Périls de guerre ? Ce qui se cache derrière le conflit entre les Etats-Unis et la Corée du Nord

Jack A. Smith, Pablo Stefanoni 15 avril 2013

Périls de guerre ? Ce qui se cache derrière le conflit entre les Etats-Unis et la Corée du Nord

Que se passe-t-il entre les Etats-Unis et la Corée du Nord pour que la presse consacre des titres tels que « Augmentations des tensions en Corée » et « La Corée du Nord menace les Etats-Unis » ?

« The New York Times » informait le 30 mars que « Cette semaine, le jeune dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jung-un, a ordonné à ses subordonnés de se préparer à une attaque de missiles contre les Etats-Unis. Il s’est fait photographier dans un centre de commandement face à une carte fixée au mur avec l’inscription osée et improbable de « Plans pour attaquer le territoire des Etats-Unis ». Quelques jours avant, ses généraux se sont vantés d’avoir développé une ogive nucléaire de « style coréen » qui peut s’intégrer dans un missile à longue portée. »

Mais les Etats-Unis savent très bien que les déclarations de la Corée du Nord ne s’appuient pas sur une puissance militaire suffisante que pour concrétiser ses menaces rhétoriques, mais la tension semble malgré tout augmenter. Que se passe-t-il donc ? Il faut reculer un peu dans le temps pour expliquer cette situation.

Depuis la fin de la Guerre de Corée il y a 60 ans, le gouvernement de la République Populaire Démocratique de Corée du Nord (RPDCN) a présentée de manière répétée les quatre mêmes propositions aux Etats-Unis. Ces dernières sont :

1. Un traité de paix pour mettre fin à la Guerre de Corée.
2. La réunification de la Corée, « temporairement » divisée en Nord et Sud depuis 1945.
3. La fin de l’occupation étatsunienne de la Corée du Sud et la suspension de ses manœuvres militaires annuelles qui durent un mois et qui simulent un conflit entre les Etats-Unis et la Corée du Nord.
4. Des négociations bilatérales entre Washington y Pyongyang pour mettre un terme aux tensions dans la Péninsule coréenne.

Tout au long de ces années, les Etats-Unis et leur protectorat sud-coréen ont rejeté chacune de ces propositions. En conséquence, la péninsule a toujours été extrêmement instable depuis les années 1950.

Aujourd’hui, on est arrivé à un point tel que Washington a utilisé ses manœuvres militaires annuelles, qui ont commencé au début du mois de mars, pour organiser un simulacre d’attaque nucléaire contre la Corée du Nord en faisant survoler la région par deux bombardiers B-2 « Stealth » avec capacité nucléaire le 28 mars dernier. Trois jours après, la Maisons Blanche envoyait en Corée du Sud des avions de combat furtifs F-22 « Raptor », ce qui a encore plus aggavé la tension.

Voyons les propositions nord-coréennes d’un peu plus près :

1. Les Etats-Unis refusent de signer un traité de paix pour mettre fin à la Guerre de Corée. Seul un armistice a été conclu, autrement dit une cessation temporaire du combat par consentement mutuel. On supposait que cet armistice, signé le 27 juillet 1953, allait se transformer en un traité de paix dès qu’un « accord pacifique final » aurait été conclu. L’absence d’un tel traité signifie que la guerre peut recommencer à tout instant. Or, la Corée ne veut pas d’une guerre avec les Etats-Unis, la plus grande puissance militaire de l’histoire : elle veut conclure un traité de paix.

2. Les deux Corées existent en conséquence d’un accord entre l’Union soviétique (qui avait une frontière avec la Corée et qui, durant la Seconde Guerre mondiale, l’a aidée se libérer de l’occupation japonaise et avait occupé sa partie nord) et les Etats-Unis, qui ont occupé la moitié sud du pays. Bien que le « socialisme » prévalait au nord et le capitalisme au sud, la division n’était pas destinée à être permanente. Les deux grandes puissances devaient se retirer au bout de deux ans et permettre la réunification du pays. La Russie retira ses troupes, les Etats-Unis non. Commença alors en 1950 une guerre dévastatrice qui dura trois ans. Depuis lors, la Corée du Nord a avancé plusieurs propositions pour en finir avec la séparation qui dure depuis 1945. Je crois que la plus récente est celle résumée par la formule « un pays, deux systèmes ». Cela signifie que, même si les deux parties du pays sont réunifiés, le sud continuera d’être capitaliste et le nord « socialiste ». Ce serait difficile, mais pas impossible. Mais Washington n’en veut pas. Il veut gagner toute la péninsule afin de porter son bouclier militaire directement sur la frontière avec la Chine, mais aussi avec la Russie.

