires »... Ce dicton de Rudi Dutschke de 1968 est plus actuel que jamais ; car si elle n’agit pas en conséquence, la gauche radicale sera punie par sa marginalisation. Il faut en finir avec les petits cercles auto-suffisants, avec le dogmatisme stérile et le schématisme. Nous avons besoin d’un pôle d’attraction radicalement anticapitaliste, où les débats stratégiques et internationalistes partent du quotidien.

« Die Linke » ne peut pas être ce pôle, c’est un parti ossifié et peu démocratique, qui depuis ses débuts met 90 % de son énergie dans les élections et dont la majorité de ses membres cultive une nostalgie absurde de l’ex-Allemagne de l’Est. Avec les courants de gauche présents dans ce parti, nous cherchons la discussion politique et voulons les pousser à une réflexion critique.

De Berlin, correspondant
Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 201 (27/06/13)
http://npa2009.org/node/37942