Pérou : La résistance à l’industrie minière dans les Andes

Raúl Zibechi 8 mai 2013

Au Pérou, un hectare sur cinq a été concédé aux multinationales minières, ainsi que la moitié des terres des communautés paysannes et indigènes de la Sierra andine. Les populations et la nature sont les plus affectées par la voracité des grandes entreprises qui accumulent l’or, l’argent et le cuivre dans leur soif de profit. La manière avec laquelle la population se mobilise démontre que des changements profonds sont à l’œuvre dans l’action sociale.

« Nous avons été écrasés par 20 années de guerre interne » dit Hugo Blanco, dirigeant paysan Quechua et vétéran des luttes pour la récupération des terres dans les années 1960 à Cusco. Aujourd’hui, il se montre optimiste : « Le conflit de Conga, d’abord, et maintenant celui de Kañaris, nous montrent que la lutte sociale avance, bien que par d’autres voies, à travers des groupes locaux qui sont plus représentatifs des luttes réelles que les vieilles organisations, qui sont à terre » [1].

Le Pérou est un pays minier. Depuis la colonisation espagnole, l’exploitation des mines a reconfiguré la carte sociale et politique des peuples originaires qui habitaient la région andine. Ces dernières décennies, l’industrie minière s’est même reflétée dans les arts et dans la littérature, son empreinte est particulièrement intense parmi les paysans, comme le montrent les romans de Manuel Scorza, l’un des plus grands écrivains péruviens [2]. Malgré cela, la lutte contre l’industrie minière n’a pas occupé une place significative dans l’imaginaire péruvien.

Cependant, on enregistre ces dernières années un virage important. L’année 2012 fut la plus important en termes de conflits sociaux. Comme le souligne l’Observatoire des Conflits Miniers au Pérou, l’intensité des conflits se reflète dans la polarisation qu’ils produisent et dans leur capacité à modifier l’agenda. Les conflits miniers ont forcé deux remaniements ministériels dans le gouvernementale du président Ollanta Humala : en décembre 2011 (six mois à peine après son intronisation) et en juillet 2012, un an après son investiture sur le siège de Pizarro (conquistador espagnol qui soumit l’empire Inca au XVIe siècle, NdT).

« Il y a dix ans, il aurait été impensable qu’un conflit minier d’une zone reculée du pays occupe les premières pages des principaux journaux et soit présent pendant plusieurs semaines dans presque tous les médias », signale l’Observatoire [3]. Mais la principale nouveauté c’est que « les conflits sociaux liés à l’industrie minière se sont en outre transformés en conflits politiques d’envergure ». Même l’Agence de notation d’investissements Moody´s a souligné que la manière avec laquelle le gouvernement s’affronte au conflit de Conga pourrait être préjudiciable pour les intérêts du secteur minier.

Comprendre l’importance de la lutte contre l’industrie minière suppose d’aborder trois aspects : la méga-industrie minière en tant que l’une des principale formes d’accumulation du capital international au Pérou ; la résistance paysanne de caractère communautaire et donc territorialisée et qui entre en résonance avec cinq siècles de résistance indigène ; et les moyens décentralisés de coordination de la lutte, autrement dit les nouvelles cultures de l’action politique.

Le Pérou au centre du colonialisme minier

En novembre dernier, il y avait un total de 24 millions d’hectares offerts en concession à l’industrie minière, ce qui représente 19% de la superficie totale du pays. La zone des concessions minières affecte principalement les communautés paysannes dans la Sierra et dans la Côte du centre et du nord du pays, où près de la moitié de leurs territoires a été concédée aux mines [4].

En effet, 49,6% des terres des communautés paysannes sont des concessions minières. Presque la moitié (47%) de la région hydrographique du Pacifique est en concession à l’activité minière, une région qui concentre 65% de la population qui compte avec à peine 1,8% du volume d’eau dans le pays [5]. C’est pour cela que les arguments officiels selon lesquels l’activité minière bénéficie au pays sont ouvertement rejetés par les paysans qui souffrent de la perte de leurs terres et de leur accès à l’eau.

Un rapport récent du Metals Economic Group signale que la chute du marché des actions dans le monde favorise les investissements miniers, qui ont connu une croissance de 44% en 2010 et de 50% en 2011, après une forte chute en 2009 [6]. La région latino-américaine est la première destination pour les investissements miniers, avec 25% du total, et où se détachent le Chili, le Pérou, la Colombie, le Brésil, le Mexique et l’Argentine. En 2003, à peine 10% de l’investissement minier mondial était consacré à l’Amérique latine.

Le Pérou est, avec le Chili, la première destination des investissements miniers dans la région. En 2010, la région latino-américaine fournissait 51% de la production d’argent dans le monde, 50% du lithium, 45% du cuivre, 27% du molybdène, 25% de l’étain, 23% du zinc et du bauxite, 19% de l’or et 18% du fer [7]. Jusqu’en 2020, le secteur minier recevra 300 milliards de dollars en investissements.

Le Pérou a fait un bond significatif en tant que récepteur d’investissements étrangers directs. En 2012, 11 milliards de dollars sont arrivés dans le pays, soit une augmentation de 34% par rapport à 2011 et face à une moyenne de 1,6 milliards entre 2000 et 2005 [8]. Le problème, c’est que le secteur minier et des hydrocarbures représentent tous deux la majeure partie de ces investissements. Près des deux tiers de ces derniers concernent le secteur des ressources naturelles et à peine 8,7% l’industrie manufacturière.

Ce type d’investissements consolide en réalité la dépendance envers l’exploitation et l’exportation de ressources naturelles. Le journaliste péruvien Raúl Wiener soutient que 30% des revenus fiscaux dans son pays proviennent de l’industrie minière et que « l’unique manière plus ou moins rapide d’augmenter ces fonds à court terme et de mettre en œuvre les programmes sociaux que tous les candidats promettent pour gagner les élections, c’est en favorisant encore plus les investissements miniers. Ainsi, entrer en conflit avec ce secteur reviendrait pour eux à se faire hara-kiri » [9].

Le Pérou est devenu le cinquième pays du monde connaissant une croissance importante de ses exportations, qui sont passées de 7,6 milliards de dollars en 2002 à 45,7 milliards en 2011. Près de 60% de ces exportations sont constitués par les minerais et 10% par le pétrole et le gaz, produits qui sont exportés sans transformation [10]. Le Pérou est le principal exportateur latino-américain d’or, de zinc, de plomb et d’étain et le second producteur d’argent et de cuivre. Selon des projections, au cours des prochaines années la tendance aux investissements et aux exportations centrées sur les mines va s’accroître. D’après l’Observatoire des Conflits Miniers, les concessions minières ont doublé entre 2006 et 2010.

Résistance dans les Andes

Pendant la seconde moitié de 2011 et une bonne partie de 2012, le principal conflit minier et social du pays s’est déroulé dans la région de Cajamarca, au nord du pays, du fait de l’opposition massive de la population à l’égard du projet baptisé « Conga » d’exploitation d’or et d’argent par la firme minière Yanacocha, propriété de la multinationale étatsunienne Newmont Mining Corporation. L’entreprise minière exploite depuis plus de vingt ans un gisement d’or à 50 km au nord de la ville de Cajamarca, à plus de 3.400 mètres d’altitude, qui constitue la seconde plus grande mine d’or du monde.

Ces dernières années, Yanacocha a connu une perte de sa production due à l’épuisement des réserves, ce qui rend le projet Conga vital pour cette entreprise. Mais la population sait déjà à quoi s’attendre avec cette firme et s’est mobilisée en défense de l’eau depuis plusieurs années. Le problème principal est l’activité minière, qui implique l’utilisation de cyanure et de mercure et affecte les lagunes d’altitude d’où provient l’approvisionnement des communautés paysannes et des villes.

En novembre et décembre 2011, la résistance de la population de Cajamarca [11] s’est durcie, l’état de siège a été décrété ainsi que la militarisation de plusieurs provinces, événements qui ont été suivis par un remaniement ministériel avec la sortie d’une bonne partie des ministres plus progressistes. Dans le district de Bambamarca, l’un de ceux affectés par le projet Conga, la population a empêché les soldats de réaliser une cérémonie de salut au drapeau et à Celendin, épicentre du conflit, les soldats ont été expulsés par la population [12]. Les patrouilles de surveillance paysannes ont procédé à l’arrestation de soldats qui tentaient de prostituer des mineures.

En 2012, on a enregistré 167 conflits sociaux actifs, dont 123 sont des conflits qualifiés par la « Defensoría de Pueblo » de « socio-environnementaux », et seulement sept étant des conflits « du travail ». Les paysans perdent leurs terres et leur accès à l’eau et réagissent de toutes leurs forces en mobilisant leurs communautés. Une enquête révèle qu’à Cajamarca, 78% de la population s’oppose au projet Conga. Bien que l’épicentre des résistances se situe dans cette ville, et plus récemment à Kañaris (Lambayeque), les conflits miniers se déroulent dans l’ensemble du pays.

En regardant la réalité de plus près, on observe que la population a mis en jeu une variété de recours stupéfiante. Elle a créé des fronts de défense provinciaux et locaux, réalisé des référendums municipaux et provinciaux, des marches, des grèves régionales et des barrages routiers. L’une des activités les plus importantes est celle réalisée par les patrouilles paysannes, des organisations communales d’autodéfense nées dans les années 1970 à Cajamarca et à Piura afin de lutter contre le vol de bétail [13].

Les patrouilles paysannes de Cajamarca, Bambamarca et Celendín, les trois provinces les plus proches de la mine Conga, ont massivement campé aux alentours des lagunes affectées par le projet minier afin d’exercer une surveillance et d’empêcher tout travail de l’entreprise dans la zone. La mobilisation a commencé en novembre et on a appelé ces patrouilles les « gardiens des lagunes ».

Le campement de Celendín a été détruit par les forces policières, ce qui a poussé le Commandement Unitaire de la Lutte de Cajamarca à décider de « construire des maisons-abris pour les patrouilles paysannes sur base d’un travail communautaire afin que les patrouilleurs et les visiteurs puissent se relayer et rester fermes dans la lutte » [14].

Cette lutte pour le contrôle du territoire provoque en réaction la militarisation de la région de la part du gouvernement, tandis que Yanacocha ferme des chemins aux paysans. Les communautés ont répondu en plaçant dans toutes les voies et localités des panneaux indiquant « Territoire de patrouille libéré de l’industrie minière », suivi du nom du lieu. Une pratique similaire à celle des zapatistes afin de réaffirmer le contrôle de leurs espaces.

D’après l’Association Pro Droits Humains (APRODEH), l’état d’urgence et la militarisation de plusieurs provinces se sont soldés par la mort de 17 personnes entre décembre 2011 et septembre 2012. Cinq paysans ont été tués en juillet 2012 à Celendín et à Bambamarca, trois pour avoir tenté d’éradiquer une petite mine illégale à Madre de Dios (à la frontière avec le Brésil et la Bolivie), deux à Espinar (Cuzco) en résistant à l’entreprise minière XStrata et le dernier en affrontant l’entreprise minière Barrick à Ancash.

Le gouvernement d’Ollanta Humala applique le Décret 1095 élaboré par le gouvernement précédent d’Alan Garcia et qui autorise l’intervention des forces armées pour le contrôle de l’ordre intérieur et il qualifie ceux qui protestent de « groupes hostiles », tandis que les violations des droits de l’Homme commises par les forces répressives sont jugées par des tribunaux militaires [15].

Nouvelles formes d’organisation et d’action

Au cours des deux derniers mois un nouveau conflit est apparu dans la province nordique de Lambayeque. Les paysans expriment ce conflit d’une manière très simple et qui révèle leur vision du monde : « L’objectif de notre résistance indigène, c’est d’empêcher l’intromission et l’invasion de nos territoires ancestraux par l’entreprise minière Candente Copper Corporatión-Cañariaco » [16].

Pour affirmer la légitimité de leur lutte face à l’opinion publique, ils ont réalisé un Référendum municipal le 30 septembre dernier et dans lequel 95% de la population se sont prononcés contre l’entreprise minière. Le 20 janvier 2013, ils ont organisé une grève régionale et, le 25, la police a blessé 24 paysans pendant un blocage des routes destiné à empêcher l’entreprise canadienne Candente Copper de continuer à mener à bien son projet d’exploiter trois gisements de cuivre.

Un paragraphe de leur Manifeste publié le 5 février dernier révèle l’abîme existant entre l’Etat et les communautés : « Nous exigeons, comme condition pour le dialogue, le retrait immédiat des forces policières de nos territoires, car en accord avec notre droit coutumier, la sécurité communale est garantie par les patrouilles paysannes. Il n’y a donc aucune nécessité de stationner un grand contingent de policiers fortement armés dans la zone » [17].

Et ils ajoutent : « Nous sommes les autorités originaires, communales et des patrouilles paysannes, et nous ne sommes pas disposées à renoncer à nos principes et à nos droits en tant que peuple, nous ne permettrons pas la subordination au colonialisme qui brise la structure authentique et naturelle des peuples originaires ».

Cependant, de nombreux analystes et observateurs considèrent qu’ils n’y a pas de mouvements sociaux au Pérou et estiment que le mouvement contre l’industrie minière est fragmenté et qu’il n’est pas articulé. Le chercheur et activiste Raphael Hoetmer affirme : «  Les mouvements au Pérou ne sont pas centralisés et articulés en organisations représentatives nationales solides, ils ont plutôt un caractère fragmenté » [18].

Dans ce même travail dans lequel il polémique avec ceux qui affirment qu’il n’existe pas de mouvements sociaux au Pérou, il constate pourtant « une situation où les populations locales n’ont pas besoin d’organisations nationales pour se mobiliser, mais où il y a également des difficultés à articuler entre eux les différents agendas locaux de lutte et avec les agendas nationaux ». [19] De fait, les grandes organisations nationales ne jouent aucun rôle dans la lutte contre l’industrie minière.

Il souligne ensuite que les luttes parviennent à obtenir des victoires mais que ces dernières ne se traduisent pas dans la création d’organisations puissantes. « Il y a de grandes difficultés à transformer ces victoires en organisations plus fortes » [20]. Il constate en effet qu’il existe de grandes luttes qui ne sont déjà plus dirigées par les puissantes organisations sociales d’hier, comme la CGTP, la CCP ou la plus récente CONACAMI [21].

C’est sur ce point qu’il semble nécessaire de changer notre manière de voir. Hugo Blanco, qui a vécu la période des grandes organisations depuis la CCP et qui accompagne aujourd’hui les mouvements de Cajamarca, est très clair sur ce point. Selon lui, il s’agit de coordonner les luttes et à la fois d’avancer « vers une démocratisation sans cesse plus grande du mouvement, dans lequel c’est la collectivité qui commande et non les dirigeants. Et non en détournant leur activité centrale vers des campagnes électorales » [22].

En quelques mots, il aborde trois questions clés : coordonner les luttes sans créer des appareils bureaucratiques ; s’assurer que c’est à la base de décider (ce que les zapatistes appellent « commander en obéissant ») ; et éviter la tentation électorale qui déforme les luttes en les incrustant dans l’institutionnel étatique. Bien qu’il ne le dise pas, il parle en réalité d’une nouvelle culture politique. La veille culture a déjà montré toutes ses limites.

Raúl Zibechi est Uruguayen. Journaliste et auteur, il est responsable de la rubrique internationale de l’hebdomadaire « Brecha », édité à Montevideo. Il est l’auteur de plusieurs livres sur les mouvements sociaux, dont « Genealogía de la revuelta. Argentina : una sociedad en movimiento » et « Dispersar el poder » (Bolivie).

Source :
http://www.cipamericas.org/es/archives/9143
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Plus d’infos sur la lutte pour l’eau à Cajamarca :
http://solidaritecajamarca.blogspot.be/

Notes :


[1Entretien avec Hugo Blanco.

[2On peut, en particulier, consulter ses cinq romans épiques sur la lutte des paysans andins pour récupérer leurs terres : « Redoble por Rancas » (1970), « Historia de Garabombo el Invisible » (1972), « El jinete insomne » (1977), « Cantar de Agapito Robles » (1977) et « La tumba del relámpago » (1979).

[3Observatorio de Conflictos Mineros en el Perú, op. cit, p. 28.

[4Idem, p. 32.

[5Idem, p. 30.

[6Metals Economics Group, « Tendencias de la exploración mundial 2012 ».

[7Reuters, 16 avril 2012.

[8Global Investment Trends Monitor, UNCTAD, N°. 11, 23 janvier 2013, p. 6.

[9« La Primera », 12 avril 2012.

[10Ministerio de Comercio Exterior y Turismo : « Resumen de Exportaciones 2011 », dans : http://www.mincetur.gob.pe/newweb/Portals/0/documentos/comercio/CuadrosResumen_Exportaciones_2011.pdf

[11Cajamarca est un département, elle est en outre l’une des douze provinces du département et est la capitale départementale.

[12« Lucha Indígena », juin 2012.

[13On estime qu’il existe entre 200.000 et 250.000 patrouilleurs paysans dans tout le Pérou rassemblés dans quelques 8.000 comités de patrouilles. A Cajamarca, berceau des patrouilles paysannes, on compte quelques 100.000 patrouilleurs actifs. Voir : http://cunarcperu.org

[14Comando Unitario de Lucha-Cajamarca, 1er février 2013.

[15APRODEH, « Ni un muerto más », tract, Lima, septembre 2012.

[16« MANIFIESTO DE LAS COMUNIDADES Y RONDAS CAMPESINAS DE CAÑARIS, INCAWASI Y SALAS : PUEBLOS ORIGINARIOS EN DEFENSA DEL AGUA Y LA VIDA », 5 février 2013.

[17Idem.

[18Raphael Hoetmer, op cit, p. 230.

[19Idem.

[20Idem, p. 236.

[21CGTP : Confédération générale des travailleurs du Pérou ; CCP : Confédération paysanne du Pérou ; CONACAMI : Confédération nationale des communautés du Pérou affectées par l’industrie minière.

[22« Lucha Indígena », mars 2013, p. 8.