3. Depuis la fin de la guerre, Washington maintien entre 25.000 et 40.000 soldats stationnés en Corée du Sud. Ensemble avec des flottes de guerre, des bases de bombardiers nucléaires et des installations de troupes étatsuniennes très proches de la péninsule, ces soldats sont là pour rappeler deux choses. La première, c’est que « nous pouvons écraser le Nord ». Et la seconde, c’ est que « la Corée du Sud nous appartient ». Pyongyang le voit également ainsi, et cela d’autant mieux depuis que le président Obama a décidé de faire « basculer » la puissance nord-américaine vers l’Asie. Bien que ce virage est présenté comme économique et commercial, son objectif principal est d’augmenter la déjà très considérable puissance militaire US dans la région afin d’intensifier sa menace contre la Chine et la Corée du Nord.

4. La Guerre de Corée fut essentiellement un conflit entre la République Populaire Démocratique de Corée du Nord et les Etats-Unis. Autrement dit, bien que plusieurs pays des Nations Unies ont lutté dans cette guerre, ce sont les Etats-Unis qui en on été l’acteur principal en dirigeant la lutte contre la Corée du Nord et ce sont eux qui sont responsables de la mort de millions de Coréens au nord de la ligne de démarcation du 38e Parallèle. Il est donc parfaitement logique que Pyongyang tente de négocier directement avec Washington pour résoudre les différents et parvenir à un accord pacifique qui débouche sur un traité de paix. Les Etats-Unis ont systématiquement refusés cette voie.

En outre, ces quatre points, ne sont pas nouveaux. Ils ont été exposés dès les années 1950. Dans les années 1970, j’ai visité à trois reprises la République Populaire Démocratique de Corée du Nord pour un séjour total de 8 semaines, en tant que journaliste pour « The Guardian ». Dans mes entretiens avec de hauts responsables, les questions d’un traité de paix, de négociations directes et du retrait des troupes étatsuniennes revenaient constamment. Aujourd’hui, la situation est la même. Mais les Etats-Unis ne vont toujours pas céder d’un pouce.

Pourquoi ? Parce que Washington veut se débarrasser du régime de Pyongyang avant de permettre que la paix s’instaure dans la péninsule. Pas question, donc, d’un « Etat à deux systèmes ». Washington veut un Etat dépendant et loyal, et devinez envers qui…

En attendant, l’existence d’une Corée du Nord « belliqueuse » permet à Washington de justifier l’encerclement de pays par une puissance de feu suffisamment forte que pour inquiéter également la Chine. Une République Populaire Démocratique de Corée du Nord « dangereuse » est également utile pour maintenir le Japon dans l’orbite étatsunienne et constitue ainsi un autre prétexte pour que le Japon, hier pacifique, se vante aujourd’hui de son formidable arsenal.

Par rapport à ceci, permettez-moi de citer un article de Christine Hong et Hyun Le publié le 15 février dernier dans « Foreign Policy in Focus » : « Qualifier la Corée du Nord comme étant la principale menace pour la sécurité de la région occulte la nature réelle de la politique du président étatsunien Barack Obama dans cette région et concrètement l’identité entre ce que ses conseillers appellent la « patience stratégique » d’une part et, d’autre part, sa posture militaire et ses alliances avec les faucons régionaux. Examiner la politique agressive d’Obama vis-à-vis de la Corée du Nord et ses conséquences est fondamental afin de comprendre pourquoi les démonstrations de puissance militaire (la politique par d’autres moyens selon les termes de Carl von Clausewitz) constituent les seuls canaux de communication que semblent employer les Etats-Unis avec la Corée du Nord dans la conjoncture actuelle ».

Une autre citation, de Brian Becker, dirigeant de la coalition « ANSWER » : « Le Pentagone et l’armée de la Corée du Sud organisent maintenant (ainsi que tout au long de l’année dernière) des manœuvres massives qui simulent l’invasion et le bombardement de la Corée du Nord. Peu de personnes aux Etats-Unis connaissent la véritable situation. Le travail de la machine de propagande de guerre est destiné à garantir que le peuple étatsunien ne proteste pas afin d’exiger que l’on cesse avec ces actions menaçantes et dangereuses du Pentagone dans la Péninsule coréenne. ».

Selon « Stratfor », un think tank privé de recherches stratégiques ; « Une grande partie du comportement de la Corée du Nord peut être considéré comme rhétorique, bien que, cependant, il n’est pas clair jusqu’où Pyongyang veut aller s’il continue sans pouvoir forcer des négociations au moyens d’un discours belliqueux ».

La nature « belliqueuse » de Pyongyang est presque complètement verbale (même si elle a sans doute quelques décibels de trop pour nos oreilles) ; la Corée du Nord est un petit pays qui connaît des circonstances difficiles et qui se rappelle fort bien l’extraordinaire brutalité avec laquelle Washington a mené la guerre dans les années 1950. Des millions de Coréens sont morts. Les bombardements de saturation étatsuniens furent criminels. La Corée du Nord a décidé de lutter jusqu’à la mort si cela devait se répéter à nouveau, mais elle espère que sa préparation militaire empêchera la guerre et amènera des négociations et un traité de paix.

Sa grande armée bien entraînée est défensive. L’objectif des missiles actuellement fabriqués et du programme d’armes nucléaires est fondamentalement d’effrayer le loup qui se trouve à sa porte.

A court terme, la rhétorique incendiaire de Kim Jong-un est la réponse directe aux manœuvres militaires des Etats-Unis et de la Corée du Sud, qui sont interprétées comme un possible prélude à une autre guerre. A long terme, l’objectif de Kim est de provoquer une crise suffisamment inquiétante pour que les Etats-Unis acceptent finalement des négociations bilatérales et, possiblement, un traité de paix et le retrait de ses troupes. A la suite de quoi, une quelconque forme de réunification pourrait survenir à la suite de négociations entre le Nord et le Sud.

Je pense que la confrontation actuelle va se calmer dès que les manœuvres militaires seront finies. Le gouvernement d’Obama n’a pas l’intention de créer les conditions permettant d’aboutir à un traité de paix, et tout particulièrement au moment où l’attention de la Maison Blanche semble absorbée par l’est de l’Asie où elle perçoit un danger potentiel pour sa suprématie géopolitique.

Jack A. Smith est directeur de l’ « Activist Newsletter »
Source : http://www.globalresearch.ca/the-dangers-of-war-what-is-behind-the-us-north-korea-conflict/5329307
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret

Kim jong-un : Le plus jeune despote du monde

Pablo Stefanoni

Les tensions entre le programme nucléaire de la Corée du Nord et la « communauté internationale » ont provoqué une nouvelle escalade rhétorique de la part du régime de Pyongyang.

Aujourd’hui, le conflit se concentre dans la zone d’activité de Kaesong, où des milliers d’ouvrier du nord « socialiste » travaillent pour des entreprises du sud capitaliste. Ce complexe industriel, inauguré en 2004 et situé à 10 Km à l’intérieur de la Corée du Nord permet au régime « communiste-monarchique » du jeune Kim Jong-un de récolter quelques 1,5 milliards d’euros par an. En outre, cette coopération avec le sud capitaliste – grâce aux bas salaires du nord – lui permet, bien que de manière encore insuffisante, de ne pas dépendre à 100% de son voisin chinois. Si la nouvelle élite de Pékin méprise le régime nord-coréen, elle continue momentanément à le soutenir pour des raisons de stabilité politique dans la région et cela protège le régime nord-coréen contre toute attaque de la part des Etats-Unis.

Plusieurs rapports et quelques rares photos sur le régime de Pyongyang montrent que la situation s’est assez améliorée par rapport aux pénibles années 1990, quand des milliers de nord-coréen sont mort à cause de la famine. Comme le relate le livre « Cher leader. Vivre en Corée du Nord », de Barbara Demick - écrit sur base de témoignages de réfugiés qui ont fuis au Sud -, cette crise a ouvert plus d’espace pour le marché que ce que l’on croit. Derrière le discours héroïque/délirant du régime, de nombreux Coréens participent à des marchés locaux et mettent en œuvre leurs habilités mercantiles. Et la contrebande par la frontière chinoise (téléphones portables, séries télévisées du Sud et autres produits « subversifs ») rompt partiellement l’isolement brutal de la population.

Aujourd’hui, c’est Kim Jong-un, qui a récemment fêté ses trente ans, qui dirige le gouvernement de la République Populaire Démocratique de Corée. Cependant, nombreux sont ceux qui pensent que derrière ce jeune formé en Suisse se trouve Jang Sung-taek, numéro deux de la puissante Commission Nationale de Défense et beau-frère du dirigeant Kim Jong-il, décédé fin 2011 en passant le flambeau à son fils. Ce dernier incarne la troisième génération dans cette succession dynastique qui a commencée avec Kim Il-sung, héros de la résistance anti-japonaise et figure prometteuse du « socialisme internationale » qui a fini par construire un culte de la personnalité propre aux empereurs divinisés.

Certains estiment que les menaces de guerre actuelles sont destinées à unifier sans fissure les Nord-Coréens derrière le jeune leader, récemment marié. La Corée du Nord, par la politique du « Songun » (priorité à l’armée dans la « construction du socialisme »), a pratiquement donné tout le pouvoir aux militaires et depuis des décennies ses citoyens vivent dans un climat belliqueux permanent. Aujourd’hui, la ligne est : totalitarisme politique et zones franches économiques articulées avec le capitalisme global. L’une de ces activités est l’industrie des dessins animés, comme le raconte le canadien Guy Delisle dans sa bande dessinée « Pyongyang », réalisée après avoir passé plusieurs jours dans la capitale nord-coréenne.

Tout cela n’absout nullement l’impérialisme et ses agressions envers la Corée du Nord, ni le régime sud-coréen, dépendant des Etats-Unis pour sa sécurité et assez autoritaire. Il ne s’agit pas du clivage simpliste entre « communisme » et « démocratie ». Mais cela ne doit pas occulter le despotisme délirant des Kim ni les souffrances de sa population. Au final, les menaces de ce royaume d’ermites servent avant tout à obtenir des prébendes du monde capitaliste, y compris alimentaires. Quelque chose de bien plus humiliant que ce que les héritiers de Kim Il-sung (et la gauche stalinienne résiduelle) sont prêts à reconnaître.

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article7844
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera