Podemos : Le défi de la démocratie interne

Alejandro Torrús, Miguel Muñoz 28 juin 2014

Podemos : Le défi de la démocratie interne

Podemos [nouveau parti de gauche radicale dans l’Etat espagnol, voir ici] est un instrument démocratique au service de la citoyenneté. Tel est le message qu’ont porté partout ses dirigeants, ses promoteurs et sa base depuis la présentation de l’initiative. Comme preuve de cela : les élections primaires ouvertes (au sein de Podemos afin de désigner ses candidat-e-s aux élections, NdT) ou l’élaboration du programme électoral que Podemos a présenté aux élections européennes. Néanmoins, l’initiative à peine lancée, et après son succès électoral, le nouveau parti se trouve devant le défi de construire une nouvelle forme d’organisation politique qui ne reproduise pas les erreurs des partis traditionnels et qui permette de trouver l’équilibre parfait entre le rôle que doivent jouer ses dirigeants politiques, les plus de 400 cercles de base de Podemos répartis dans tout le pays et ses électeurs, qui ont été plus d’un million aux européennes, et que Podemos aspire à en gagner de nouveaux.

C’est avec ce débat d’idées, sur les types d’organisation et de formes de démocratie interne que, comme l’a signalé le journal « El Pais », s’est déroulé dimanche dernier une polémique animée entre une partie de la base, qui défend un plus grand pouvoir pour les cercles dans le processus de prise de décision, et le dénommé « groupe promoteur » de Podemos, qui défend un modèle avec moins de pouvoir pour les cercles et plus ouvert aux citoyens et aux électeurs. La question de fond, en définitive, est de définir la forme d’organisation que doit adopter Podemos et le rôle que doivent avoir les cercles et les citoyens non inscrits dans ces derniers dans la prise de décision du parti.

On a jusqu’à présent identifié dans ce débat deux pôles supposément en confrontation. D’une part, Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste), parti politique intégré au sein de l’initiative depuis sa fondation et, d’autre part, le groupe promoteur de Podemos, avec à sa tête Iñigo Errejón, Pablo Iglesias et Juan Carlos Monedero. Néanmoins, les deux parties sont d’accords pour souligner que le débat est beaucoup plus transversal, qu’il affecte et divise les cercles eux-mêmes et que, bien plus qu’un « affrontement » ou qu’une « rébellion de la base contre le sommet », il s’agit d’ « un débat sain et ouvert » sur la forme d’organisation qui permette de trouver « les équilibres » entre les deux projets.

Ainsi, pour essayer d’éclaircir le débat, et au risque de simplifier à l’excès les positions, on trouve d’une part la position défendue par le groupe promoteur, que nous explique Iñigo Errejón, chef de campagne de Podemos ; « Le débat se centre sur la manière de trouver le point de gravité qui permette l’équilibre entre les deux possibilités ouvertes en ce moment : que les décisions fondamentales soient prises par des délégués des cercles dans une sorte d’assemblée de délégués, ou que, au contraire, les décisions les plus importantes soient ouvertes aux citoyens à travers différents instruments de participation ». Errejón considère qu’en ce moment « de situation politique exceptionnelle », Podemos doit œuvrer afin de laisser les décisions les plus importantes au choix des citoyens, qu’ils participent ou non dans les cercles. « Nous ne pouvons pas ignorer le fait que tout le monde n’a pas le temps de participer à un cercle de manière active », plaide-t-il.

Face à cette option, une autre position, défendue par Izquierda Anticapitalista et par une partie de la base, considère que les cercles Podemos étant la base organisationnelle du parti, ceux-ci doivent avoir plus de voix au chapitre et de poids dans la prise décision car, dans le cas contraire, on risque de « tomber dans une démocratie plébiscitaire », où les dirigeants prennent les décisions qui sont ensuite soumises au vote des citoyens en ignorant le rôle important que doivent jouer les cercles et les « envies de participation démocratique des citoyens ».

Comme l’explique Jaime Pastor (membre d’IA, NdT) ; « C’est un peu ce qui s’est passé avec la question du groupe de gestion qui doit mener Podemos jusqu’à son assemblée constituante, mais s’il ne s’agissait que de cela, ce n’est pas bien grave. Le groupe promoteur a décidé qu’il fallait procéder à une élection par des listes fermées d’une équipe technique qui conduise le processus constituant, ces listes ont été communiquées et soumises au vote ». Pastor considère qu’une telle situation devrait être évitée par la participation des cercles dans la prise de décision afin de déterminer « ce qui est soumis au vote et avec quelles modalités ».

« Par exemple, poursuit Pastor, si Podemos veut poser une question aux citoyens, il ne s’agit pas alors de discuter si seuls les cercles peuvent voter ou tous les citoyens : il s’agit de savoir si ce sont les cercles qui peuvent participer à la manière dont on formule cette question et de parvenir à un consensus entre eux et le groupe promoteur pour ensuite la soumettre à l’ensemble des citoyens qui veulent participer ». Selon lui, si Podemos opte pour cette voie, il parviendra à construire un leadership plus collectif.

Risques inhérents

Le débat n’est pas simple et se pose, bien souvent, en termes théoriques. Ainsi, Errejón considère que la position qu’il défend « ne vise pas à éliminer les cercles » du processus de prise de décision car ils joueront toujours un rôle très important, par exemple « dans la construction de Podemos dans tout le pays ». Mais le parti doit tenir compte du fait qu’il se doit de répondre aux attentes de nombreux citoyens qui, pour des raisons personnelles ou professionnelles, ne peuvent pas participer quotidiennement, ou hebdomadairement, aux assemblées, ou qui ne sont pas intéressés à participer activement à la politique.

Par conséquent, Errejón argumente qu’un processus de prise de décision plus centré sur le consensus entre les délégués des cercles peut faire courir le risque au parti de « reproduire les fonctionnements traditionnels des partis politiques qui finissent par regarder plus à l’intérieur d’eux que vers les électeurs ». « Nous devons être conscients que l’idéal du citoyen activiste qui participe tous les jours activement à la politique n’existe que dans les rêves de nombreux militants », souligne-t-il.

Face à cet argument, Pastor répond que, dans le modèle défendu par le groupe promoteur et soutenu par une multitude de militants de base, le risque est inverse. Autrement dit, si on adopte un modèle de prise de décision plus ouvert pour continuer à gagner de plus en plus d’électeurs, on peut finir par dégénérer en un « parti électoraliste » qui ignore les demandes et les positions de ses militants, et qui s’éloigne ainsi complètement de sa base.

Troisième voie

Les deux camps considèrent que les propositions en lice ne sont pas « s’excluent » pas entre elles, qu’il est au contraire nécessaire de les confronter, de les débattre et d’analyser les risques de chacune d’elles pour tenter de trouver les meilleurs instruments politiques permettant d’articuler l’hétérogénéité de Podemos dans une majorité sociale. Ainsi, Errejón assume qu’on peut courir le risque d’écarter la base des processus de prise de décision et, pour cela, il plaide pour « élaborer des mécanismes permettant que les décisions fondamentales puissent être votées » par tout le monde, tout en « continuant à renforcer une structuration interne de prise de décision ».

Pour sa part, Pastor considère lui aussi qu’un nouveau parti qui donnerait un poids excessif aux cercles au détriment d’autres formules de participation finira par exclure de Podemos ces citoyens qui n’ont presque pas de temps libre. Mais il prévient aussi qu’on ne peut courir le risque d’accorder « une capacité de décision excessive aux dirigeants ». « Nous sommes dans une nouvelle étape où il faut chercher un espace hybride, qui mêle des formes internes de décision avec des formes de participation à travers les réseaux sociaux, les listes de courrier électronique, etc. », souligne-t-il, tout en affirmant que « ce qui est clair », c’est que Podemos doit être « quelque chose de nouveau » qui ne ressemble ni au PSOE, ni à Izquierda Unida, ni à Izquierda Anticapitalista.

Et Errejón de conclure : « Ce sont des problèmes inhérents à la création réellement démocratique d’un parti, ils sont donc les bienvenus. Nous devons chercher des mécanismes qui tentent d’éviter le risque, en laissant la majorité sociale en dehors, de finir par regarder plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. Et, d’autre part, il faut chercher des contrepoids qui permettent la participation militante de sorte qu’on n’ait pas l’impression que Podemos n’appelle à la participation que pour voter des propositions déjà décidées ».

Rencontre citoyenne

Le samedi 14 juin, Podemos organise une rencontre (voir l’article ci-dessous, NdT) qui doit servir à préparer l’Assemblée Citoyenne « Oui, on peut », qui aura lieu à l’automne. On présentera à cette occasion le groupe de gestion élu afin de mener le parti jusqu’à cette assemblée constituante. Dans ce sens, Errejón considère que l’enjeu « fondamental » de cette rencontre est qu’elle serve à « mettre sur les rails [le parti] vers cet événement politique qu’est Assemblée Citoyenne (...), qui ne doit pas reproduire le type de congrès fermés, mais être un événement ouvert qui aide à forger les instruments pour la construction d’une nouvelle majorité politique dans ce pays ».

Alejandro Torrús

Source :
http://www.cuartopoder.es/alsoldelacalle/podemos-ante-el-reto-de-decidir-que-tipo-de-democracia-interna-desea/2424

Les cercles de Podemos réclament plus de pouvoir au groupe promoteur

Miguel Muñoz

La manière avec laquelle les décisions vont être prises au sein de la formation dirigée par Pablo Iglesias et le rôle que doivent jouer les cercles de Podemos ont été les deux principaux axes du débat lors de sa première rencontre à l’échelle de l’Etat espagnol depuis les élections européennes. La Faculté de Philosophie de l’Université Complutense de Madrid a été le cadre choisi pour rassembler, selon les organisateurs, près de 2.000 personnes provenant de tous les coins du pays afin de se rencontrer et discuter sur les questions méthodologiques à développer pendant les prochains mois. Un changement qui ne sera pas simple au vu de la teneur de ces débats.

« Qui décide » ? », a crié l’un des participants à la fin de l’assemblée de l’après-midi. Cette question, ajoutée à celle de « comment on décide ? » illustre brièvement les principaux défis auxquels est confronté Podemos aujourd’hui. La session de l’après-midi a dans ce sens été révélatrice ; dans une salle comble, l’ordre du jour fixait comme premier point la mise en commun des propositions organisationnelles et des thématiques pour la dite « Assemblée Citoyenne ’Oui, on peut’ » qui doit se tenir à l’automne dans le but d’asseoir les bases fondatrices de la nouvelle formation. Dans cette perspective, des votes sur Internet ont eu lieu entre deux listes fermées afin d’élire l’équipe qui coordonnera cette rencontre. La liste emmenée par Pablo Iglesias et Luis Alegre a obtenu le soutien de 86,8% des 55.582 personnes qui ont participé au vote. La liste alternative a obtenu quand à elle 10,3%.

La méthode d’élection de cette équipe et la manière avec laquelle a été mené à bien le processus avaient déjà suscité des critiques et des débats internes la semaine dernière, et les différents cercles locaux ont voulu saisir l’opportunité de l’assemblée pour exposer leur point de vue. Ainsi, les premières interventions dans la journée de samedi ont tourné autour de ce processus. « Nous remercions le groupe promoteur pour son travail, mais nous pointons certaines choses que nous aurions aimé voir se faire autrement », a déclaré Rebeca, représentante du cercle de Murcie. L’une de ces propositions était qu’on puisse accorder aux cercles la possibilité d’élire les deux tiers de la liste et que le tiers restant soit désigné par les personnes de la liste finalement élue. Cette intervention a été très applaudie par la salle, et d’autres représentants de cercles, comme ceux de Valence, de Navarre, de Guadalajara, de Saragosse ou d’Alicante ont abondé dans ce sens, mais toujours en précisant leur soutien au groupe promoteur emmené par Pablo Iglesias.

Diego, membre du cercle de Campo de Gibraltar, a affirmé que la base de Podemos est très large et qu’on peut avoir la sensation que « parfois, le groupe promoteur avance dans un sens qui ne recueille pas l’ensemble des sensibilités ». « Pourquoi ne pas avoir attendu aujourd’hui pour lancer la proposition (sur le processus d’élection, NdT) ? », a demandé Lucas, représentant d’un cercle de 100 membres à Londres. D’autres personnes, à titre personnel, ont également montré un certain mécontentement avec les délais et la méthode d’élection retenus.

Modalité de décision en débat

La modalité elle-même (un vote sur Internet, NdT) suscite des doutes, comme on a pu le voir la semaine dernière et ce samedi. Tandis que certains participants des cercles locaux revendiquaient une représentativité à travers des délégués ou des porte-parole à des moments déterminés, d’autres voix, comme celle de Rita, membre de la commission de Réseaux, ont souligné que « personne n’est entré dans Podemos pour répéter les structures classiques ». Carolina Bescansa, l’une des promotrices initiales de Podemos, s’est exprimée dans le même sens ; « Que personne ne se fasse d’illusions avec le système de délégués », et de défendre plutôt une structuration par assemblées générales. Pour sa part, Edu, du groupe Podemos Culture, a souligné que le système de délégués est « très excluant ».

Plusieurs interventions sur ce point ont plaidé pour un système mixte qui rassemble les deux sensibilités. Un représentant de Grenade a affirmé qu’ « il faut avoir des superstructures, mais je veux pouvoir les choisir ». María José, de Malaga a rappelé que le processus doit servir au renforcement du collectif, mais qu’on ne pouvait pas pour autant tomber dans la paralysie du mouvement du 15-M, ce qui rend nécessaire le développement de mécanismes de participation concrets. Comme l’ont exprimé certains participants, un autre aspect est la nécessité de modifier les statuts de Podemos, élaborés comme un simple instrument de gestion technique jusqu’ici. Il y a eu également un débat sur l’équilibre entre les instruments de participation par Internet et la participation « physique » dans les assemblées des cercles, l’un et l’autre pouvant laisser différents secteurs en dehors.

Le débat avançant, la concrétisation de l’organisation de l’assemblée constituante prévue à l’automne s’est peu à peu diluée. Comme l’ont affirmé plusieurs intervenants ; « Nous ne savons pas très bien comment va être cette assemblée, du coup, parler du lieu ou de la logistique n’a pas beaucoup de sens ». Il n’y a donc pas eu de conclusion sur cette question, mis à part l’intervention de Jorge Lago, l’un des membres de l’équipe de travail élue et chargé de la modération de l’assemblée ; « Nous recueillerons les propositions et les enverrons aux cercles. C’est un processus qui commence aujourd’hui, l’équipe commence à travailler aujourd’hui. Je vous demande de nous donner du temps et vous demande un vote de confiance ». Cette équipe, selon les engagements que l’un de ses membres a assumé dans l’acte final, et outre la création de canaux de communication avec les cercles, « informera pendant les prochains jours de ses propres fonctions concrètes et communiquera les procès verbaux de ses réunions ».

A l’issue de la session, qui a pratiquement duré deux heures et demi, les participants des cercles ont échangé leurs impressions. Deux membres des Asturies ont déclaré à cuartopoder.es que le principal acquis de la rencontre a été de pouvoir partager les expériences. « Nous aurions sûrement aimés débattre de plus de choses, mais nous savons que c’est le travail des assemblées citoyennes. S’il n’y a pas de base et de muscle participatif, il est difficile dans une rencontre aussi large de pouvoir définir de grandes choses. Nous demandons à être capables de nous regarder les uns et les autres et nous comprenons que le processus sera polycentrique ou ne sera pas ».

Pour leur part, deux membres du León nous ont affirmé que la journée « nous aide à voir ce que nous devons améliorer pour arriver à nos fins. Plus nous nous réunirons et mieux nous parviendrons à atteindre ce que nous voulons ». Ils ont en outre signalé la nécessité d’avancer des propositions concrète et pas autant d’opinions. Andrés, de Grenade, évalue de manière positive la rencontre, tout en soulignant la complexité du débat méthodologique. « Nous voulons que tout le monde puisse faire de la politique, mais c’est compliqué que les gens aillent à de nombreuses assemblées. Il doit y avoir un équilibre avec d’autres instruments ».

Pour Iñigo Errejón, chef de campagne de Podemos, il s’agissait d’ « une première prise de contact, également nécessaire pour arrêter le temps, pour fixer un agenda propre, pour réfléchir au fait que nous devons aller vers le processus constituant non pas d’un sigle, mais d’un instrument d’unité populaire qui soit capable de continuer à s’agrandir ». Sur les débats internes, Errejón a estimé qu’ils sont le reflets du fait que « nous sommes confrontés pour la première fois à l’hypothèse que le changement politique est possible. Cela accélère les discussions et les enflamme, dans le meilleur sens du terme, et fait que les gens y mettent de la passion. Parce qu’aujourd’hui, parler de cela n’est pas un exercice littéraire, c’est une hypothèse plausible au vu des élections du 25 mai ».

Miguel Urban, 7e candidat sur la liste aux élections européennes et membre d’ Izquierda Anticapitalista, estime quant à lui que « certaines personnes, surtout les plus actives dans les cercles, s’en vont sans très bien savoir comment va démarrer le processus ». Bien que, selon lui, le fait de se rencontrer est déjà positif en soi, il pense que l’Assemblée aurait « dû essayer d’établir une feuille de route plus collective pour la nouvelle commission technique élue, pour les aider surtout ». De toute manière, Urban n’est pas pessimiste ; « C’est très intéressant parce que nous pratiquons la démocratie. Le problème, c’est que nous sommes peu habitués à la pratiquer et donc de nombreux doutes nous assaillent. L’unique manière de les résoudre est de passer à la pratique, et bien souvent en nous trompant. Voir l’erreur comme une chose mauvaise serait contre-productif, cela peut être quelque chose de bon ».

Source :
http://www.cuartopoder.es/invitados/los-circulos-de-podemos-reclaman-mas-poder-al-grupo-promotor/2945
Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera